De Maurras à Zemmour en passant par Figueras
Une idéologie constante

Une chronique de Julien Dohet

Dans notre pré­cé­dente chro­nique, nous avions déco­dé le der­nier ouvrage d’Éric Zem­mour1, en sou­li­gnant com­bien l’argumentation qu’il déve­loppe pour défendre son idéo­lo­gie d’extrême droite était, au-delà des appa­rences, loin d’être ori­gi­nale, et consti­tuait au mieux une actua­li­sa­tion du dis­cours clas­sique de ce cou­rant poli­tique. Qua­rante ans plus tôt, un autre polé­miste déve­lop­pait déjà les thèses de Zem­mour. La grande dif­fé­rence étant qu’il était alors média­ti­que­ment réduit à une rela­tive confidentialité.

Le Zemmour des années 80

André Figue­ras « (8 jan­vier 1924 – 15 mars 2002) est un jour­na­liste, écri­vain et édi­teur, défen­seur du maré­chal Pétain, adver­saire réso­lu du gaul­lisme, anti­drey­fu­sard, proche du catho­li­cisme tra­di­tio­na­liste de Mon­sei­gneur Mar­cel Lefebvre et des mou­ve­ments anti-avor­te­ment. Il sou­tient, à par­tir des années 1980, Jean-Marie Le Pen ». C’est ain­si que l’encyclopédie en ligne d’extrême droite pré­sente Figue­ras. Comme d’autres figures déjà croi­sées dans cette chro­nique, il fait par­tie de cette mino­ri­té de résis­tants de droite qui avaient, idéo­lo­gi­que­ment, de nom­breuses accoin­tances avec une extrême droite qu’ils rejoin­dront au moment de la guerre d’Algérie2. En 1977, il signe un appel deman­dant l’arrêt de pour­suites en cours contre le Groupe union défense (GUD), ancêtre des milices vio­lentes s’illustrant ces der­nières années, comme Géné­ra­tion iden­ti­taire, les Zouaves… et dont le Bas­tion social est le conti­nua­teur. Pam­phlé­taire, il publie­ra près d’une cen­taine d’ouvrages tour­nant autour de la dénon­cia­tion des « crimes de la Résis­tance », contre De Gaulle, mais aus­si plu­sieurs écrits anti­sé­mites et néga­tion­nistes3, à l’image de La Fable d’Auschwitz et d’Abraham, au titre par­ti­cu­liè­re­ment expli­cite. Même si son nom est peu connu, il joue­ra un rôle d’idéologue important.

Assis de gauche à droite : André Figue­ras, Oli­vier Figue­ras, Pina­tel. Debout : Raphaël Figue­ras. (Pho­to : © Louis-Michel Jugie)

Son ouvrage, publié début des années 80, La France « aux Fran­çais », outre le fait d’être un slo­gan du Front Natio­nal4, syn­thé­tise assez bien son posi­tion­ne­ment. À com­men­cer par le fait que le « déclin fran­çais » est arri­vé à un point de bas­cule, ce qu’il énonce tant au début : « nos parents nous ont légué une France déjà bien dimi­nuée, bien alté­rée, bien rétré­cie. Cepen­dant n’est-ce rien, hélas ! à côté de celle que, si nous ne fai­sons sou­dain quelque chose d’immense pour elle, nous allons trans­mettre à nos enfants5 », qu’à la fin de son livre : « la géné­ra­tion qui fait actuel­le­ment ses études secon­daires est la der­nière qui puisse redres­ser la barre. Après, nous autres ayant dis­pa­ru, tout le monde serait plon­gé indis­tinc­te­ment dans la mélasse moder­niste et pro­gres­siste » (p. 144). Comme Zem­mour éga­le­ment, Figue­ras prône une réha­bi­li­ta­tion de Pétain6 et du régime de Vichy, De Gaulle étant vu comme le cou­pable de la « guerre civile »7 sur­ve­nue à la Libé­ra­tion8, alors qu’une tran­si­tion douce aurait été pos­sible : « (…) il s’agit aus­si de clore un peu le bec à ces zigo­mars bien de chez nous qui passent leur temps à débi­ner leur pays. On en a assez, par exemple, et plus qu’assez, d’entendre cra­cher sur le maré­chal Pétain (…) Si nous-mêmes ne res­pec­tons pas nos forces, nos gran­deurs, nos hon­neurs, com­ment veut-on que les autres s’en chargent ? » (p. 139). Cette lec­ture de l’Histoire s’étend bien enten­du à la colo­ni­sa­tion, vue comme une œuvre civi­li­sa­trice, tan­dis que la déco­lo­ni­sa­tion est « un véri­table crime contre l’humanité » (p. 47), en regard de ce que sont deve­nus les pays concer­nés. S’il ne parle évi­dem­ment pas encore de « culture woke », ou de « repen­tance », le dis­cours est bien déjà pré­sent : « La pre­mière phase est de ne plus recu­ler. De ne pas accep­ter de par­ler, si peu que ce soit, sabir. De ne pas consen­tir que la colo­ni­sa­tion fût un crime. De don­ner à nos enfants (…) une édu­ca­tion fon­ciè­re­ment (…) fran­çaise (…) de lais­ser som­brer les niai­se­ries gas­tro­no­miques, comme les mer­guez ou le cous­cous, alors du reste que nous avons tel­le­ment meilleur, ne serait-ce, pour pas plus cher, que le pot-au-feu » (p. 59). Sans oublier, bien enten­du, la cri­tique de « l’idéologie droit de l’hommiste » : « Et c’est alors qu’a démar­ré la grande per­fide cam­pagne “huma­ni­taire”. Sachons-le en effet, toutes les fois que l’on entend évo­quer les “Droits de l’homme”, on peut être sûr qu’un mau­vais coup se pré­pare » (p. 82), et de dénon­cer les « bobards » sur les crimes de l’armée française.

L’Occupation similaire à celle de 40–44, ancêtre du « grand remplacement »

Le dis­cours raciste9 sur le fait que la France ne sera plus fran­çaise n’a pas atten­du Renaud Camus pour être énon­cé. L’immigré est la source de tous les maux : appau­vris­se­ment de la langue, baisse du niveau de l’enseignement, aug­men­ta­tion de la cri­mi­na­li­té… le tout avec la pré­cau­tion de Figue­ras de dire qu’il n’est pas raciste, vu qu’il était… pour l’Algérie fran­çaise qui per­met­tait aux Algé­riens de res­ter en Algé­rie tout en béné­fi­ciant de la civi­li­sa­tion fran­çaise et d’avoir du tra­vail ! « Qu’est-ce, en effet, qu’une occu­pa­tion étran­gère, telle que nous en avons vécu le type il y a qua­rante ans ? Cepen­dant que sub­siste un gou­ver­ne­ment fran­çais de peu de puis­sance, et de peu d’indépendance (…) c’est la pré­sence sur notre sol de nom­breux étran­gers, en uni­forme ou pas, en armes ou pas, vivant sur le pays, lui impo­sant dans un cer­tain nombre de cir­cons­tances leur loi, fai­sant régner dans cer­tains cas la ter­reur, et rece­vant natu­rel­le­ment leurs consignes d’une puis­sance étran­gère – par défi­ni­tion, et pour ne pas dire davan­tage, non amie. Je dis que ces traits carac­té­risent très pré­ci­sé­ment, et sans qu’il n’en manque aucun à l’appel, l’occupation immi­grée » (p. 34). Et d’enfoncer le clou : « Sur le plan indi­vi­duel, en effet, je consi­dère qu’un nègre ou un arabe, ou un n’importe qui, étant un homme, est mon égal très exac­te­ment, et je le traite comme tel. Ce qui ne m’empêche pas de sou­hai­ter hau­te­ment que, dans son inté­rêt d’ailleurs comme dans le mien, et sur­tout dans celui de ma Patrie, cet homme regagne dans les plus brefs délais son douar d’origine ou son gour­bi natal (expres­sion dont ni l’une ni l’autre n’est péjo­ra­tive), parce que je tiens sa pré­sence ici comme aus­si dom­ma­geable que le fut, entre 1940 et 1944, celle du sol­dat alle­mand. Lequel pou­vait être au besoin, à titre per­son­nel, un brave gar­çon (…) » (p. 16).

Ce qui lui per­met par ailleurs de se pré­sen­ter comme un « résis­tant » : « C’est ain­si que l’affaire des immi­grés peut se résu­mer par la for­mule sui­vante : nous sommes en train de pas­ser de la Cin­quième Colonne à l’Occupation. Depuis belle lurette, dans cette his­toire, il y a des “col­la­bos”. Y aura-t-il, et en assez grand nombre, et suf­fi­sam­ment effi­caces, des “résis­tants” ? » (p. 28). Et donc de plai­der pour le cha­cun chez soi : « Je trouve l’animisme excellent sans doute pour les nègres, et l’islamisme par­fait pro­ba­ble­ment pour les musul­mans. À la condi­tion qu’ils pro­fessent tout cela chez eux, et qu’ils me laissent, chez moi, être catho­lique à ma guise » (p. 18).

Comme chez Zem­mour, le racisme de Figue­ras s’accompagne de sexisme : « Quant aux mariages mixtes, c’est encore autre chose (…) Est-ce que les filles de France, à part quelques-unes bien moches heu­reuses de pou­voir se faire pelo­ter quand même, n’ont pas outre mesure de goût pour ce qui ne vient pas du ter­roir ? » (p. 71–72). Et d’une natu­ra­li­sa­tion qui nous ramène au dar­wi­nisme social, cœur de l’idéologie d’extrême droite, dans un long extrait : « Si l’on ajoute la langue et les chefs‑d’œuvre, qu’ils soient d’architecture, ou lit­té­raires, ou tous autres – les témoi­gnages se mul­ti­plient que la France et les Fran­çais ont vécu en sym­biose, et que, si quelque chose ne se passe point sans retard, ils mour­ront ensemble. Certes, demeu­re­ront alors une contrée et des gens, mais il ne s’agirait plus de la France ni des Fran­çais. Quand bien même l’une et les autres en conser­ve­raient, ou plu­tôt en usur­pe­raient, l’appellation. Ce qui est com­men­cé déjà, puisqu’une loi, déplo­rable en son auto­ma­tisme, confère la citoyen­ne­té fran­çaise à qui­conque est né sur le ter­ri­toire fran­çais. Alors, la carte d’identité triche. La véri­table iden­ti­té fran­çaise est quelque chose de com­plexe, de plus lent à obte­nir, certes, et de tout autre manière, que par le hasard d’une par­tu­ri­tion. Consi­dé­rez du reste qu’un pou­lain né dans une écu­rie fran­çaise peut fort bien être dit anglo-arabe, si ses géni­teurs l’établissent tel. On ne com­prend pas pour­quoi ce qui est vrai d’un che­val, qui n’a point d’héritage intel­lec­tuel, moral, reli­gieux, ne serait pas vrai d’un homme. L’évidence est au contraire – et aucune loi n’y peut rien – que l’enfant né de parents pakis­ta­nais est pakis­ta­nais. Tout du reste le démontre, puisque la nature est plus logique que l’administration : la cou­leur de sa peau, la forme de ses yeux (…) » (p. 10)10.

Un racisme qui, chez Figue­ras, prend une conno­ta­tion par­ti­cu­liè­re­ment anti­sé­mite dans un tiers de son livre : « Nous avons à l’heure actuelle les reins acca­blés par deux han­di­caps absurdes. Un han­di­cap maté­riel avec quatre à cinq mil­lions d’immigrés (on ne sait même pas leur nombre à un mil­lion près, c’est ahu­ris­sant) qui démo­lissent notre éco­no­mie et vident nos caisses ; et un han­di­cap moral, avec cette lamen­table ques­tion juive, qui n’est pas autre chose qu’une méprise, savam­ment entre­te­nue par quelques-uns qui en pro­fitent » (p. 133–134). Et, nous sommes en 1983, par le retour à l’attaque contre Drey­fus : « On ne les croit “juifs” en effet que parce qu’ils l’affirment, et parce que cette illu­sion dans laquelle ils bar­botent les amène à écla­bous­ser les autres de manière déplai­sante, voire à se faire, croyant bête­ment se défendre comme lors de l’Affaire Drey­fus, les ins­tru­ments plus ou moins incons­cients de la tra­hi­son » (p. 124). Et d’aller très loin en évo­quant la dis­pa­ri­tion des Juifs de France : « Bref, ôtez de notre His­toire, le catho­li­cisme et les catho­liques, il n’y a pra­ti­que­ment plus rien. Otez-en le judaïsme et les “juifs”, cela s’aperçoit à peine, et nous aurions l’immense béné­fice de ne pas avoir subi l’Affaire Drey­fus. Conclu­sion préa­lable donc : sans “juifs”, la France ne s’en por­te­rait que mieux » (p. 121).

Un tenant de la tendance maurrassienne de l’extrême droite

Figue­ras appa­raît en fait comme la liai­son entre Maur­ras11 et Zem­mour. Tout comme eux, son iden­ti­té catho­lique affir­mée n’est pas liée à la croyance mais à l’aspect civi­li­sa­tion­nel : « Or la civi­li­sa­tion occi­den­tale, la seule qui soit en véri­té, est, que cela plaise ou non, catho­lique. C’est-à-dire catho­lique tra­di­tion­na­liste » (p. 45–46)12. Cette civi­li­sa­tion est mena­cée y com­pris par les pro­gres­sistes au sein de l’Église : « (…) ils sont bien mieux dans leur condi­tion d’immigrés, qui, grâce au “racisme”, les rend nos supé­rieurs, et les met à l’abri de pra­ti­que­ment tout, à quoi qu’ils s’exercent, y com­pris au vol à la tire et au viol. À pro­pos des­quels des “consciences chré­tiennes” (…) leur trou­ve­ront tou­jours des ali­bis, des excuses, et même des jus­ti­fi­ca­tions. Car on ne sau­rait trop, en pas­sant, dénon­cer le rôle que jouent, dans cette grande mas­ca­rade anti­fran­çaise, et par consé­quent anti­ca­tho­lique, ceux que je déclare les plus dégé­né­rés des Fran­çais, et qui se nomment eux-mêmes “chré­tiens pro­gres­sistes” » (p. 25).

Mais évi­dem­ment c’est bien à un com­plot13 que les vrais Fran­çais font face, un com­plot remon­tant à la Révo­lu­tion fran­çaise : « Cela fait des siècles que tous ceux-là cherchent à la démo­lir, parce qu’ils enragent qu’elle culmine, tan­dis qu’ils sont plats. Déjà, ils ont don­né à notre patrie un for­mi­dable ébran­le­ment, et dont elle ne s’est pas remise, en 1789. Solide tou­te­fois, elle est encore à peu près debout. Mais affai­blie. Aus­si les efforts contre elle redoublent-ils. Et pour la réus­site de ce grand com­plot, les immi­grés sont tenus (à juste titre du reste) pour un élé­ment maître » (p. 27). Outre l’immigration et les Juifs, Figue­ras n’oublie bien enten­du pas la com­po­sante maçon­nique14 et le mar­xisme15 : « L’ordre fran­çais, c’est l’ordre des esprits, et l’harmonie sociale. En poli­tique, c’est, il faut bien le dire, la monar­chie. En archi­tec­ture c’est (…) le clas­si­cisme (…). En matière sociale, quand a com­men­cé le désordre chez nous ? Avec l’immigration des idées maçon­niques du XVIIIe siècle, et des mar­xistes au XIXe. Comme il est du reste assez nor­mal, c’est tou­jours le fonds non fran­çais qui a sapé la fran­ce­rie » (p. 55)16. Sans oublier le rejet éga­le­ment du mon­dia­lisme, afin de se pré­sen­ter comme une troi­sième voie17 : « La balance fran­çaise qui, depuis plus de mille ans, est la plus juste, la seule juste peut-être, ne pesant plus les inten­tions et les actes, la grande coqui­ne­rie uni­ver­selle pour­rait se don­ner libre cours, et l’on assis­te­rait enfin à l’affrontement des deux Inter­na­tio­nales, pré­cé­dem­ment de mèche pour anni­hi­ler la France, savoir la for­tune ano­nyme et vaga­bonde et le mar­xisme » (p. 42).

Comme cet article le démontre une nou­velle fois, si le dis­cours d’extrême droite peut évo­luer sur cer­tains aspects de forme, peut chan­ger d’apparence, il reste constant sur le fonds et sa vision de la société.

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