Et si leur résistance appelait notre bienveillance ?

Par Benjamin Blaise
Directeur des Territoires de la Mémoire

La crise du Covid a lais­sé de nom­breux stig­mates, mais a aus­si contri­bué à ren­for­cer quelques pon­cifs. Par­mi ceux-ci, on retrouve notam­ment l’idée selon laquelle la jeu­nesse serait tou­jours plus dés­in­té­res­sée de tout ce qui l’entoure, la chose publique en tête. Une jeu­nesse dont les seules bous­soles seraient l’instantanéité et la super­fi­cia­li­té. Comme sou­vent, le regard que pose une géné­ra­tion sur la sui­vante n’est pas spon­ta­né­ment bienveillant.

Et pour­tant, l’époque nous y invi­te­rait. Nous sommes nom­breux à n’avoir jamais connu la guerre, sous aucune forme, et à avoir pu gran­dir et nous construire, si pas dans une insou­ciance com­plète, au moins dans un monde fait de pers­pec­tives. Et c’est peut-être bien cela qui, de façon réelle ou res­sen­tie, a changé.

Récem­ment, l’émission Libres, ensembles, ren­dez-vous de la Laï­ci­té sur les ondes de la Pre­mière, consa­crait son sujet du jour à la san­té men­tale chez les jeunes et à l’impact de la crise du Covid. Le constat est édi­fiant. Témoi­gnages et ana­lyses se sont suc­cé­dé, le tout mis en pers­pec­tive par deux études récentes.

La pre­mière1 s’intéresse à la ques­tion du recours aux soins et montre que tous les indi­ca­teurs impor­tants sont à la hausse : sui­vi psy­cho-thé­ra­peu­tique, occu­pa­tion des lits dans les ser­vices de pédo­psy­chia­trie, consom­ma­tion d’anti-dépresseurs…

La seconde2 est menée par trois uni­ver­si­tés (ULiège, UCL et ULB) auprès de 25.000 étudiant·e·s de l’enseignement supé­rieur. Là aus­si, les résul­tats inter­pellent : plus de 50% pré­sentent des signes cli­niques de dépres­sion ain­si que d’anxiété, de soli­tude, d’isolement et sur­tout de perte d’espoir en l’avenir. Il s’agit – contrai­re­ment là aus­si à cer­taines idées reçues – d’une popu­la­tion qui a majo­ri­tai­re­ment res­pec­té les règles, même les plus strictes. Dans quels buts, finalement ?

Aux confi­ne­ments suc­ces­sifs se sont ajou­tés des crises et phé­no­mènes à répé­ti­tion : cli­mat, guerre en Ukraine, crise éner­gé­tique… Tout cela rend l’avenir pro­fon­dé­ment incer­tain et anni­hile la plu­part des hori­zons et des pers­pec­tives d’une par­tie de la popu­la­tion qui en a pour­tant pro­fon­dé­ment besoin.

Or, depuis quelques années, on observe une forme d’engagement, de mili­tan­tisme ou d’embrasement autour de cer­taines causes chez beau­coup d’adolescent·e·s et de jeunes adultes. C’est un enga­ge­ment certes pro­téi­forme, par­fois radi­cal et sou­vent éphé­mère, mais notable. Il est en tout cas faux de par­ler d’une dépo­li­ti­sa­tion glo­bale des jeunes.

Et certain.e.s de sou­li­gner d’ailleurs un niveau de com­pé­tence et d’éveil jamais atteint au sein de la jeu­nesse. Mais celle-ci en fait usage selon ses propres codes et avec ses propres aspi­ra­tions, ce qui nous échappe par­fois. Nous avons peut-être pris pour du dés­in­té­rêt ce qui n’était en fait qu’une forme de défiance. De plus, c’est sou­vent la faillite d’un sys­tème qui est dénon­cée, faillite dont leur géné­ra­tion n’est qu’assez peu responsable.

Les mobi­li­sa­tions pour le cli­mat en sont des exemples par­faits. Et si certain·e·s laissent der­rière eux quelques canettes vides ou uti­lisent leur smart­phone pour faire une sto­ry sur Ins­ta­gram, ce n’est pas grave. Parce que leur mobi­li­sa­tion est notable et que des petites contra­dic­tions sont tou­jours pré­fé­rable à une grande inaction.

Et si beau­coup de DRH fus­tigent ces jeunes qui se per­mettent d’être exigeant·e·s concer­nant les emplois à pour­voir, c’est n’est pas grave. C’est qu’aujourd’hui, un tra­vail doit avoir du sens et n’est plus une fin en soi. Ce n’est pas de l’insolence. C’est même réjouis­sant, à y regar­der de plus près.

Et si aujourd’hui beau­coup de jeunes filles – et de jeunes hommes – se sont construit.e·s autour de #MeToo et le bran­dissent dès que néces­saire, c’est une vic­toire. Ça contri­bue à inver­ser un fonc­tion­ne­ment sécu­laire, et c’est le début d’un changement.

Même mal­adroits, ces actes de résis­tance ou de déso­béis­sance sont à sou­te­nir. Parce qu’ils sont avant tout poli­tiques. Il nous faut, dès lors, faire confiance à cette géné­ra­tion, tout en lui pro­po­sant un maxi­mum de clés pour les décen­nies à venir. Et en ce sens, les Ter­ri­toires de la Mémoire ont un rôle à jouer. Cela rejoint l’essence même de notre asso­cia­tion : aider à com­prendre et à décryp­ter l’époque et ses dis­cours ; pro­po­ser des éclai­rages, des ren­contres et des outils pour mieux résis­ter ; apprendre, sim­ple­ment, que lire, c’est déjà un peu désobéir…

Et sur­tout, faire pas­ser un mes­sage. Ces­sons de leur deman­der d’être rési­lients, aidons-les à être résis­tants et posons sur notre Jeu­nesse, en nous déles­tant de toute forme de pater­na­lisme, un regard confiant et (effec­ti­ve­ment) bienveillant.

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