Traces Mots

Par Henri Deleersnijder Professeur d’Histoire et essayiste, spécialisé en histoire des idées et en science politique. La défense des valeurs démocratiques et la lutte contre l’extrême droite lui tiennent grandement à cœur. Il a notamment publié Démocraties en péril (2014) et Le nouvel antisémitisme (2016) à La Renaissance du Livre.

« Un poète doit laisser des traces de son passage, non des preuves. Seules les traces font rêver », écrivait René Char. Il laissait entendre ainsi que seules comptent les œuvres d’un disciple de la lyre. Aujourd’hui, dans notre société sombrement arrimée à l’utilitarisme et au court terme, une telle injonction risque de rencontrer peu d’écho, les ingénieurs devant – selon d’aucuns – y avoir la primeur… Mais que serait l’existence humaine condamnée au seul consumérisme ? Et, au-delà des satisfactions élémentaires de base qu’il procure, que vaudrait-elle sans perspective enchanteresse ni idéal mobilisateur ? Et, pire encore, sans la moindre reconnaissance pour les diverses empreintes qu’ont laissées dans notre présent, depuis des siècles, nos prédécesseurs ?

Prenons le cas des paysages qui s’offrent à nos yeux, à condition de les ouvrir vraiment. Ils portent les traces du travail patient, tenace et sans cesse renouvelé qu’ont mené les paysans depuis les temps immémoriaux, eux qui sont encore aujourd’hui si souvent à la peine : nos pays, ce sont eux qui les ont faits. L’attention à leur sujet est loin d’être une préoccupation vaine. Au contraire, car cette démarche est porteuse de gratitude, cette denrée devenue si rare à une époque gagnée par l’effervescence frivole de la vitesse, à tout prix.

Il en va de même pour les milieux péri-urbains nés de la révolution industrielle. Les belles-fleurs, ces grandes tours ajourées au-dessus des puits de charbonnage encore visibles dans les anciens bassins miniers wallons, témoignent du labeur mené dans les entrailles de la terre par des générations de mineurs, dont beaucoup ont laissé leur santé et parfois leur vie, pour en extraire du charbon.

Il ne faut pas remonter si loin dans le passé pour se remémorer ce que furent ces autres constructions métalliques s’élançant vers le ciel et répondant au nom de hauts-fourneaux. Le dernier d’entre eux, désormais esseulé, survit éteint le long de la Meuse – en face du club des « Rouches » – à Seraing, témoin de cette « cité du fer ».

Paysages, charbonnages, hauts-fourneaux, ce sont là des « lieux de mémoire » qui répondent, à leur façon, au nom de la célèbre collection lancée en France par Pierre Nora. En ces lieux palpite toujours, comme en d’autres endroits, le souvenir des hommes et des femmes qui ont contribué à édifier nos sociétés. Des sans-grades en général, ou de petites mains condamnées à l’anonymat dont la ténacité dans l’exécution des tâches les plus concrètes n’est pas toujours suffisamment saluée ou récompensée en haut lieu.

Rayon oubli des recherches historiques, les femmes y ont, jusqu’à une date récente, tenu la palme ! D’où l’urgence de rappeler le rôle majeur qu’ont joué dans le passé, et que continuent courageusement à poursuivre de nos jours, les insoumises. Parce que l’exemple de ces rebelles pourra toujours servir aux jeunes filles actuelles.                    

À lui seul, ce constat nous inciterait à réécouter davantage les grandes voix de celles et ceux qui, d’âge en âge, ont su répondre à la puissance magique du mot « non », voix des héros et héroïnes qui ont retenti contre l’inacceptable du moment.

À côté de ces figures prestigieuses, que de quidams obscurs dans le cours de nos vies quotidiennes, mais dont la common decency échappe hélas volontiers à notre prise de conscience. Est révélateur à cet égard un passage du roman Quatrevingt-treize de Victor Hugo, immense fresque épique de cette année intense que fut 1793 dans la Révolution française. Deux mondes s’y rencontrent un jour : le marquis Lantenac, homme du roi et de l’ancienne France, et le mendiant Tellmarch le Caimand. Et celui-ci, au cours d’une conversation improvisée, de dire au premier : « Vous m’avez vu, mais vous ne m’avez pas vu. […] Je vous voyais, moi. De mendiant à passant, le regard n’est pas le même. […] J’étais le pauvre du bas du chemin de votre château. Vous m’avez dans l’occasion fait l’aumône ; mais celui qui donne ne regarde pas, celui qui reçoit examine et observe. » Preuve de ce que, entre dominants et dominés, les regards diffèrent, et que si l’un s’efface avant que d’avoir été, l’autre s’inscrit durablement dans la mémoire.

Les visages, eux aussi, devraient donc être impérieusement objets de mémoire. Ils ont des rides, souvent, comme si elles étaient les archives du passé, et leur silence est parfois plus éloquent que les paroles. Quant aux mains, elles sont parlantes à qui sait les observer : elles portent fréquemment les stigmates d’un travail harassant mené tout au long d’une vie. Il n’y a pas de discipline de Clio digne de ce nom s’il n’y a pas de prise en compte de la peine des êtres humains.

C’est dire combien le maintien des traces de vie, anciennes comme plus récentes, est essentiel, au vu d’un temps, le nôtre, entraîné dans la marchandisation des individus et, peut-être à brève échéance, dans leur virtualisation ou robotisation. Elles peuvent heureusement, en matière de rapports sociaux physiques, baliser des chemins apaisants de gratuité et de bienfaisance, tout en servant de rempart contre les plus dangereuses dérives antidémocratiques. Et puisque les traces les meilleures sont faites pour être suivies, les rêves les plus engageants peuvent y trouver toute leur place…

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