Le travail de mémoire Entre émotion du souvenir et rigueur de l’Histoire (partie I)

Par Julien Paulus Coordinateur du centre d’études des Territoires de la Mémoire

Libération du camp de Mauthausen par la 11e division blindée de la 3e armée des États-Unis, 5 mai 1945.

« “Le passé est passé”, disons-nous ; et cela n’est pas vrai ; le passé est toujours présent 1. »

« Le devoir de mémoire est le devoir de rendre justice, par le souvenir, à un autre que soi 2. »

Le passé est toujours présent. Derrière cette formule poétique empruntée à Maurice Maeterlinck se niche une réalité sans doute bien plus prosaïque : nos sociétés contemporaines semblent, pour le meilleur ou pour le pire, voire pour le meilleur et pour le pire, extrêmement préoccupées par le passé : le leur comme celui des autres.

Active dans le champ mémoriel depuis sa fondation en 1993, l’asbl les Territoires de la Mémoire a connu plusieurs évolutions dans une approche faite à la fois de souvenir, de transmission, de pédagogie et d’analyse. Créée dans la perspective clairement énoncée d’un devoir de mémoire destiné à perpétuer le combat – et les valeurs  y afférentes – mené par un certain nombre d’anciens résistants pendant la Seconde Guerre mondiale, l’institution transforma progressivement ses pratiques et, à un devoir de mémoire pouvant être perçu – souvent à juste titre – comme une posture morale surplombante, elle lui préféra finalement une démarche qualifiée de travail de mémoire, et que l’on pourrait résumer comme « une dialectique féconde entre la mémoire du passé et la critique du présent 3 ».

Le présent article (qui s’articulera en deux parties, et donc deux numéros de la revue) est une tentative, si pas d’état de la question, à tout le moins de bilan provisoire de notre démarche mémorielle. En ces temps d’inquiétude devant l’instabilité croissante du monde, il nous a paru opportun d’essayer de redéfinir les contours de notre travail et de notre action, afin de réaffirmer en quoi notre approche critique entre passé et présent peut encore avoir comme sens en regard des enjeux contemporains. Il est peu probable que nous en tirions des enseignements définitifs, mais nous espérons que le lecteur y trouvera, a minima, un certain nombre de balises utiles à la compréhension de notre parcours et de nos perspectives, et plus généralement, des enjeux du travail de mémoire dans une volonté de compréhension critique du présent.

Aux origines du devoir de mémoire : le système concentrationnaire

La démarche que l’on qualifiera bien plus tard de « devoir de mémoire » est née dès la fin de la Seconde Guerre mondiale, au sein des différents groupes et amicales d’anciens déportés dans les camps nazis. Même si elle ne portait pas encore ce nom, l’approche de ces témoins survivants de la barbarie et de l’horreur revêtait déjà tous les aspects de ce qui serait par la suite qualifié de « mémoriel ». Exprimé dès l’origine dans une série de « serments » (serment de Mauthausen du 16 mai 1945, serment de Buchenwald du 19 avril 1945…), le devoir de « se souvenir » de la violence subie, des camarades tombés, mais aussi des idéaux portés prenait corps autant que la volonté de transmettre la mémoire des disparus et des combats menés. Comme le résume l’historien Olivier Lalieu : « Le mouvement déporté distingue dès sa création un double objectif : celui de se souvenir, c’est-à-dire le culte des morts, et la mémoire, un champ plus large qui touche à la fonction du souvenir dans la société 4. »

Premier service funèbre en l’honneur des morts du camp de concentration de Buchenwald. Les survivants se font une promesse qui sera plus tard connue sous le nom de « Serment de Buchenwald », 19 avril 1945. Photo: Donald R. Ornitz, U.S. Signal Corps, National Archives Washington.

En 1945, bon nombre de rescapés des camps (résistants, opposants politiques, Juifs…)  s’engagent à endosser une responsabilité particulière, celle d’être vivants 5. Et cette responsabilité se traduira par une aide apportée aux anciens déportés ou aux familles des disparus, la perpétuation de la mémoire des camarades, assassinés ou survivants, mais aussi, dès le début, une attention portée à la transmission de l’expérience vécue, en particulier auprès des jeunes générations. 

Un simple coup d’œil aux statuts de l’Amicale de Mauthausen de Paris suffit à confirmer cet engagement. Ainsi, l’association se donne pour buts : 1 – d’honorer la mémoire des déportées et déportés rescapés ou assassinés (…) ; 2 – d’aider à découvrir et châtier leurs bourreaux et leurs complices tant en France qu’à l’étranger ; 3 – d’aider les déportées et déportés et leurs familles (…) ; 4 – de participer par son expertise, notamment par l’accompagnement, à la formation civique de toutes les générations et en particulier des jeunes (…) ; 5 – de collecter le plus grand nombre de témoignages des victimes de la déportation ; 6 – de veiller sans faillir à la conservation des lieux de mémoire (…) ; 7 – de réfuter et poursuivre les auteurs de thèses négationnistes ; 8 – de dénoncer l’existence de camps de concentration quels que soient le pays concerné et la nature affichée du régime politique en place 6

Cette première phase du devoir de mémoire reposait donc essentiellement sur la responsabilité des survivants eux-mêmes, vis-à-vis de leurs camarades assassinés et vis-à-vis du combat mené qu’il s’agissait de perpétuer. À leurs yeux, il était inadmissible d’envisager qu’ils aient pu survivre quand tant d’autres avaient succombé, et que cela ait été en vain. À travers les serments prononcés, les anciens déportés « jurent de poursuivre la lutte contre le fascisme et de préserver les liens de solidarité noués dans la clandestinité 7 ». Mais au-delà, deux préoccupations majeures vont particulièrement mobiliser les rescapés : « D’une part, la lutte contre la renaissance du nazisme et plus généralement de l’extrême droite, disqualifiée après la défaite du Troisième Reich ; d’autre part, une vive attention portée au respect des Droits de l’homme et au maintien de la paix 8. »

L’avènement de l’ère du témoin

Une deuxième phase du devoir de mémoire émergea progressivement dans les années 1960 et 1970. L’évènement fondateur de cette évolution fut sans conteste le procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem, en 1961. D’une part, ce procès marqua le début d’une approche mémorielle spécifique au génocide des Juifs d’Europe pendant la guerre. Comme l’écrit Régine Robin : « L’émergence des témoignages fut immédiate après la guerre, mais la reconnaissance des témoins, la légitimation des survivants ne date véritablement que du procès Eichmann (…) 9. » C’est également vers la fin des années soixante qu’un activisme mémoriel apparaît, particulièrement incarné par les époux Serge et Beate Klarsfeld, dont les actions spectaculaires – en particulier de Beate Klarsfeld – contribuèrent à attirer l’attention sur le sort des Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, mais aussi sur la permanence au sein des appareils administratifs étatiques d’un certain nombre de responsables directs du génocide, aussi bien en Allemagne de l’Ouest qu’en France 10.  

Appel à la manifestation en France lors du Procès d’Adolf Eichmann à Jérusalem.

D’autre part, le procès Eichmann marqua l’avènement de ce qu’Annette Wieviorka a appelé « l’ère du témoin 11 », au cours de laquelle apparurent une démarche de plus en plus systématique de recueils de récits de déportés survivants, dans une volonté de mise en archive des témoignages, mais aussi une mise au premier plan de ces témoins dans le cadre d’autres procès d’anciens bourreaux 12. À la dynamique antifasciste des lendemains de la guerre vint s’ajouter (voire se substituer), dès les années 1970 et plus particulièrement à partir des années 1980, une forme d’urgence de conserver les traces des évènements les plus dramatiques de cette guerre, en particulier l’expérience concentrationnaire, cela dans une double exigence de justice réparatrice et de mémoire citoyenne. Avec la figure du témoin, la responsabilité du survivant, endossée dès 1945, tend à évoluer vers une fonction sociale plus complexe, le « devoir de mémoire » passant progressivement « de la sphère des victimes au pouvoir politique et à la société dans son ensemble 13 ».

Jusque-là, les récits testimoniaux répondaient à des nécessités que l’on pourrait qualifier de « plus étroites ». Annette Wieviorka identifie à cet égard trois types de finalité du témoignage. Le premier type est ce qu’elle appelle une « interrogation sur l’Homme », soit des récits « dont les auteurs se fixent comme but une interrogation sur la nature de l’homme mise à nu par le camp de concentration 14 », et parmi lesquels elle cite des œuvres telles que Si c’est un homme de Primo Levi, ou L’espèce humaine de Robert Antelme. Le deuxième type constitue, toujours selon les termes de Wieviorka, une « leçon politique », c’est-à-dire une approche qui « considère que les camps sont le produit d’un système » et dont on peut dire que les auteurs avaient « acquis avant leur déportation à la fois une certaine maturité et une vision politique des choses 15 ». Le résistant David Rousset est cité en exemple de ce type de récit. Enfin, le troisième, qui a connu le plus de succès dans la première période de l’après-guerre, est le récit destiné à un « usage patriotique », qui voit « dans les camps de concentration un produit national allemand 16 ».      

Le tribunal condamne Adolf Eichmann (dans la cabine vitrée) à la peine de mort, 15 décembre 1961.
Témoignage de Yehiel Dinur Katzetnik, rescapé du camp d’Auschwitz, lors du procès d’Adolf Eichmann, 7 juin 1961.

L’« ère du témoin », initiée par le procès Eichmann et confirmée lors de procès ultérieurs 17, est venue bouleverser le champ de la mémoire, en plaçant désormais au centre du jeu le récit de la victime et sa figure désormais ancrée de « passeur de mémoire » comme principales sources de la description des faits et leur validation. Comme l’écrit Régine Robin, « le procès autorise enfin les survivants à trouver une parole propre, à sortir de leur mutisme ou de l’utilisation du langage des oppresseurs pour parler d’eux-mêmes. Ils deviennent les auteurs de leur histoire, ils la disent, ils l’écrivent, ils se l’approprient, sans doute pour la première fois 18. » Or le récit des personnes appelées à témoigner lors du procès de Jérusalem revêt une forme très singulière pour un tribunal : il s’agit moins de porter l’accusation contre un prévenu que de raconter une expérience personnelle. L’historien François Hartog résume parfaitement cette nouvelle dimension testimoniale : « Depuis le procès Eichmann, témoins et victimes, c’est-à-dire les témoins comme victimes, sont venus en pleine lumière. L’autorité du premier, le témoin, s’est trouvée renforcée par la qualité de la seconde, la victime. […] Pour la première fois, […] des témoins étaient appelés à témoigner, non sur Eichmann qu’ils n’avaient évidemment jamais vu, mais sur ce que chacun “avait vécu” […]. Un témoin devenait d’abord la voix et le visage d’une victime, d’un survivant qu’on écoute, qu’on fait parler, qu’on enregistre et qu’on filme 19. » Et de la sorte émerge et s’impose une nouvelle finalité du devoir de mémoire : faire de l’espace public un vecteur mémoriel 20.

La mémoire comme passage de flambeau

La troisième phase que nous pouvons identifier correspond à la volonté, face à la progressive et irrémédiable disparition des porteurs du récit testimonial, de pérenniser ledit récit notamment en passant le relais de sa transmission à de nouveaux dépositaires. Car, à la crainte de l’oubli une fois tues les ultimes voix capables de raconter, venaient s’ajouter, d’une part, la menace de la contestation des faits par diverses démarches négationnistes de plus en plus audacieuses, et d’autre part la réapparition, au sein des hémicycles, de représentants issus de l’extrême droite et se revendiquant, ouvertement ou non, de la filiation au fascisme autrefois combattu.

La création de l’association Les Territoires de la Mémoire relève de cette troisième phase. Fondée en 1993 par d’anciens déportés politiques et rescapés du système concentrationnaire nazi, notre structure constitue à l’origine une réaction au « Dimanche noir » électoral de novembre 1991, au cours duquel, pour la première fois en Belgique depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, des candidats d’extrême droite furent élus au parlement. L’état d’esprit qui présida à cette fondation est régulièrement rappelé dans les divers documents officiels de l’association. Ainsi, dans le rapport d’activité 2023 qui marquait les 30 ans d’existence des Territoires de la Mémoire peut-on lire :

« À l’issue de la Seconde Guerre mondiale, nombreux furent celles et ceux qui décidèrent de tout faire pour que l’horreur des conflits armés, des massacres de masse ainsi que des camps de concentration et d’extermination nazis ne se reproduise plus jamais. Au début des années 1990, des partis et des mouvements d’extrême droite ont à nouveau fait leur apparition dans des assemblées élues démocratiquement tant au nord qu’au sud du pays. […] En 1993, à l’occasion de la Journée internationale des droits humains, des citoyen·nes et d’anciens prisonniers politiques des camps de concentration nazis posèrent les premières pierres de notre Centre d’éducation à la Résistance et à la Citoyenneté 21. »

La démarche s’inscrivait résolument dans le sillage de celle initiée par les premières associations du mouvement déporté apparues dès le lendemain de la guerre (voir supra), avec une priorité accordée à « l’évocation du souvenir », jugée indispensable pour « éviter les erreurs commises dans le passé » et participer par l’éducation des plus jeunes à l’édification « d’une société plus humaine et plus solidaire 22 ». Et bien entendu, cette approche résumée par l’antienne « Plus jamais ça ! » reposait encore en bonne partie sur le recours au récit des rescapés, notamment lors de rencontres organisées avec des groupes de jeunes comme de moins jeunes.

L’« ère du témoin » est venue bouleverser le champ de la mémoire, en plaçant désormais au centre du jeu le récit de la victime comme source de la description des faits

Cependant, le principe de réalité lié à la disparition inévitable de ces porteurs de mémoire, et donc celle également de leur rôle social (auto)attribué de rempart contre le potentiel retour de l’inacceptable, ne tarda pas à se manifester dans l’esprit des équipes de notre association. Comment continuer à transmettre un message de résistance et de vigilance vis-à-vis de potentielles résurgences du fascisme une fois disparues les dernières incarnations de cet engagement historique ? Et concomitamment, ce questionnement en provoqua un autre, plus embarrassant : cette façon de transmettre un passé par le recours au récit du témoin et à l’injonction au souvenir était-elle toujours pertinente – voire appropriée – vis-à-vis des nouvelles générations et en regard des enjeux politiques contemporains ?

Naviguer entre mémoire et histoire ?

Qui plus est, ces interrogations intervenaient également dans un contexte de crispation grandissante entre divers acteurs relevant, d’une part, de la mémoire, et d’autre part de l’histoire. L’émergence du phénomène mémoriel dans la sphère publique, conséquence de « l’ère du témoin », et la tentation d’assimiler la position du rescapé à une sorte de « chaire de vérité » eurent pour effet d’alarmer, à tort ou à raison, une partie de la communauté scientifique, en particulier les historiens dits « du temps présent ». Ces derniers semblaient percevoir l’injonction au souvenir comme « une invitation adressée à la mémoire à court-circuiter le travail de l’histoire 23 ». Dans un plaidoyer en faveur d’une réconciliation des uns et des autres, l’historienne Sonia Combe avançait surtout la « peur de dépossession de l’appréhension historique du savant 24 » comme explication première de l’hostilité, feutrée mais bien réelle, d’une partie de la communauté historienne vis-à-vis de la libération de la parole mémorielle. Ce que François Hartog, auquel Sonia Combe se réfère également, résume admirablement :       

« Le témoin d’aujourd’hui est d’abord une victime ou le descendant d’une victime. Ce statut de victime fonde son autorité et nourrit l’espèce de crainte révérencieuse qui parfois l’accompagne. D’où le risque d’une confusion entre authenticité et vérité, ou pire d’une identification de la seconde à la première, alors que l’écart entre la véracité et la fiabilité d’une part, la vérité et la preuve de l’autre devrait être maintenu 25. »

À peu près à la même période, un collectif d’historiens et d’archivistes lançait des débats similaires – mais pas identiques – en Belgique. Le 25 janvier 2006, une carte blanche était publiée sur le site Internet du quotidien Le Soir. Intitulée « Pléthore de mémoire : quand l’État se mêle d’histoire… », et signée par une centaine d’académiques, chercheurs et chercheuses en Histoire, archivistes et responsables de centres de documentation, cette tribune exprimait une volonté de rappeler la frontière existant, dans l’esprit de ses signataires, entre mémoire et histoire, et cela sur fond d’inquiétude quant à l’augmentation des initiatives politiques de commémoration des pouvoirs publics, initiatives jugées à la fois louables et critiquables 26.

Le texte commence donc par une différenciation claire de ce qu’il est convenu d’entendre par « mémoire » et « histoire » : « La mémoire ne donne pas accès à la connaissance, elle mobilise le passé dans un projet politique ou civique au présent. L’histoire, elle, revendique un statut de scientificité. L’histoire n’est pas au service du politique, elle n’est pas émotion. Elle n’accepte aucun dogme et peut être dérangeante. Si l’histoire tient compte de la mémoire, elle ne s’y réduit certainement pas. » Et si ce n’était pas suffisamment clair, la tribune poursuivait en identifiant le catalyseur principal de sa critique : « Plutôt que le devoir de mémoire tant invoqué, nous aimerions voir plus souvent invoquer le devoir d’histoire et de savoir. » Les signataires enfonçaient ensuite définitivement un coin vis-à-vis des initiatives pédagogiques mémorielles, par un sévère rappel à la réalité : « Gardons-nous […] de toute pensée magique croyant transformer des écoliers en citoyens tolérants et antiracistes le temps d’un aller-retour à Auschwitz. Cette démarche, utile et méritoire, n’a de valeur qu’ancrée dans un savoir historique qui dépasse l’émotion née du choc des horreurs 27. »

Cette façon de transmettre un passé par le recours au récit du témoin était-elle toujours pertinente vis-à-vis des nouvelles générations et en regard des enjeux politiques contemporains ?

La charge était sévère, mais faisait indéniablement écho à plusieurs questionnements en cours au sein de notre structure. En 1998, l’historien français Georges Bensoussan critiquait également cette croyance dans le pouvoir du rappel de l’horreur – la Shoah, en l’occurrence – pour éviter qu’elle se reproduise, et plaidait vivement pour « un questionnement politique sur l’avant, le pendant et l’après de ce crime 28 ». Dans son ouvrage Auschwitz en héritage ?, utilement sous-titré D’un bon usage de la mémoire, Bensoussan rappelait avec justesse qu’« invoquer la “mémoire” ne constitue pas une digue critique, et le souvenir, à lui seul, ne protège de rien : on n’éduque pas contre Auschwitz 29. »

Aussi cette charge constitua-t-elle le socle d’une réflexion qui aboutit à l’organisation, par les Territoires de la Mémoire, d’un colloque pluridisciplinaire en octobre 2007, au cours duquel des intervenants relevant de champs aussi variés que l’histoire, la science politique, la psychologie, les médias, l’enseignement et la participation citoyenne furent invités à apporter leur éclairage propre sur la question de la transmission de la mémoire. De cet évènement fut dégagé la notion de « travail de mémoire », à entendre comme un outil méthodologique utile, d’une part, dans l’exploration critique du passé, c’est-à-dire la mise en contexte et l’interprétation, par le détour de l’historiographie, des évènements tragiques de l’Histoire, et d’autre part, dans la mise en perspective de ce passé avec le présent et la valorisation des enseignements dont cette mise en perspective se trouve féconde.

Trois manifestations antifascistes en 1933, 1992 et 2024 et un des symboles
du mouvement antifasciste international. Source : nl.marxisme.be.

Loin de s’opposer au devoir de mémoire, le travail de mémoire le complète et l’enrichit. L’enjeu est alors de réconcilier « deux ambitions de nature différente : véritative pour l’histoire et de fidélité pour la mémoire 30 ». Si l’horizon premier de la mémoire (son devoir, in fine) est, comme le soulignait Ricoeur, de rendre justice aux victimes et permettre que leur expérience puisse servir l’humanité, alors un détour par le travail de mémoire s’impose. « Le “Souviens-toi” s’en trouve donc enrichi par ce travail de mémoire 31. »

La seconde partie de cet article, à retrouver dans le numéro 108 de la revue, explorera les contours et la généalogie de cette approche dite de « travail de mémoire », et tâchera, à travers une série de consensus historiens sur l’histoire récente, d’extraire plusieurs exemples de mises en perspective pouvant servir de points d’appui à une analyse critique du présent.

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