« Le passé n’est pas libre. Aucune société ne le laisse à lui-même. Il est régi, géré, conservé, expliqué, raconté, commémoré ou haï. Qu’il soit célébré ou occulté, il reste un enjeu fondamental du présent. Pour ce passé souvent lointain, plus ou moins imaginaire, on est prêt à se battre, à étriper son voisin au nom de l’ancienneté de ses ancêtres. Que survienne une nouvelle conjoncture, un nouvel horizon d’attente, une nouvelle soif de fondation, et on l’efface, on oublie, on remet en avant d’autres épisodes, on retrouve, on réécrit l’histoire, on invente, en fonction des exigences du moment, d’anciennes légendes 1. »
Remettre la mémoire sur le métier pourrait apparaître comme une entreprise consensuelle, un peu désuète ou naïve face à la tournure que prennent les politiques contemporaines sur leurs territoires respectifs, comme sur celui des autres. Et sans doute pourrait-elle l’être. Il n’en est pourtant rien ainsi que le rapporte ce numéro d’Aide-mémoire 2, non sans une pointe d’inconfort. Quand le présent est à ce point fracturé et le futur si inquiétant, quand le débat public, sur bien des questions, se trouve hautement polarisé, comment la mémoire pourrait-elle mettre tout le monde d’accord ? A fortiori, quand elle charrie des traumatismes aussi exacerbés que ceux nés des pires crimes que l’humanité a pu s’infliger à elle-même dans son histoire récente et toujours en cours…
Les questions que pose ce numéro peuvent ainsi s’avérer dérangeantes, elles n’ont en tout cas pas manqué de mobiliser prudence et rigueur. Nous savons que pour certains, elles remuent des angoisses existentielles sur la possibilité même de vivre en sécurité. Que pour d’autres, animés d’une empathie sincère à l’égard de la souffrance humaine, elles témoignent d’une exigence intellectuelle et morale et de l’engagement pris dans la défense des droits humains. Nous savons qu’elles peuvent être teintées de fantasmes, d’ignorance, faire l’objet de manipulations légitimes mais aussi d’occultations coupables. Et que parfois, tout cela s’entremêle.
Alors, considérant que la voie diplomatique reste toujours plus souhaitable, et plus efficace, que celle de la guerre, peut-être aussi nous revient-il, face au « choc des traumatismes 3 » et aux concurrences victimaires, de maintenir un dialogue entre les mémoires et les souffrances historiques, dans une sorte de diplomatie mémorielle et de compréhension mutuelle, mais sans négocier la vérité des faits. Il s’agit aussi de tenir quelque chose entre les vivants et les morts, en assumant le fait qu’inévitablement ils ne seraient pas nécessairement d’accord. De rendre possible l’existence d’autres mémoires et d’autres usages de celles-ci, dans des champs moins attendus et suivant des enjeux inédits. Avec à l’esprit la préservation de traces de ce qui se déploie sous nos yeux, sans être immédiatement compris ou nommé, pour rendre possible le travail de mémoire dans le futur.
C’est soucieux et conscients de tout cela que nous travaillons la mémoire depuis plus de 30 ans aux Territoires de la Mémoire : la mémoire pour donner corps, de toutes les manières possibles, à la promesse de ne pas oublier. La mémoire faite « travail de mémoire » comme levier pour manifester la vérité dans les vestiges des conflits et des violences de masse. Comme un effort d’ouvrir le passé à une pluralité de représentations et de souvenirs, et d’« élaborer un récit qui ne soit pas forcément partagé par tous, mais qui soit finalement partageable 4 ».