Interpréter des traces, construire des mémoires

Par Milena De Paoli

Laisser des traces. En trouver. Les interpréter, ou les délaisser. Travailler à partir des marques du passé à la lumière des enjeux du présent et créer des récits. Mais quelle(s) mémoire(s) décidons-nous de faire vivre ? Quels récits poursuivons-nous ? Quels usages en faisons-nous, a fortiori dans des contextes fracturés ? Pour défendre quels points de vue, quels droits et les droits de qui ? Et qu’est-ce que cela raconte de nos fonctionnements (et de nos dysfonctionnements) en tant que société ?

Après plus de trente années d’existence et de travail des Territoires de la Mémoire dans le champ mémoriel, il nous a semblé opportun d’essayer de mesurer l’évolution de ce champ d’action au fil du temps et de réajuster les conceptions que nous en avons ainsi que la place que le travail de mémoire n’a cessé d’occuper dans nos actions, démarches et méthodologies. Vaste entreprise pour un terrain tout aussi vaste. Pour ce premier volet dédié au travail de mémoire, nous avons décidé de nous concentrer sur son aspect plus institutionnel, d’appréhender la dimension politique de cette approche critique du présent vers le passé et d’en explorer des mises en pratique et enjeux variés.

Il s’avère tout d’abord nécessaire de poser le cadre et les balises historiques de l’approche mémorielle dans le contexte de l’après Deuxième Guerre mondiale. Julien Paulus s’emploie ainsi à retracer les contours du devoir de mémoire, ses origines, ses intentions et l’évolution de sa pratique, rappelant les enjeux fondamentaux de la parole du témoin, sa valeur et sa portée sociale… jusqu’au questionnement inhérent à sa disparition.

Dans un entretien avec la sociologue et politiste Sarah Gensburger, il s’agit ensuite de comprendre les mécanismes à l’œuvre dans le fonctionnement de la mémoire collective et de questionner le principe sur lequel reposent les politiques mémorielles, le public à qui elles s’adressent et les effets qu’on peut en observer dans la société en regard des intentions de départ. Le point de vue de la sociologie permet de poser la question de la pertinence d’une transmission mémorielle (et de valeurs) à un niveau individuel qui ne prend pas en compte les structures et rapports sociaux dans lesquels les individus interagissent.

À côté des contextes sociétaux relativement pacifiés, la question de la place de la mémoire est particulièrement importante et épineuse dans le contexte de sociétés en conflit. Le travail de Valérie Rosoux, spécialiste européenne des questions de réconciliation post-contexte de violence, de guerre ou de génocide, questionne les modalités de la paix et du (re)faire société lorsque la population porte, dans son histoire très récente, des griefs ou des traumatismes si importants. Comment honorer une double promesse : celle d’un espoir pour les générations futures et celle d’une mémoire à l’égard des victimes et des générations passées ? Elle propose ainsi quatre scénarios de politiques mémorielles, exemplifiés à la lumière de ce rapport étroit entre passé, présent et futur.

Les contextes conflictuels actuels forcent parfois avec insistance à penser l’usage qui y est fait de la mémoire, ce qui s’avère toujours particulièrement délicat. Ainsi Juliette Renard, politologue ayant étudié les sociétés profondément divisées, observe et souligne la difficulté à qualifier et à condamner les violences en cours perpétrées sur la population civile à Gaza, et la difficulté à aborder ce sujet dans un contexte de polarisation accrue du débat public. Elle analyse les ressorts de l’inaction (parfois du soutien) des pays occidentaux vis-à-vis de la politique de l’actuel gouvernement israélien, et met en perspective l’interaction complexe entre la mémoire du judéocide, sa mobilisation au service d’un récit étatique, la culpabilité européenne à l’égard du judéocide et l’héritage colonial européen.

Le travail de mémoire s’ancrant particulièrement dans la défense des droits humains, Gaëlle Henrard explore le travail du laboratoire de recherches et d’enquête Forensic Architecture créé par l’architecte Eyal Weizman. Comment les traces laissées dans les environnements bâtis et zones de conflits peuvent constituer des témoignages à proprement parler et des preuves manifestes pour instruire des procès contre des États et leurs institutions rendus coupables de violations des droits humains. Il s’agit de raconter une méthode de contre-enquête au service de la vérité et de la mémoire, face aux États qui détiennent à la fois le monopole de la violence et celui de son déni.

Pour autant, ce rapport entre vérité et mémoire peut être questionné, a fortiori quand il existe si peu de traces, parce que détruites ou occultées, pour construire certaines mémoires. C’est ainsi que Damien Cauchy souligne la dimension politique de l’archive et son importance décisive pour construire des mémoires queers, retraçant la reproduction des normes dominantes dans la conservation ou l’effacement des archives et histoires des communautés queers. Il explore les manières dont celles-ci se réapproprient le travail archivistique pour exister et imaginer de nouveaux horizons possibles.

C’est aussi dans cet esprit de résistance que s’inscrit la réflexion de Cassou qui déplie la trame commune où s’entremêlent les luttes sociales d’ici et d’ailleurs, de l’Amérique du Sud à Liège. Et comment la mémoire des luttes à travers l’espace et le temps peut porter les combats d’aujourd’hui et produire des effets très concrets sur les dynamiques sociales. Ainsi est dressé un portrait historique (non exhaustif) des mouvements sociaux qui ont retenti dans la ville ardente et qui continuent de fissurer le récit néolibéral.

Enfin, un autre regard est proposé sur les politiques mémorielles dans un contexte moins attendu et pourtant à certains égards comparable aux contextes de guerre, celui des catastrophes naturelles. Ayant spécifiquement étudié les épisodes de crise de l’épidémie de Covid 19 et les inondations de 2021 dans la vallée de la Vesdre, Aline Thiry, sociologue, partage ainsi ses recherches sur la gestion des catastrophes et sur l’apprentissage sociétal qui en est fait. Que gardons-nous en mémoire de ces moments de catastrophe et qu’en tirons-nous comme enseignements pour engendrer un changement dans les politiques de gestion de crise ?

Si les politiques mémorielles semblent parfois loin de nous, pensées pour nous et quelque part sans nous, elles peuvent nous influencer, nous diviser comme nous mobiliser. L’important alors est de se questionner : quelle(s) mémoire(s) gardons-nous et voulons-nous, et pour défendre quel monde, quelle manière de vivre ensemble ? En rappelant que « l’enjeu de la mémoire n’est pas l’événement comme tel, mais le sens qu’il contient pour la collectivité, sa cohésion, son identité présente 1 ».

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