La mémoire des assassins contre les assassins de la mémoire
Cancel culture et peur du remplacement

Par Thomas Franck

« Tout vain­queur des temps pas­sés a sa place dans le cor­tège triom­phal qui, gui­dé par les domi­na­teurs du jour, foule aux pieds ceux qui gisent sur le sol. Comme cela a tou­jours été le cas, ce cor­tège char­rie le butin. On appelle celui-ci “patri­moine cultu­rel”. […] Et pas plus que du témoi­gnage lui-même, la bar­ba­rie n’est absente du pro­ces­sus qui l’a trans­mis de l’un à l’autre » 1.

Bien sou­vent conçu comme exempt de ten­sions internes, de contra­dic­tions sociales ou idéo­lo­giques, tout dis­cours his­to­rio­gra­phique est le fruit de la conjonc­ture dans laquelle il émerge, de ses rap­ports de force et d’une tra­di­tion ins­ti­tuée de l’Histoire mar­quée par l’imaginaire d’une période anté­rieure 2. En ce sens, il est tout à fait cohé­rent qu’il pro­duise, par son his­to­ri­ci­té même, des contre-dis­cours met­tant en lumière ses propres points d’ombre, ses par­tis pris épis­té­mo­lo­giques, voire idéo­lo­giques, et son impen­sé col­lec­tif 3. La mise au jour, dans ces contre-dis­cours, de l’asymétrie de condi­tion dans les pro­ces­sus his­to­riques est sou­vent consi­dé­rée comme un révi­sion­nisme his­to­rique et cultu­rel ou, pour reprendre les termes d’un cou­rant idéo­lo­gique davan­tage ancré dans une pen­sée domi­nante qu’il y laisse paraître, comme une forme de « can­cel culture ». La pos­ture vic­ti­maire de ce cou­rant « anti-can­cel », pos­ture par ailleurs récur­rente lorsqu’un groupe domi­nant se sent mena­cé, est fon­dée sur le pos­tu­lat très clas­sique d’une conser­va­tion patri­mo­niale figée, en réac­tion à de pré­ten­dues stra­té­gies d’effacement. La peur d’un rem­pla­ce­ment cultu­rel relève bien plus sou­vent d’un fan­tasme et d’une construc­tion de ses propres détrac­teurs – défen­seurs d’une concep­tion para­doxa­le­ment anhis­to­rique et non axio­lo­gique du dis­cours his­to­rique – que d’une inten­tion avé­rée de groupes sociaux domi­nés, récla­mant visi­bi­li­té et recon­nais­sance publiques. Les cas des his­toires matri­mo­niales, sociales et déco­lo­niales sont révé­la­teurs, en ce qu’ils font constam­ment l’objet de sus­pi­cion, se voyant ôter leurs dimen­sions cri­tique et uni­ver­sa­liste fondamentales.

On ne nie pas l’existence d’un dis­cours dog­ma­tique récla­mant, sans grande cohé­rence his­to­rique, l’effacement de pro­duc­tions et de traces por­tant la marque d’une domi­na­tion. Ces pro­duc­tions et ces traces sont pré­ci­sé­ment fon­da­men­tales, en ce qu’elles sont la clef d’une com­pré­hen­sion et d’une mémoire des rap­ports de subal­ter­ni­té, mais elles ne peuvent pré­ser­ver l’évidence de leur place dans un espace public oppo­si­tion­nel, par­cou­ru de ten­sions rela­tives à ce qui est visible et valo­ri­sé. Ce sont jus­te­ment ces visi­bi­li­tés hon­teuses dans l’espace public qui pro­duisent, par réac­tion, des vel­léi­tés mili­tantes radi­cales. De nom­breux dis­cours cri­tiques de dénon­cia­tion se fondent au contraire sur la néces­si­té d’une conser­va­tion contex­tuelle des domi­na­tions pas­sées et pré­sentes, ce qu’Éric Fas­sin appelle « la mémoire des assas­sins 4 ». Comme celui-ci le relève dans son article « La culture de l’annulation dans les médias », il est impé­ra­tif de sor­tir de la logique dua­liste qui oppose, de façon sté­rile et dog­ma­tique, par­ti­sans et détrac­teurs de l’annulation his­to­ri­co-cultu­relle, tout en poin­tant le contexte néo-fas­ciste à l’origine de l’amalgame entre luttes contre la domi­na­tion et vel­léi­tés de can­cel culture. Et Fas­sin d’insister sur la néces­si­té de réécrire l’Histoire, non en la gom­mant, mais en repen­sant ses points d’ombre, ses par­tis pris axio­lo­giques, au nom d’une exi­gence de véri­té : « réécrire l’histoire est la condi­tion néces­saire pour res­tau­rer ou même ins­tau­rer la mémoire des assas­sins. C’est très exac­te­ment l’inverse des « assas­sins de la mémoire », qui enfouissent les faits : la contes­ta­tion de la mémoire d’État vise à les exhu­mer. Les révi­sions de l’histoire, qu’il s’agisse de Vichy ou du colo­nia­lisme, pro­cèdent ain­si d’une exi­gence de véri­té ; le révi­sion­nisme, entre­prise de fal­si­fi­ca­tion, en est la néga­tion 5. »

Le matrimoine comme perspective critique de l’Histoire

Ain­si, la reva­lo­ri­sa­tion d’une pers­pec­tive matri­mo­niale – aux côtés des pers­pec­tives déco­lo­niales, tes­ti­mo­niales et d’histoire sociale –, enten­due selon l’acception his­to­rique longue du terme matri­moine, vise à adop­ter une pers­pec­tive cri­tique sur le dis­cours his­to­rio­gra­phique et sur les formes sub­tiles de domi­na­tion mas­cu­line qui peuvent être à l’œuvre dans le pro­ces­sus his­to­rique. Ce signi­fiant véhi­cule et illustre en lui-même toute la charge d’un fonc­tion­ne­ment patriar­cal du XIIe siècle au XIXe siècle, sui­vant des moda­li­tés bien enten­du variables selon les époques. En effet, appa­rais­sant au XIIe siècle, soit en même temps qu’un retour du sys­tème de la dot (consi­dé­rant l’épouse comme un far­deau éco­no­mique non ren­table 6), le signi­fiant matri­moine se voit pro­gres­si­ve­ment inté­gré, dans sa séman­tique, au registre du mariage, donc de l’épouse, puis effa­cé vers le XVIIe siècle par une Aca­dé­mie fran­çaise qui le juge bur­lesque. Ce pro­ces­sus de relé­ga­tion, puis d’effacement, est cor­ré­lé, dans le dis­cours et dans les faits, à une inféo­da­tion du matri­moine au patri­moine des pères et des maris. C’est à cette époque qu’un autre nom, celui d’autrice, est délais­sé en rai­son du sta­tut de plus en plus impor­tant confé­ré aux auteurs, asso­ciés à une Cour ou à un aca­dé­misme stric­te­ment mas­cu­lins et cléricaux.

… la néces­si­té de réécrire l’Histoire, non en la gom­mant, mais en repen­sant ses points d’ombre, ses par­tis pris axio­lo­giques, au nom d’une exi­gence de vérité…

Le réin­ves­tis­se­ment cri­tique du concept de matri­moine au XXIe siècle ne pos­tule nul­le­ment que l’Histoire fut écrite par les hommes et pour les hommes, mais que des logiques sub­tiles de domi­na­tion (par­fois incons­cientes) ont par­ti­ci­pé à relé­guer cer­tains groupes consi­dé­rés comme subal­ternes, dont les femmes, en marge de la sphère publique et poli­tique. Cette relé­ga­tion s’est opé­rée sur base d’une oppo­si­tion entre la ratio­na­li­sa­tion de la sphère publique (lieu des déci­sions poli­tiques et éco­no­miques ratio­na­li­sées), et l’irrationalisation de la sphère pri­vée et sen­ti­men­tale. Cette ratio­na­li­sa­tion de la sphère éco­no­mique s’est accen­tuée au XIXe siècle, à tra­vers la crois­sance du capi­ta­lisme indus­triel, qui a cou­plé l’exploitation de la force de tra­vail ouvrière (avec confis­ca­tion de la sur-valeur induite par ce tra­vail) à une exploi­ta­tion de la force de tra­vail ména­gère (pri­vée non seule­ment de la sur-valeur, mais aus­si de tout salaire). Cette cor­ré­la­tion entre l’exploitation dans la sphère éco­no­mique et l’exploitation dans la sphère domes­tique illustre la manière dont s’est pen­sé un modèle éco­no­mique fon­dé sur un prin­cipe de domi­na­tion inté­grale de classe et de genre. L’essentialisation pro­duite à l’endroit du genre fémi­nin, réduit à un sté­réo­type bio­lo­gique et irra­tion­nel, a don­né nais­sance à une condi­tion his­to­rique onto­lo­gi­sée (dénon­cée entre autres par Simone de Beau­voir puis Gene­viève Fraisse 7), à savoir celle d’épouse, de mère, de dévote ou de sainte. La femme, jusque dans les formes d’organisation sociale récentes, ne serait qu’un être rela­tion­nel, sans trans­cen­dance propre, lié au père, au mari, à Dieu ou à son enfant, dépour­vu de pro­jet, de ratio­na­li­té et d’autonomie morale ou juridique.

Comme en réponse à ce sté­réo­type, pré­gnant jusqu’aux XIXe et XXe siècles dans le fonc­tion­ne­ment social et fami­lial bour­geois, une autre figure de mar­gi­na­li­té s’est déve­lop­pée à par­tir du XVe siècle, celle de la sor­cière. Consi­dé­rée comme déviante, mar­gi­nale et incon­trô­lable, la sor­cière serait l’antithèse de la femme sou­mise et dévouée au père ou au mari – mal­gré la recon­duc­tion du prin­cipe d’irrationalité. Les chasses aux sor­cières qui naissent alors au tour­nant des XVe et XVIe siècles sont une réac­tion à l’émancipation de cer­taines femmes de la tutelle patriar­cale. Cette stig­ma­ti­sa­tion, consi­dé­rée par Sil­via Fede­ri­ci comme un fémi­ni­cide de masse 8, est le fruit d’un pro­ces­sus social et éco­no­mique com­plexe. En effet, la pro­gres­sive enclo­sure des terres appar­te­nant jadis à l’Église, ou fonc­tion­nant comme biens com­mu­naux dans le sys­tème féo­dal, crée une relé­ga­tion de pay­sans pauvres en marge des terres. Cette pri­va­ti­sa­tion, cou­plée à l’abandon de cer­taines formes d’assistance publique comme l’aide aux veuves, jette une série de femmes dans la pau­vre­té. Leurs réac­tions, sou­vent hos­tiles aux nou­veaux grands pro­prié­taires qu’elles admo­nestent, ain­si que les pra­tiques de sur­vie (notam­ment de soin) qu’elles mettent en œuvre, entraînent leur répres­sion sous forme de bûchers.

Interroger les impensés de l’historiographie

Les divers modes d’organisation sociale et poli­tique ont contraint à leur manière le corps des femmes (aux côtés d’autres groupes subal­ternes), qu’il s’agisse d’un enfer­me­ment réel sous le chris­tia­nisme des cloîtres, d’une exploi­ta­tion domes­tique non rému­né­rée dans le fonc­tion­ne­ment indus­triel bour­geois, ou d’une relé­ga­tion condes­cen­dante en marge de la sphère publique dans les démo­cra­ties occi­den­tales du début du XXe siècle. L’idée de matri­moine, com­prise dans sa pers­pec­tive cri­tique, vise dès lors à inter­ro­ger l’impensé du dis­cours his­to­rio­gra­phique, et à opé­rer un déca­lage réflexif par rap­port à des formes impli­cites de domi­na­tion, et donc d’invisibilisation, au cours du temps. Elle ne se limite tou­te­fois pas à la seule ques­tion de la visi­bi­li­té et de la repré­sen­ta­ti­vi­té des femmes dans l’espace public et dans les dis­cours, mais elle s’étend à tout phé­no­mène de confis­ca­tion de parole et de sté­réo­ty­pie sociale qu’un groupe domi­nant fait subir à un groupe domi­né. C’est pour cette rai­son que les concepts d’individu sexi­sé, clas­si­sé ou raci­sé, enten­dus non comme une nou­velle redé­fi­ni­tion sté­réo­ty­pée de carac­té­ris­tiques iden­ti­taires, mais comme une insis­tance sur la dimen­sion his­to­rique, sociale et cultu­relle de ces construc­tions iden­ti­taires, doivent être inter­ro­gés. Ces qua­li­fi­ca­tifs mettent par­ti­cu­liè­re­ment en lumière le carac­tère subi et domi­nant du regard social posé par un groupe qui confisque à ses sujets le droit d’une affir­ma­tion libre et auto­nome. Mettre en lumière le carac­tère subi d’une domi­na­tion effec­tive rend pos­sible une décons­truc­tion et une aus­cul­ta­tion de la logique même de cette domi­na­tion, moment consé­cu­tif à la prise de conscience d’une inéga­li­té de fait, qui n’est pas néces­sai­re­ment vécue comme telle par tout indi­vi­du domi­né. Or cette incons­cience est pré­ci­sé­ment le fruit d’un dis­cours anhis­to­rique et idéo­lo­gique qui tend à pré­sen­ter les pro­ces­sus iden­ti­taires hors de leurs déter­mi­na­tions socio­his­to­riques, dis­cours dont le fan­tasme d’une « can­cel culture » se porte garant au nom d’une immua­bi­li­té, sinon de fait, de croyance.

Mettre en lumière le carac­tère subi d’une domi­na­tion effec­tive rend pos­sible une décons­truc­tion et une aus­cul­ta­tion de la logique même de cette domination

La poli­ti­sa­tion et le contrôle constant des corps dans les répres­sions sociales, colo­niales et sexuelles, tou­jours à l’œuvre dans cer­taines formes contem­po­raines d’industrie cultu­relle et de conser­va­tisme poli­tique, tout comme leur inté­gra­tion à des formes de ren­ta­bi­li­té et d’exploitation éco­no­miques, servent des inté­rêts autres que l’autodéfinition éman­ci­pée des sujets (selon une logique d’hétéronomie poli­tique). Par­ve­nir à com­prendre les méca­nismes qui contraignent ces corps dans leur iden­ti­té consti­tue donc le cœur d’une démarche empi­rique et cri­tique devant néces­sai­re­ment sous-tendre toute recherche (his­to­rio­gra­phique, socio­lo­gique ou cultu­relle) atten­tive. C’est pré­ci­sé­ment le geste d’une autrice comme Monique Wit­tig, qui sou­haite sor­tir des assi­gna­tions sté­réo­ty­pées à une iden­ti­té figée selon des caté­go­ries ins­ti­tuées, que celles-ci portent le nom de « sexe », de « genre » ou de « race » 9. Loin de pré­tendre à un quel­conque « rem­pla­ce­ment », fan­tasme constant de l’identitarisme immuable, la pers­pec­tive cri­tique d’une his­toire subal­terne – Wit­tig parle de « che­val de Troie » contre l’idéologie domi­nante – entend au contraire ouvrir les hori­zons vers des angles morts des impen­sés col­lec­tifs. Il s’agit là, selon les termes de Wal­ter Ben­ja­min, de « bros­ser l’histoire à rebrousse-poil 10 ». Le pro­jet d’une théo­rie cri­tique de la nar­ra­tion his­to­rique consiste dès lors dans le fait d’induire une rup­ture, un choc, dans le pro­ces­sus his­to­rique en tant qu’il est per­çu, com­mu­né­ment et naï­ve­ment, de manière cau­sale, méca­niste et linéaire. L’éveil propre à une phi­lo­so­phie cri­tique de l’historiographie se pro­duit par une conscience de la rup­ture de la tem­po­ra­li­té, qui rend dès lors pos­sible l’expression libé­rée des tem­po­ra­li­tés et des visions du monde instituées.

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