Omissions et Cancel culture avant la lettre 
Le « rapport secret » de Nikita Khrouchtchev au XXe congrès du PCUS en 1956

Par Jean-Louis Rouhart

Si l’on se réfère à la défi­ni­tion du concept can­cel culture pro­po­sée par l’encyclopédie Wiki­pe­dia, cette pra­tique, aus­si appe­lée en fran­çais culture de l’effacement ou culture de l’annulation, consis­te­rait à « dénon­cer publi­que­ment, en vue de leur ostra­ci­sa­tion, des indi­vi­dus, groupes ou ins­ti­tu­tions res­pon­sables d’actes, de com­por­te­ments ou de pro­pos per­çus comme inad­mis­sibles 1 ». Le rap­port secret de Niki­ta Khroucht­chev 2, Pre­mier secré­taire du Prae­si­dium du Comi­té cen­tral du Par­ti com­mu­niste, qui fut pré­sen­té en février 1956 au Krem­lin, devant les délé­gués du XXe congrès du PCUS (Par­ti com­mu­niste de l’Union sovié­tique), pour­rait consti­tuer un exemple de can­cel culture avant la lettre, la per­sonne dénon­cée publi­que­ment à des fins de ban­nis­se­ment étant en l’occurrence Joseph Sta­line, le pré­dé­ces­seur de Niki­ta Khrouchtchev.

Nikita Khrouchtchev s’exprimant au XXe congrès du PCUS en février 1956 | CC BY-SA 4.0 wikipedia.org
Niki­ta Khroucht­chev s’exprimant au XXe congrès du PCUS en février 1956 | CC BY-SA 4.0 wiki​pe​dia​.org

À ce réqui­si­toire diri­gé contre Sta­line, dans le but de bri­ser le mythe du « génial conti­nua­teur de Lénine » et celui du « chef de guerre », vient s’ajouter la volon­té de Niki­ta Khroucht­chev de mas­quer, dans les faits et dans les textes, une par­tie impor­tante des crimes com­mis durant une cer­taine période par Sta­line. On ne peut pas par­ler dans ce cas de can­cel culture, mais de volon­té d’omission, de cacher dans le rap­port cer­tains pans impor­tants de la véri­té, afin de se for­ger une image posi­tive et de ne pas désta­bi­li­ser d’autres hauts diri­geants du par­ti, impli­qués dans des mas­sacres qu’ils avaient eux-mêmes per­pé­trés 3.

Concer­nant le pre­mier aspect – la mani­fes­ta­tion de can­cel culture –, on sait que Khroucht­chev dénon­ça dans son rap­port le « culte de la per­son­na­li­té de Sta­line », évo­qua les erreurs tac­tiques et stra­té­giques de celui-ci dans les pre­miers mois ayant sui­vi l’invasion alle­mande, son erreur d’appréciation dans le « com­plot des blouses blanches », soi-disant fomen­té par des méde­cins juifs du Krem­lin, et mit en exergue les purges des cadres com­mu­nistes durant les années 1937 et 1938. À juste titre, il men­tion­na le fait que 45 000 per­sonnes, pour l’essentiel des res­pon­sables et des cadres du par­ti, de l’économie et de l’armée, avaient été sou­mises à des « méthodes illé­gales d’instruction », condam­nées par une juri­dic­tion d’exception (le Col­lège mili­taire de la Cour suprême de l’URSS) et exé­cu­tées dans 85% des cas. Pour étayer ses argu­ments et convaincre les délé­gués du congrès qu’il fal­lait mettre Sta­line au ban de la socié­té com­mu­niste, Khroucht­chev fit éga­le­ment dis­tri­buer dans la salle deux textes « cen­su­rés » de Lénine, datant de 1922–1923, très cri­tiques vis-à-vis de Sta­line, dont l’un est entré dans l’Histoire sous l’appellation de « tes­ta­ment de Lénine » 4.

Quant au deuxième aspect – la volon­té d’omettre cer­tains élé­ments gênants –, il n’est connu que depuis l’ouverture des archives sovié­tiques 5 et la publi­ca­tion des sou­ve­nirs d’importants diri­geants sta­li­niens, tels que Molo­tov, Kaga­no­vitch ou Mikoïan. On sait à pré­sent que le rap­port de Niki­ta Khroucht­chev fut pré­cé­dé d’un autre rap­port éta­bli par une com­mis­sion diri­gée par un appa­rat­chik sta­li­nien Pio­tr Pos­pe­lov 6. Celui-ci évo­quait dans sa syn­thèse non seule­ment les condam­na­tions des sujets com­mu­nistes men­tion­nées supra, mais décri­vait les répres­sions de masse qui abou­tirent durant les années 1937–1938 à l’arrestation de plus de 1,5 mil­lion de per­sonnes, dont plus de 681 000 furent fusillées 7. En outre, il était ques­tion dans ce rap­port de la pra­tique des quo­tas d’arrestations et d’exécutions attri­bués par la police poli­tique (le NKVD, de funeste mémoire). Certes, Pos­pe­lov se gar­dait bien de men­tion­ner que Khroucht­chev s’était mon­tré un acteur zélé des répres­sions en com­mu­ni­quant lui aus­si des esti­ma­tions chif­frées de vic­times pour Mos­cou et sa région 8 et qu’il avait diri­gé, en tant que Pre­mier secré­taire du Par­ti com­mu­niste d’Ukraine, l’ensemble des opé­ra­tions répres­sives de masse en Ukraine 9. Il omet­tait en outre de rap­por­ter que les condam­na­tions à mort en 1937–1938 avaient été ava­li­sées non seule­ment par Sta­line, mais aus­si par les autres diri­geants sta­li­niens tou­jours en place à ce moment 10.

Mal­gré ces omis­sions oppor­tunes, le rap­port de Pos­pe­lov fut jugé déran­geant et ne fut pas pré­sen­té aux délé­gués du congrès. Il fut rem­pla­cé par un rap­port plus suc­cinct, lu par Khroucht­chev, qui mit avant tout l’accent sur le thème plus géné­ral du « culte de la per­son­na­li­té de Sta­line ». Dans ce rap­port, aucun des choix du Par­ti depuis 1917 n’était remis en cause. En cir­cons­cri­vant le champ des répres­sions aux seuls cadres com­mu­nistes durant les années 1937–1938, le rap­port secret élu­dait la ques­tion de la res­pon­sa­bi­li­té du Par­ti et de Sta­line dans les col­lec­ti­vi­sa­tions for­cées dans les cam­pagnes, la liqui­da­tion des « kou­laks en tant que classe », et la grande famine de 1932–1933, qui avait fait 6 mil­lions de morts. Il omet­tait de men­tion­ner que des mil­lions de citoyens sovié­tiques « ordi­naires » avaient été dépor­tés, et conti­nuaient à être dépor­tés en 1956, dans les camps de redres­se­ment par le tra­vail, les colo­nies de tra­vail péni­ten­tiaire et les vil­lages spé­ciaux de peu­ple­ment de l’« Archi­pel du Goulag ».

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