Annulation
« Mots »

Par Henri Deleersnijder

Dans la Grèce antique, quand un Athé­nien repré­sen­tait un dan­ger pour la démo­cra­tie, il était habi­tuel de lan­cer contre lui une pro­cé­dure d’éloignement ou d’exclusion de la cité. Son nom était alors ins­crit sur un ostra­kon par les citoyens, et le gêneur, voire l’ennemi avé­ré des ins­ti­tu­tions, se trou­vait ostra­ci­sé. Frap­pé, pour un temps du moins, de mort sociale.

En nos temps abon­nés à l’immédiateté, où le flux des pro­pos rem­place si sou­vent la len­teur de la réflexion, dans les médias audio­vi­suels en prio­ri­té, la moindre parole per­çue comme « sacri­lège » aux yeux d’aucuns voue aux gémo­nies son locu­teur. Et le voi­là, pour cause de racisme, de miso­gy­nie, d’homophobie, de rejet des mino­ri­tés (LGBT ou autres), etc. – avé­rés ou sup­po­sés –, cou­vert d’opprobre, sans pos­si­bi­li­té d’appel ni prise en compte du contexte où il s’est exprimé.

On est là en pré­sence du clash que pro­duit la can­cel culture, soit la culture de l’« annu­la­tion », le verbe anglais can­cel signi­fiant « sup­pri­mer », « éli­mi­ner ». Cela rap­pelle, outre-Atlan­tique, au moment de la conquête de l’Ouest, les affiches « wan­ted » appe­lant à la déla­tion, pré­lude à la pen­dai­son. Le phé­no­mène n’a rien de bien neuf à vrai dire, si l’on veut bien se sou­ve­nir de cer­tains oukases pro­fé­rés à l’époque de la guerre froide, sous nos lati­tudes, dans les échanges publics ou pri­vés, au gré des prises de posi­tion idéo­lo­giques : telle per­sonne de droite taxée sans ména­ge­ment de « fas­ciste » ; telle autre, de gauche, dénon­cée sans preuve non plus comme « crypto-communiste ».

On aurait pu croire que cette approche binaire de la socié­té, outra­geu­se­ment mani­chéenne, allait s’apaiser à la suite de l’effondrement du mur de Ber­lin et de l’effacement de la « lutte des classes » (deve­nue un gros mot ?). Il n’en est rien, au vu de l’hystérisation actuelle de quan­ti­té de rap­ports sociaux. Comme si la colère, pro­pul­sée par l’hubris et un impé­rieux besoin de se créer des adver­saires, avait tou­jours rai­son, au détri­ment de la rai­son jus­te­ment, cette indis­pen­sable alliée de la véri­té. C’est que, dans le menu des débats, les ques­tions iden­ti­taires ont ample­ment rem­pla­cé les sociales, même si celles-ci ont des liens cer­tains avec les pre­mières : il suf­fit de pen­ser aux phé­no­mènes MeToo, enclen­ché en 2017 à la suite de l’affaire Har­vey Wein­stein, et Black Lives Mat­ter, ren­du visible sur­tout après la mort de George Floyd en 2020.

Ces prises de parole dénon­cia­trices, levant le voile sur des pra­tiques inac­cep­tables (viols, pédo­cri­mi­na­li­té, agres­sions raciales, etc.), sont liées aux États-Unis au mou­ve­ment woke, terme signi­fiant « éveillé » et dési­gnant une atti­tude com­ba­tive, non seule­ment contre les injus­tices ou inéga­li­tés, mais aus­si contre toutes sortes de dis­cri­mi­na­tions – de genre ou eth­niques – subies tant par les femmes que les Noirs, sans par­ler des mino­ri­tés sexuelles. Ain­si vont cepen­dant les mots qui, dans leur petit bon­homme de che­min séman­tique, se trouvent si sou­vent hap­pés par des pré­da­teurs peu conscien­cieux de leur sens ori­gi­nel : le « wokisme », par exemple, est actuel­le­ment volon­tiers dénon­cé comme étant un com­mu­nau­ta­risme, et même un ferment de décons­truc­tion de notre socié­té, qui serait hos­tile au socle de celle-ci. Alors qu’il se veut par­ti­san d’un monde plus inclu­sif, sou­cieux de plus de justice.

On aura beau se ras­su­rer en se disant que c’est dans la mou­vance conser­va­trice, sinon réac­tion­naire, qu’il est reje­té en majo­ri­té et que « tout ce qui est exces­sif est insi­gni­fiant » (Tal­ley­rand), il n’empêche que, par ses excès mêmes, tels les débou­lon­nages de sta­tues et les pro­cès d’intention menés a pos­te­rio­ri à l’encontre d’œuvres lit­té­raires, des dérives de la can­cel culture ne manquent pas d’inquiéter. Dyna­mi­sées par les réseaux sociaux, si prompts au har­cè­le­ment en ligne dans lequel pros­père la haine, elles sont en passe de don­ner lieu à de la cen­sure, sinon à un ordre moral de sinistre mémoire. On songe ici, en guise de cas emblé­ma­tique, à la com­pa­ru­tion de Gus­tave Flau­bert en 1857 devant le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel pour avoir « atten­té aux bonnes mœurs et à la reli­gion » dans son roman Madame Bova­ry. Mais les appels à inter­dic­tion dans le monde cultu­rel se sont mul­ti­pliés dans la récente actua­li­té : en 2021, tan­dis que l’université amé­ri­caine de Prin­ce­ton déci­dait de ne plus exi­ger la connais­sance du latin ou du grec pour suivre les cours du dépar­te­ment d’études de la Rome et de la Grèce antiques, des étu­diants, à la mili­tance pour le moins dévoyée, se mon­traient oppo­sés à l’apprentissage de ces langues por­teuses d’une culture esclavagiste…

« Nous étouf­fons par­mi des gens qui pensent avoir abso­lu­ment rai­son », fai­sait remar­quer Albert Camus. Qu’aurait-il ajou­té aujourd’hui que « le débat est rem­pla­cé par le com­bat 1 » ? Face aux débor­de­ments cli­vants, on ne peut qu’en appe­ler à l’esprit de nuance. Qui lui, en démo­cra­tie, à moins de som­brer dans la guerre de tous contre tous, ne peut subir le sort de l’« annulation ».

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