Au-delà du capitalisme : voyage au sein des communs (3e partie)
Par Jérôme Delnooz
Sortir de notre système politique et économique où règnent la propriété privée et la quête effrénée du profit pour « quelques-uns », tout en transformant les relations sociales qui en découlent et nous touchent tous. Voilà à présent trois numéros d’Aide-mémoire que nous nous penchons sur le modèle des biens communs comme piste pour impulser ce changement. Il sera surtout question dans ce dernier article des alliances à nouer et des leviers à activer pour le mettre en œuvre.

Notre-Dame-des-Landes, 2012 (cc) Llann Wé
Comme nous l’avons vu, outre leur grande méfiance envers le marché dérégulé, une des volontés des « commoneurs » est d’obtenir davantage d’autonomie par rapport à la sphère politique institutionnelle (État, partis, etc.). Symptomatique d’une crise de confiance et d’indignation (légitime) envers celle-ci, la défiance se doit toutefois d’être critique, mais aussi mobilisatrice et constructive. Selon nous, il est important que différents types de liens soient maintenus avec les pouvoirs publics, même de manière momentanée, proportionnelle et surtout… conditionnée. Et ce pour plusieurs raisons stratégiques.
En premier lieu, comme le souligne Jean Lojkine[1], le changement systémique ne peut s’opérer qu’à travers une logique sociale. Il faut inévitablement agir à l’échelle de l’économie – et de surcroît sur le terrain des politiques économiques – notamment pour orienter et favoriser l’éclosion d’un modèle d’économie sociale et solidaire. Or, dans la logique d’économie mixte que nous connaissons (privé, public, partenariat entre les deux), le rapport de force global entre la logique du profit et la logique du service public est clairement en faveur de la première… Il est impératif que ce rapport de force soit redéfini en faveur du commun, à savoir la subordination de la première à la deuxième. Dans cette équation, l’ensemble des communautés liées aux biens communs constituent un acteur supplémentaire qui peut peser dans la balance, et la faire pencher en faveur de l’intérêt général. Cela en s’alliant notamment aux élus politiques progressistes. Un exemple représentatif de ces articulations est souvent cité, celui de l’Italie. En effet, la structuration d’un mouvement social « bene comune » autour de l’eau potable dès 2007, et son association à la société civile et aux pouvoirs publics ont permis de contrer des lois qui favorisaient la privatisation des compagnies d’eau et une génération de profits agressive.
Dans pareil cas de figure, on voit bien que les politiques trouvent des alliés dans le mouvement des communs. À l’inverse, ce dernier peut également bénéficier de mesures de soutien de la part d’une fraction des pouvoirs publics. Benjamin Coriat avance : « Les communs ont besoin de l’État pour se développer, car il doit créer les ressources (à commencer par les ressource juridiques) », des conditions institutionnelles favorables, « dont les producteurs de biens communs ont besoin pour exister[2] ». Cela en se reposant sur les initiatives existantes (par exemple, les coopératives) ou en devenir, mais aussi en jouant un plus grand rôle régulateur par rapport aux multinationales. De plus, les autorités, à leurs différents niveaux de pouvoir, peuvent contribuer à rendre visible les initiatives des communers et les aider à se connecter entre elles. Plus largement, au-delà de ce rôle de caisse de résonnance, elles peuvent favoriser l’accès (et l’usage) de celles-ci au plus grand nombre, et donc à la société même.
Cette articulation semble déterminante pour « un passage à l’échelle » tangible de ce modèle. Court-circuitant de la sorte une des principales attaques contre les communs… À savoir la critique – un peu caricaturale – de certains pour qui le renouveau des communs s’apparenterait à un mouvement réactionnaire, à un retour aux villages, aux coutumes, au repli sur soi… Mais également, un grief, plus fondé, mettant en garde contre le risque pervers de « tribalisme local », soit des dérives qui mèneraient au piège de l’enfermement, à de nouvelles enclosures discriminantes mises en place – même inconsciemment – par une élite militante pourvue d’un grand capital culturel, social, et économique…Tout autant de filtres nuisibles à l’exercice des communs par la majorité de la classe moyenne et des classes populaires. Une appropriation large « des biens communs exige de les faire entrer dans le quotidien et de les rendre aussi banals que la transaction commerciale[3] ». L’entente communs/politique, à un niveau macro, pourrait la rendre plausible… mais pas à n’importe quel prix. Afin d’y parvenir, il convient en effet de garder à l’esprit l’autonomie des communs, et que dans cette perspective, le degré d’interventionnisme de l’État soit clairement balisé : pas propriétaire et pas législateur arbitraire, il se cantonne à un rôle de facilitateur et d’accompagnateur du mouvement. Péché de candeur de la part des commoneurs ?
L’État – et sa logique centralisée – ne devrait pas être le seul représentant légitime de la chose publique. À ce titre, et pour tendre vers une dilution de cette concentration du pouvoir, les communs doivent emprunter une voie plus radicale politiquement en s’enracinant dans les différents champs de la société[4]. Les commoneurs veilleraient ainsi à élargir et à tisser des liens avec d’autres agents, moins institutionnels voire informels. Pour Lojkine, en effet, « il n’y a pas seulement l’État et les marchés, il y a aussi les collectivités locales, les comités d’entreprises, les syndicats, les ASBL et les citoyens usagers pris comme individus et comme acteurs des mouvements sociaux et des alternatives[5] ». Néanmoins, comme mentionné ci-dessus, pour embrasser de facto cette quête de diversité et incarner une plus grande réalité sociétale, d’autres défis socio-politiques et barrières attendent les communs.
Le mouvement s’est ainsi souvent caractérisé par un ronronnement intellectuel, conceptuellement abouti, parfois trop théorique, pas assez fédérateur voire exclusif par son jargon hermétique… Dans les faits, et malgré des intentions initiales louables, un « fossé » a pu se creuser. Pour le résorber – même si elles sont probablement encore trop minoritaires – plusieurs initiatives sont prises pour diffuser l’esprit des communs auprès des personnes non sensibilisées : des cours se donnent dans des universités populaires (ou à distance, via des MOOC en ligne), des ateliers sont réalisés dans le monde associatif, etc. Probablement serait-il pertinent de davantage essaimer en se reposant sur des institutions comme les bibliothèques ou les maisons de quartier, autant d’assises locales proches des gens. On le voit, les commoneurs réfléchissent également à la question de l’éducation populaire[6]. Une position inconfortable ? La démarche même d’éducation peut paraître dérangeante dans son fondement, parce qu’elle reste un processus descendant, et pose la question de l’autorité légitime et de l’endoctrinement. L’entreprise de démocratisation des communs doit à contrario appliquer avec cohérence les principes d’horizontalité, et déboucher sur une éducation mutuelle entre commoneurs et personnes non initiées. En outre, l’effort devra porter sur toutes les catégories sociales et pas uniquement, cliché empreint d’un mépris de classe, donner à l‘ouvrier « la science de leur malheur ».
Dans cette perspective, Lojkine promeut une « alliance interclassiste», inclusive, tenant intégralement compte des rapports de classe et des conflits sociaux [7], et reposant sur « le conflit créateur », pas le consensus lisse[8] : une co-construction des communs à partir de l’intelligence collective, des équilibres et compromis à négocier (processus de consensus peut-être difficile à mettre en œuvre dans un court laps de temps, mais générateur à long terme d’effets beaucoup plus durables sur nos sociétés).
De fait, grâce à ses multiples potentiels, y compris sa grande énergie politique, l’alternative des communs a la capacité de tendre vers une émancipation collective mais également individuelle, tout en les combinant. Elle place l’individu dans une démarche active et favorise un apprentissage « par le faire » et, à travers cette exigence, elle propose une autre manière de penser et de faire de l’économie, du lien social, mais aussi de la politique, en impliquant directement le citoyen. Vu sous cet angle, le commun n’est pas qu’une demande de rééquilibrage, une critique de l’État et du marché… il permet de redéfinir les interventions sociales, culturelles ou éducatives de l’Etat…et de « les soumettre à l’activité sociale et à la participation politique et citoyenne du plus grand nombre »[9]. En s’auto-organisant sur un mode participatif autour de cas très pragmatiques, avec en toile de fond l’intérêt général, les communautés expérimentent collectivement des formes démocratiques nouvelles. Le citoyen, à son niveau individuel, acquiert une nouvelle « culture du politique », l’étoffe, et développe un autre « sens du possible[10] ». Non seulement son rapport à la chose politique évolue, mais son rôle n’est plus arbitrairement restreint à un devoir électoral.
Il ressort de tout ceci que la principale force des communs est de sortir d’un schéma de pensée binaire, d’un paradigme réducteur, et d’introduire davantage de complexité et d’hétérogénéité dans les logiques structurant nos sociétés, à l’image de l’idéal fondamental de la démocratie elle-même. En effet, pour Etienne Verhaegen, les communs marquent une « rupture avec l’idéologie de la suprématie du modèle dualiste propriété privative-propriété étatique[11] », et amènent de la diversité dans les rapports de propriété, ce qui reconfigurent les rapports de pouvoir qu’ils génèrent. Un travail de pluralisation de l’économie, de la politique, du social devient réalisable, sous-tendu par une décentralisation globale.
Au vu de ce qui précède, les communs, dans leur version la plus engagée, semblent s’apparenter quelque peu au mouvement anarchiste (incarnation des idées en actes[12]), à une variante du municipalisme libertaire ou de l’anarcho-communisme. Cependant, comme il a été dit, il ne s’agit pas de leur apposer « une seule étiquette », comme à l’anarchisme d’ailleurs. En cela, la force d’hybridation des communs en fait un allié idéal pour de nombreuses alternatives, par exemple pour le mouvement de la Transition. Ainsi constituent-ils des outils prometteurs, une possibilité de voir grand, tout en gagnant progressivement des petites batailles. Pour Cornelius Castoriadis : « La révolution signifie l’entrée de l’essentiel de la communauté dans une phase d’activité politique, c’est-à-dire instituante[13]. » Et si à défaut de Grand soir, les petits Matins pointaient déjà ? Et si les hommes étaient déjà en train de construire « le nouveau monde dans la coquille de l’ancien[14] » ? Notre voyage au sein des communs s’achève. Ou plutôt débute-t-il.
- Jean Lojkine, La révolution informationnelle et les nouveaux mouvements sociaux, Le bord de l’eau, coll. « L’économie encastrée », 2016, p. 119-121.
- Cédric Durand, « Ne lisons pas les communs avec les clés du passé. Entretien avec Benjamin Coriat », in Contretemps, 15 janvier 2016, [en ligne, consulté le 5/12/2017] : https://www.contretemps.eu/ne-lisons-pas-les-communs-avec-les-cles-du-passe-entretien-avec-benjamin-coriat/
- VECAM (coord.), Les biens communs de la connaissance : produire collectivement, partager et diffuser les connaissances au XXIe siècle, C&F édition, 2011, p. 26-27.
- Dans cette optique, le paradigme des communs s’ancre dans une dynamique de changement de société sans prise du pouvoir.
- Jean Lojkine, op. cit., p. 127.
- Alain Ambrosi, Frédéric Sultan, « Communs et éducation populaire, partage d’expérience et perspectives », in [en ligne, consulté le 5/12/2017] : http://vecam.org/archives/article1282.html
- Jean Lojkine, op. cit., p. 19.
- Voir Chantal Mouffe, L’illusion du consensus, Albin Michel, 2016.
- Pierre Dardot, Cristian Laval, Commun : essai sur la révolution au XXIe siècle, La Découverte, 2014, p. 14.
- David Graeber, Comme si nous étions déjà libres, Lux, coll. « Instinct de liberté », 2014, p. 14.
- Etienne Verhaegen, « La révolution des ‘’communs’’ », in Politique, n°90, mai-juin 2015, p. 44.
- Francis Dupuis-Déri différencie l’anarchisme et l’anarchie, associant un à la théorie et l’autre à la pratique, mais insistant sur l’importance des aller-retour entre les deux. Voir Thomas Dupuis-Déri, Francis Dupuis-Déri, L’anarchie expliquée à mon père, Lux, coll. « Instinct de liberté », 2014, p. 30.
- Pierre Dardot, Cristian Laval, op. cit., p. 575.
- David Graeber, op. cit., p. 213