
Dutee Chand, Lia Thomas, Halba Diouf, Imane Khelif, Caster Semenya… autant d’athlètes visées ces dernières années par des politiques d’exclusion de la part des fédérations sportives internationales. À travers la participation aux compétitions de ces femmes trans 1 ou intersexes 2, c’est l’organisation même du sport mondial selon le principe rigide de la bicatégorisation sexuée, femmes et hommes concourant dans des catégories séparées, qui est mis à l’épreuve. Comment les institutions sportives internationales définissent-elles ce qu’est une « femme » en sport et pourquoi échouent-elles à intégrer les femmes trans et intersexes dans le respect de leur identité de genre ?
Le sujet n’est, en réalité, pas nouveau. Depuis plus d’un siècle, les autorités sportives tentent de tracer une frontière claire entre les catégories « hommes » et « femmes », à partir de critères biologiques. Mais cette frontière est loin d’être neutre : elle n’a cessé de se déplacer au gré des progrès de la science et des craintes liées à « l’équité » ou à la « sécurité ». Surtout, cette obsession ne concerne que le sport des femmes. Jamais les fédérations ne se sont interrogées sur ce qui ferait la masculinité en catégorie homme, révélant le sexisme et le paternalisme qui animent ces institutions.
Tests de féminité et obsession pour le « sexe sportif »
Le développement des compétitions femmes conduit dans l’entre-deux-guerres à un « procès de virilisation des sportives 3 », avec la crainte que la pratique sportive ne virilise les femmes. Des cas de transitions de genre d’athlètes dans les années 1930, comme Zdenek Koubek et Mark Weston, et des soupçons lors des Jeux olympiques de 1936 accusant certaines athlètes, comme Helen Stephens qui remporte le 100 mètres, d’être des hommes se faisant passer pour des femmes (on sait désormais que ces athlètes étaient probablement intersexes), entraînent une véritable « panique de genre ». Celle-ci précipite la décision des fédérations internationales et du CIO d’instaurer des contrôles de sexe en catégorie femmes pour s’assurer qu’aucun homme ne triche en participant chez les femmes. À partir de 1948, la Fédération internationale d’athlétisme (IAAF) demande d’abord un certificat médical aux athlètes femmes, attestant de leur sexe. L’IAAF puis le CIO mettent finalement en place un véritable « test de féminité » à partir de 1966. Il s’agit, initialement, d’un examen médical gynécologique et de tests de force. Jugés trop humiliants, ces tests sont remplacés en 1968 par un test chromosomique cytologique (test du corpuscule de Barr) qui vise à identifier la présence d’un second chromosome X et permet aux athlètes d’obtenir un certificat de féminité valable à vie. Ce test est finalement abandonné en 1992 par l’IAAF, à la suite notamment du combat de Maria-José Martínez-Patiño, athlète intersexe au caryotype XY mais insensible aux androgènes donc ayant un phénotype « féminin », injustement exclue des compétitions. Ce test fait l’objet de nombreuses critiques : il est peu fiable et considère faussement que toutes les femmes ont un caryotype XX et tous les hommes XY. Or il existe des femmes XY, des hommes XX, mais aussi d’autres formules chromosomiques comme XXY ou X0. L’IAAF l’abandonne donc, tandis que le CIO le remplace par le test génétique PCR-SRY qui doit permettre de vérifier l’absence d’un chromosome Y, recevant alors les mêmes critiques. Les tests systématiques sont finalement abandonnés en 2000 mais remplacés par une régulation hormonale de la catégorie femmes. La testostérone devient le critère qui doit permettre désormais d’identifier des athlètes femmes qui possèderaient un avantage « injuste ». En 2009, Mogkadi Caster Semenya remporte les championnats du monde d’athlétisme sur 800 mètres et est immédiatement la cible de soupçons sur son sexe. La polémique révèle son « hyperandrogénisme 4 ». En réaction à cette victoire, l’IAAF instaure en 2011 un seuil limite maximum de taux de testostérone chez les femmes fixé à 10 nmol/L de sang 5. Depuis, ce taux de 10 nmol ne cesse de se réduire, passant à 5 puis 2,5 nmol.
Dans le sport, l’égalité génétique n’existe pas. Usain Bolt, Michael Phelps ou Simone Biles doivent aussi leurs performances à des dispositions physiques exceptionnelles
En parallèle, les institutions sportives commencent à réguler la participation des personnes trans à partir de 2004 avec les recommandations du Consensus de Stockholm produites par le Comité international olympique. Est alors exigée une transition « complète » de la part des athlètes trans : changement d’état-civil, chirurgie génitale et hormonothérapie. Face aux critiques, en particulier contre l’exigence de changement d’état-civil impossible dans de nombreux pays, et l’exigence de chirurgie car les performances n’ont rien à voir avec les organes génitaux, le CIO modifie ses recommandations en 2015 et adopte, comme pour les athlètes dites hyperandrogènes, une approche hormonale des régulations. Les hommes trans sont explicitement vus comme un non-problème, quand les femmes trans doivent désormais abaisser leur taux de testostérone sous 10 nmol/L de sang. Ce taux, variable selon les fédérations, tend lui aussi à baisser ces dernières années, passant à 5 puis 2,5. Surtout, depuis 2019, les fédérations internationales sont de plus en plus nombreuses à exclure purement et simplement les femmes trans et/ou hyperandrogènes : rugby, natation, cyclisme, voile, athlétisme, boxe… Et ce, malgré les recours juridiques de plus en plus nombreux de la part des athlètes exclues, comme Semenya 6.

L’inanité du projet de l’équité sportive
L’argument central avancé pour justifier ces exclusions et contrôle est celui d’un « avantage injuste ». Les femmes trans et dites hyperandrogènes sont érigées en figures menaçantes pour l’équité et la sécurité de leurs adversaires. Leur inclusion est ainsi conditionnée à une surveillance permanente, et parfois à des traitements médicaux forcés. Mais cette logique occulte une réalité plus complexe : dans le sport, l’égalité génétique n’existe pas. Usain Bolt, Michael Phelps ou Simone Biles doivent aussi leurs performances à des dispositions physiques exceptionnelles. Pourtant, chez les hommes, ces avantages sont toujours célébrés ; chez les femmes, ils sont perçus comme des menaces pour l’équité dès lors que les corps de ces athlètes sont considérés comme trop peu féminins. De plus, les études biomédicales censées prouver l’avantage de ces athlètes trans et intersexes échouent, d’une part, à établir définitivement le rôle décisif de la testostérone dans la réalisation des performances et les écarts entre femmes et hommes 7 ; d’autre part, à prouver que les avantages dont jouiraient ces athlètes seraient injustes, notion particulièrement subjective, et supérieurs à d’autres avantages considérés, eux, comme acceptables. La controverse scientifique bat son plein sur ces questions tant dans les recherches sur l’ « hyperandrogénie » que dans les travaux sur les performances des athlètes trans et l’effet des hormonothérapies.
Plutôt que de contrôler et exclure, il est pourtant possible de construire un sport inclusif en tenant compte de la diversité des corps. Cela suppose de sortir de l’obsession du « sexe sportif » pour reconnaître que la performance n’est jamais réductible à une donnée biologique
Ajoutons que ces athlètes trans ou intersexes, si elles peuvent réaliser des performances dignes de l’élite sportive des femmes, ne dominent pas le sport des femmes, n’ont pas envahi les compétitions comme certaines critiques l’affirment, et ne réalisent pas des performances au-delà des meilleures femmes cis dyadiques 8. De fait, elles ne détiennent aucun record du monde chez les femmes. Femmes trans et intersexes sont donc exclues moins en raison de preuves scientifiques que de préjugés relatifs à leur corps et de raisonnements pseudo-scientifique sexistes, transphobes, intersexophobes et racistes (les femmes dites hyperandrogènes visées par les exclusions viennent quasi exclusivement des pays du Sud, africains et asiatiques).
En creux, le contrôle et l’exclusion des athlètes trans et intersexes révèle une conception du sport des femmes paternaliste et misogyne. Les femmes sont pensées comme un groupe « à protéger », selon une perception des corps féminins irrémédiablement vulnérables et impropres à la performance sportive. Cette conception des femmes sportives trouve ses racines dans les débuts du sport moderne : dès la fin du xixe et le début du xxe siècle, les femmes sont tenues éloignées, notamment par le discours médical, des sports compétitifs et de certaines activités jugées dangereuses pour leur santé et leurs capacités procréatives. Les compétitions femmes, qui se développent finalement grâce à l’impulsion de figures féministes comme Alice Milliat, sont alors construites dans des versions allégées qui perdurent encore aujourd’hui : distances raccourcies, poids réduits, certaines disciplines interdites aux femmes.

L’autodétermination, une alternative ?
Face au système sportif international, certains sports inventent d’autres modèles de compétition plus inclusifs. Le roller derby, sport collectif de contact à patins, né dans les années 1990 dans les milieux féministes, maintient une distinction hommes/femmes dans ses compétitions mais adopte une définition souple du genre. Chaque personne peut choisir la catégorie dans laquelle concourir selon le principe d’autodétermination et s’inscrire dans la catégorie qui correspond à son identité de genre ou dans laquelle elle se sent la plus à l’aise. Ce sport est ainsi particulièrement ouvert à la participation des personnes trans ou intersexes, sans aucune exigence biomédicale de participation, ni mécanisme de contrôle qui en ferait des athlètes à part. Lors des championnats du monde femmes, jouent ainsi ensemble des femmes cis dyadiques, des femmes trans, des femmes intersexes, des personnes non-binaires, et des hommes trans, sans que cela ne crée de difficultés particulières. Cet exemple montre que, sans remettre complètement en cause l’existence historique des catégories de sexe en sport, il est tout à fait possible de penser l’appartenance de sexe d’une manière beaucoup plus ouverte et respectueuse des minorités sans renoncer à l’esprit de compétition.
Vers un sport plus juste ?
Les politiques actuelles dans le sport olympique montrent une tendance inquiétante : certaines fédérations imposent de nouveau des tests chromosomiques obligatoires. Ces pratiques posent de graves questions de droits humains et impactent toutes les sportives, trans, intersexes mais aussi cis et dyadiques. En effet, l’équipe française de boxe femmes n’a, par exemple, pas obtenu à temps les résultats des tests de ses athlètes pour pouvoir se rendre aux championnats du monde de septembre 2025. Plutôt que de contrôler et exclure, il est pourtant possible de construire un sport inclusif en tenant compte de la diversité des corps. Cela suppose de sortir de l’obsession du « sexe sportif » indéfinissable pour reconnaître que la performance n’est jamais réductible à une donnée biologique : elle est le fruit d’un ensemble de facteurs économiques, environnementaux, sociaux, politiques, historiques, psychologiques, etc.
Cette frontière hommes/femmes est loin d’être neutre : elle n’a cessé de se déplacer au gré des progrès de la science et des craintes liées à « l’équité » ou à la « sécurité »
L’inclusion des athlètes trans et intersexes ne menace pas le sport des femmes. Au contraire, elle oblige à interroger nos représentations, nos catégories et nos peurs. Elle rappelle surtout que le sport, au-delà de la performance, est aussi une question de justice et de dignité. Penser un sport inclusif, c’est finalement refuser de voir certaines femmes stigmatisées au nom d’une conception sexiste du sport des femmes.