Patrick Laurent est psychothérapeute familial et formateur dans le secteur de l’aide sociale avec une approche critique et une attention à la portée politique de sa pratique. Depuis de nombreuses années, il défend et pratique la méditation.
On a discuté avec lui de bienveillance et de soin, notions éminemment politiques et particulièrement mobilisées dans sa sphère d’expérience. Parce qu’indépendamment de leur récupération par le capitalisme et les discours politiques, la bienveillance et le soin trouvent de réelles applications et nourrissent des objectifs d’humanisme et de respect de l’autre. Retour sur la nature de ces idées…

La bienveillance, quelle définition m’en donneriez-vous dans un premier temps ?
Dans cette idée de bienveillance, il y a deux choses : la bienveillance et la compassion (et l’autocompassion). La bienveillance est une attitude qui vise à espérer le bien pour l’autre et soi-même. Notons donc déjà que la bienveillance n’est pas une notion abstraite, elle se pose sur quelque chose : une personne, un autre, soi-même, le monde, la vie, une chose. On peut ainsi se montrer bienveillant à l’égard de la planète ou d’objets. L’idée fondamentale est de « bien veiller sur », avec pour but de créer les meilleures conditions possibles pour le bien-être du sujet ou de l’objet de notre bienveillance. Remarquons que « bien veiller » ne présuppose pas la souffrance de l’autre (ou de soi-même). On est dans l’intention que la vie soit bonne, sans qu’il y ait nécessairement souffrance. D’autre part, il y a la compassion, qui est une action engagée dont le but est de réduire la douleur de l’autre, avec parfois le risque de s’oublier soi-même.
Remarquons néanmoins que cette distinction entre moi et l’autre ou le monde, est une distinction qui n’est pas faite dans le bouddhisme, dans laquelle la bienveillance et la compassion sont fondamentales. Moi et le monde, c’est Un. Ainsi, je ne peux être en compassion et en bienveillance avec les autres et le monde, si je ne le suis pas aussi à l’égard de moi-même. Réduire ma souffrance participe de la réduction de la souffrance du monde. Et c’est aussi une perspective systémique suivant laquelle il n’y a pas de priorité sur l’un ou l’autre des éléments d’un tout, tout y est interdépendant. Dans un monde qui n’est pas dualisé comme le nôtre, si l’on cherche à faire le bien, à « bien veiller », on ne peut plus scinder ce qui me fait du bien et ce qui fait du bien à l’autre. Et on se trouve parfois dans la difficulté d’expliquer certains concepts comme la bienveillance, considérant qu’elle doit être « pure », motivée par un altruisme absolu et exclusivement dirigée vers l’autre et pour l’autre.
Cela me fait penser au livre de Michel Terestchenko, Un si fragile vernis d’humanité1, dans lequel il tente de comprendre, d’une part, la capacité des hommes à commettre des actes d’une absolue monstruosité, et d’autre part, le sens de l’altruisme. Et il refuse de dissocier de façon catégorique altruisme et égoïsme.
En effet… Qu’est-ce qui est pur, sans tâche, sans défaut, quelque chose qui par définition ne contiendrait que la même chose ? Qu’est-ce qui ne contient que « soi-même » ? Pas même l’eau. Et si vous prenez de l’eau épurée, elle vous sera néfaste. Ce rapport à la pureté est donc très étrange, et il l’est d’autant plus dans le monde des idées. Une idée ne peut être pure qu’en tant que concept. Une fois transposée dans l’expérience, elle se mélange et il n’y a plus de pureté. Et cela fonctionne également pour la bienveillance, ce qu’une personne fait pour l’autre, uniquement pour l’autre, elle le fait aussi pour elle-même, elle est elle-même touchée par ce geste qu’elle pose à l’égard d’autrui. Donc, cette idée de bienveillance ne se comprend, il me semble, que dans un monde qui contient l’autre et soi-même.
Mais plus concrètement, j’aime à comprendre les choses sur le plan pragmatique : qu’est-ce que telle ou telle idée fait faire ? Ainsi, que propose et que fait faire la bienveillance ?

À cet égard, la philosophe et psychanalyste Cynthia Fleury2 considère par exemple que la vulnérabilité est à préserver, parce qu’elle requiert le soin de l’autre, qu’elle demande à l’autre de développer un comportement qui est celui du soin, aspect selon elle de l’exceptionnalité de l’humain.
Oui, elle applique le soin à l’humain. Mais, comme je le disais, on peut diriger notre bienveillance et adopter une attitude soignante à l’égard de choses inanimées, des objets ou de l’air, par exemple. On rejoint ainsi la pensée amérindienne qui ne fait pas cette distinction : je ne crache pas dans la rivière, je suis de la même nature que l’eau, que le vent, nous avons une nature commune. En fait, c’est une attention à ce qui est, animé ou inanimé. Cela est et cela appartient à un ensemble qui n’a d’existence que par la composition extrêmement précise de cet ensemble. Si on change une variable de l’ensemble, on peut en rendre le fonctionnement impossible. Ainsi, l’air que nous respirons doit avoir une qualité extrêmement précise, or il est inanimé. Si on adopte une vision systémique, tout ce qui compose le système lui est nécessaire. Notre manière de considérer les choses, en revanche, déclare que certaines sont plus importantes, d’autres inutiles, facultatives, et on établit ainsi des hiérarchies, avec des fonctions essentielles et d’autres accessoires. Mais si vous touchez aux fonctions accessoires, vous dénaturez l’objet, vous modifiez le système.
Selon Yuval Noah Harari3, Sapiens va progressivement percevoir qu’il peut avoir un contrôle sur le monde et qu’il va plutôt le faire à son profit, sans avoir la capacité de se rendre compte des conséquences à long terme des actions posées à court terme. Se détachant de la « spiritualité et du sacré », une grande partie des hommes ne se perçoit plus comme membre du système « Gaïa » mais se perçoit comme propriétaire avec les conséquences que l’on connaît. Je suis à cet égard assez critique sur le postulat du « progrès » quand on voit combien nos esprits sont intéressés par les bénéfices immédiats et peu par les conséquences à long terme. Il me semble qu’on utilise un concept qui n’est pas tout à fait juste, avec une confusion entre améliorer et évoluer.
C’est le discours de celui qui la reçoit qui est le discours crédible sur la bienveillance.
L’évolution est un processus qui fait passer de A à B et on a associé cela à « améliorer », à « de mieux en mieux ». Jacques Ellul4, que je trouve très intéressant bien qu’il soit contesté, considère qu’il y a une hérésie à penser que la technologie est par nature bénéfique. On voit combien cette pensée solutionniste est encore active aujourd’hui. Si on voit la guerre en Ukraine, je ne peux pas qualifier les belligérants, russes, ukrainiens, européens ou américains, de gens « intelligents » : on est juste dans des rapports de pouvoir et de domination et dans des visions à court terme absolument non systémiques. Outre le fait qu’il s’agit d’une guerre de technologie. Il n’est pas observable, dans la nature, un prédateur tel que capable de foutre tout en l’air, y compris lui-même. Le « génie de l’être humain » comprend tout de même la capacité à tout détruire, en ce compris lui-même. Aucun animal n’a élaboré des stratégies allant à l’encontre de sa propre survivance. Nous bien. Pour Ellul, et d’autres d’ailleurs, il y a cette idée que nous n’avons pas développé suffisamment notre spiritualité ; pas au sens de croyance, mais au sens de connaissance du fonctionnement de l’esprit. Comment l’esprit et notre cerveau fonctionnent-ils ? Quels sont les aspects cognitifs, les biais de pensée ? Quelles réalités cela crée-t-il et que font-elles faire et vivre ? Le récent ouvrage de Sébastien Bohler5, Le bug humain est très intéressant à cet égard. Et la bienveillance va consister en une forme de discipline de pensée qui s’intéresse aux conséquences de la pensée elle-même, se demandant : cela aide-t-il de bien veiller sur ? C’est là une dimension éminemment politique. Pas dans le sens politicien du terme bien sûr, mais dans celui d’une organisation intelligente de la Cité et, autant que faire se peut, par l’ensemble des citoyens qui la composent.

Comment vous représentez-vous la récupération terminologique de la bienveillance dans les discours politiques et managériaux ?
Il est évident que le concept est en vogue. Mais la pratique ne l’est pas. Il ne s’agit absolument pas d’une appropriation, ni d’une application, ce qui serait merveilleux. Il s’agit surtout d’une déclaration fallacieuse. Si le monde s’appropriait vraiment ces concepts dans leur nature initiale, et avec rigueur, que cela ferait-il faire ? Cela reste à évaluer : cette bienveillance dont se réclament les gens, quels vont être les critères qui la rendront objectivable et observable ? Comment cela se manifeste-t-il ? Comment est-ce ressenti par la personne qui la pose, et par celle qui la reçoit ? Qu’allons-nous pouvoir constater ? Il me semble qu’on peut d’abord en revenir à l’intentionnalité. L’intention est d’être bienveillant ? Très bien. Mais par quoi cette intention a-t-elle été suivie ? Qu’est-ce qui va me permettre à moi, citoyen ou citoyenne, de me sentir bienveillant et de faire l’expérience de la bienveillance à mon égard ? Je dirais que la personne qui prône la bienveillance devrait questionner les personnes concernées, seules à même de juger de cette bienveillance. C’est le discours de celui qui la reçoit qui est le discours crédible sur la bienveillance. Tout le reste, c’est du facile à dire, des prescriptions et des mises en adéquation morale qui ne sont que conceptuelles. Et cela, je le précise, sans qu’il soit nécessaire de produire un effort mental. Pour ma part, dès qu’il faut mentaliser quelque chose, c’est-à-dire si cela n’apparaît pas de manière empiriquement perceptible, on est dans la supercherie. Pourquoi, en effet, faudrait-il que je pense pour percevoir la bienveillance manifestée à mon égard ? Et si celle-ci n’est pas bien perçue, on dira qu’il faut faire de la « pédagogie », qu’il faut éduquer les gens à cette perception. Ainsi, vous seriez bien traités, mais vous ne le sauriez pas… Ça s’appelle de l’hypnose. L’être humain, en tant que système vivant intelligent, a la capacité d’apprécier assez spontanément ce qui fait du bien et ce qui n’en fait pas : ceci est doux et agréable, ceci est confortable, etc. Il n’a pas besoin qu’on l’éduque à cela. Nous sommes ainsi construits, à travers ce fameux parcours d’évolution, à avoir des capteurs qui nous renseignent très bien : « température agréable », « paysage beau »… Pourquoi devrait-on éduquer mon œil à percevoir comme beaux des murs et des immeubles gris et hauts qui se dressent devant moi ?6 L’œil, par exemple, n’aime pas tout ce qui ferme et obstrue la vue, il préfère ce qui est ouvert. On me dira qu’il faut vivre avec son temps. Oui, mais pourquoi mon temps devrait-il contenir cela ? Ainsi, pourquoi mon corps n’est-il pas adapté, sensoriellement parlant, aux expériences « bienveillantes » que me propose la société ? Comment cela se fait-il ?
Cette fameuse maxime qui nous dit qu’« il faut nous adapter » 7…
C’est cela ! Et on a ces gens qui prônent la bienveillance et qui, de prime abord, vivent dans des conditions dissemblables de celles des personnes à qui ils disent qu’il faut s’adapter. Des gens qui préfèrent être soignés à l’Hôpital Américain de Paris, plutôt qu’au Centre public d’aide sociale. Le confinement nous a bien montré cette dissociation. C’était pourtant « pour leur bien » de rester enfermés… On nous demande de nous adapter à un monde, une « civilisation », qui nous a retirés de notre environnement d’origine, avec cette imposition de nous adapter à la modernité qui est, tout de même, très éloignée des conditions optimales de vie pour un être humain. On sait que l’espace est insuffisant, que le temps va trop vite pour nous. Et pourtant, sans cesse, il faut accélérer. Dans tout cela, il me semble bénéfique de pouvoir retrouver les conditions du bien-être, mais encore faut-il les connaître. Quelles sont-elles pour un organisme qu’on appelle être humain ? Tout cela requiert des savoirs dont beaucoup sont perdus ou ne sont pas mobilisés. Ce matin, j’étais dans un groupe de méditation pour personnes âgées, et je parlais avec un monsieur qui avait manifestement de gros problèmes de dos. Il m’explique que toute sa vie, il a travaillé comme banquier. On sait combien la position assise permanente est la pire position pour le dos. Difficile dans ce cas de penser à un management de la bienveillance, puisque les connaissances dont nous disposons sur le bien-être ne sont pas suivies de décisions et de comportements.
Quelle serait une politique, un gouvernement ou une mesure qu’on pourrait qualifier de bienveillante ?
D’abord, ces mesures devraient se prendre en groupe, pas par un ou quelques individus. L’approche collective me semble indispensable, parce qu’elle permet l’échange et la construction d’un savoir commun. Je pense au peuple des Senoï, en Malaisie, qui ont comme particularité, entre autres, de ne pas connaître de situations de conflits guerriers. Et, outre leurs huttes familiales, ils partagent la majeure partie de leur vie dans d’énormes huttes collectives où se discutent et se construisent le savoir et la manière de vivre ensemble. Il n’y a pas ce clivage entre ceux qui savent et ceux qui ne savent pas
Je pense que c’est aux gens d’évaluer si les mesures qui sont prises à leur égard, sous couvert de bienveillance, le sont effectivement.
Il nous faut en tout cas percevoir que, par exemple, définancer les soins de santé n’est pas une mesure bienveillante. Et c’est interpellant de constater l’adhésion parfois massive à des discours qui, pourtant, de façon assez évidente, ne décrivent pas l’expérience de la bienveillance. Il y a quelque chose de l’ordre de l’hypnose, de la modification de la conscience, qui amenuise les capacités de jugement des personnes. Il s’agit bien d’un langage d’influence et de manipulation des masses à travers des techniques de communication dont les structures sont assez bien connues. On peut bien sûr en revenir aux conditions d’informations qui ne permettent plus aux gens de prendre le temps de la pensée critique, une pensée qui requiert certaines conditions. Or, celles dans lesquelles nous baignons sont de l’ordre du bruit et de l’anxiété… tout sauf ce qui permet la pensée. Sans compter que penser induit le doute, ce qui de mon point de vue est salutaire (si ce n’est pas permanent évidemment), mais qui est loin d’être perçu comme tel. On n’éduque pas au doute.
Mais j’insiste, je pense que c’est aux gens d’évaluer si les mesures qui sont prises à leur égard, sous couvert de bienveillance, le sont effectivement.