
Qu’est-ce que le sport pour vous ? Et quel rapport établissez-vous entre sport et politique ?
La première chose, il me semble, c’est que le sport est une obligation pour l’être humain : si on ne se bouge pas, on meurt. On le voit avec toutes les pathologies liées à la sédentarité (diabète, maladies cardiaques, souffrances lombaires et cervicales, etc.). Il faut d’abord faire une distinction entre le sport, l’éducation physique et sportive et l’activité physique. Le sport, c’est tout ce qui est compétitif et qui se rapproche du haut niveau. L’éducation physique et sportive rassemble ce qui concerne plutôt les enfants et l’école et dont les règles émanent de l’État. Et l’activité physique concerne davantage le fait de bouger seul·e. Or le sport dans sa version capitaliste tient sous sa coupe l’activité physique. C’est donc un domaine politique fondamental mais, je pense, sous-exploité par les responsables politiques. La question est précisément d’en faire un enjeu politique.
Ce qu’on voit plus précisément, c’est que la droite occupe passivement le sport. Quand on regarde les dirigeants des fédérations sportives, c’est plutôt des gens dépolitisés… donc souvent de droite, dans une posture dirigeante. Or avec la montée de l’extrême droite en France, l’opinion de ces dirigeants se droitise davantage. Cela se manifeste par exemple par la transphobie qui passe dans des lois sur le sport (interdiction des athlètes trans dans les compétitions féminines), et par l’interdiction du port du voile pour les femmes dans les compétitions sportives. L’extrême droite pousse la droite à une offensive inédite. À l’opposé, la gauche y vient aussi mais à la marge. Le chercheur Igor Martinache a d’ailleurs montré comment au sein du Parti communiste, l’envie de certains membres de créer une commission sport n’a pas été facilitée. De manière générale, le sport était pour les communistes l’extension opportuniste de la lutte des classes, mais pas un objet politique en soi. Trop souvent encore, les représentants politiques de gauche arrivent au sport de l’extérieur, au fil d’opportunités liées à l’actualité sportive, comme le match de foot France-Israël ou cette question du port du voile dans les compétitions sportives, mais ils ne partent pas du sport pour réfléchir la politique. Et le sport reste donc un domaine sous-investi. On gagnerait à ce que davantage de penseurs de gauche s’investissent dans le sport de l’intérieur pour développer leur pensée. Par exemple, sur le dépassement de soi, la philosophe du sport Isabelle Queval a proposé l’idée d’accomplissement de soi pour questionner nos limites, notamment corporelles. Mais elle fait partie de ces penseur·ses du corps que les partis de gauche n’ont jamais inclu·es dans leur réflexion. Si on fait le parallèle avec la sociologie de la police, on voit que depuis une dizaine d’années, elle a davantage été prise en considération. Ce n’est pas encore le cas pour la sociologie du sport, ce qui est dommage, alors que la France compte pas mal de chercheur·ses dans ce domaine.

Rentrons dans le sport, justement. Est-il juste de dire qu’au sein de la pratique sportive se construit une dynamique politique du fait qu’on s’y organise souvent en équipe, qu’on se rencontre avec une certaine diversité ?
Pour ma part, je pense que le mélange social dans les pratiques sportives est un mythe. Cela relève sans doute surtout de l’intuition, mais je le vois dans mon club de handball : qui fait du sport, du handball en l’occurrence, dans le 19e à Paris ? C’est plutôt une classe sociale blanche, hétérosexuelle, bac+5, et avec un revenu bien supérieur à la moyenne française. Je ne vois pas, pour ma part, de mélange social.
Mais n’y a-t-il quand même pas des choses qu’on peut relever dans la pratique du sport et qui seraient encourageantes par rapport aux valeurs que la gauche veut défendre ?
Il y a bien sûr des choses positives dans le sport. Par exemple, je pense que la compétition est quelque chose à observer et à conserver à gauche. Mais il me semble que le principal obstacle aux valeurs de gauche dans le sport, c’est le sport de haut niveau. Le sport-spectacle. Or les choix des enfants, notamment en faveur de certains sports, sont clairement liés aux compétitions retransmises dans les médias, même si l’enfant a le choix entre plusieurs sports dans son quartier ou son aire géographique proche. Cela reflète un rapport très vertical, très descendant où on agit avec mimétisme.

Je pense que le mélange social dans les pratiques sportives est un mythe
Mais comme le sport de haut niveau est élitiste, sexiste, raciste, homophobe, il est très difficile de lutter face à cette machine médiatique pour proposer d’autres discours, d’autres comportements. Dans notre club de Martigua, on essaie de changer cela. Quand j’y suis arrivé, c’était un peu le stéréotype du sexisme et de l’homophobie dans le vestiaire masculin. Aujourd’hui, ça a changé, on a fait un gros travail sur ces questions et, il faut le dire, les idées progressistes ont tout de même avancé dans la société. Les jeunes de 20 ans qui viennent aujourd’hui s’entraîner ne profèrent jamais d’insultes homophobes et sont beaucoup moins sexistes que nous l’étions. La gauche a quand même gagné des choses je pense. Pour autant, ces avancées s’accompagnent malheureusement d’un contre-feu réactionnaire parfois très virulent.
Une question politique qui me semble essentielle est celle des conditions matérielles. Proposer un modèle éducatif de qualité en tant que coach, cela a ses limites au vu des moyens alloués à ces activités. En effet, comment mettre en place des politiques progressistes quand les conditions matérielles sont aussi dures ? Mon activité de coach de handball est bénévole. Et il faut rappeler que les associations sportives en France reposent sur le bénévolat (coaching, trésorerie, secrétariat, administration, présidence, etc.) sans lequel des pans entiers de l’activité physique et sportive disparaîtraient. On ne se rend pas compte de ce travail gratuit, duquel en plus on exige des résultats comparables à ceux du salariat. À cet égard, il est intéressant de rappeler que cette situation est un héritage bourgeois : historiquement, les aristocrates faisaient du sport pour leur loisir, ce pour quoi ils avaient les moyens. Quand les prolétaires se sont mis au sport, toute rémunération leur était refusée, ce qui les mettait encore plus en difficulté. Le bénévolat dans le sport reste lié à des inégalités. Et dans ce contexte, on instrumentalise beaucoup l’idée qu’on fait ça « par passion ». Ce qui est en partie vrai, mais ne suffit pas pour autant.
Justement, sur l’aspect coaching, quel est le rôle et la responsabilité du coach, outre l’entraînement physique de l’athlète bien entendu ? Et comment avez-vous façonné votre pratique de coach ?
Malgré son caractère précaire, cette position de coach confère un pouvoir énorme : le manque de coachs et les conditions d’exercice de leur activité font qu’on tolère des écarts qu’on ne tolérerait pas ailleurs. Je précise que je parle bien ici du coach bénévole en association sportive. Si on n’a plus de coach, on peut faire une croix sur les activités sportives, notamment des jeunes. Ça permet à beaucoup de coachs de verser dans l’autoritarisme et le camp réactionnaire. D’autant qu’en général, le coach n’est que peu formé, et encore moins sur les questions éthiques.
Il faut former les coachs à des valeurs et à des contenus éducatifs, et militer pour l’arrêt du bénévolat dans ce cadre
Le rôle du coach est donc énorme, notamment auprès des plus jeunes qui évoluent à son contact plusieurs heures par semaine dans un contexte très particulier, hors école, hors famille. C’est une grosse source d’influence, positive et négative. Mais j’en reviens au modèle du sport de haut niveau. Un coach non formé, et débordé, qui fait ce qu’il peut, risque d’autant plus de se concentrer sur des aspects de performance et de gloriole, plutôt que sur des contenus d’apprentissage. Et c’est ça le drame du camp progressiste. Il faut former les coachs à des valeurs et à des contenus éducatifs, et militer pour l’arrêt du bénévolat dans ce cadre.

Les questions de mixité, notamment de genre, se sont beaucoup invitées dans le sport ces dernières années. Quel regard portez-vous sur ces questions ?
D’abord, je pense qu’une société progressiste et humaniste aura du sport mixte. C’est un fait. Mais pour ça, il faut tuer le haut niveau, le remodeler. Pour autant, même sans le haut niveau, il y a des réalités physiologiques qui, je pense, demeureront. De la même manière que la taille reste un élément de différenciation – et potentiellement de discrimination – sociale.
Mais il est clair que la mixité dans le sport permettrait d’abattre la transphobie, par exemple. Parce qu’actuellement, le corps réactionnaire ne s’intéresse au féminisme dans le sport que pour aller taper sur les athlètes femmes transgenres, mais pas du tout au sport en tant que tel. Ceci dit, on mesure d’autant plus la gravité du problème de la transphobie actuellement quand on voit son étendue aussi dans le camp de la gauche.
Vous évoquiez tout à l’heure le sport spectacle. J’entends bien les critiques légitimes à ce sujet, notamment pour le sport de haut niveau. Pourtant, nous sommes nombreux·ses à regarder des grandes compétitions, à y prendre du plaisir, à se rassembler dans ces moments. Regardez-vous vous aussi des compétitions ? Et là aussi, ne devrions-nous pas les réinvestir ?
D’abord, je ne pense pas que la gauche les abandonne, loin de là, ne fût-ce que par populisme (même si je n’aime pas trop ce mot). Pour ma part, je ne regarde quasi aucune compétition sportive en direct, à part avec des amis de temps en temps et alors ça devient plus un moment social. Mais par contre, je me fais des sessions durant lesquelles je regarde des replays d’un sport que j’aime. Cette année par exemple, j’ai beaucoup regardé le kabaddi, un sport collectif phare en Inde. C’est un sport sans ballon, assez génial, dont j’intègre des aspects dans mes entraînements de handball. Pareil pour le basket ou le foot à une époque : je regardais beaucoup de contenu sans être trop pris dans l’immédiateté des retransmissions. C’est une autre manière de regarder.
Sur le stade, il y a bien sûr beaucoup de critiques : objet bétonné, de massification, ou d’abêtissement aux yeux des critiques les plus virulents comme Jean-Marie Brohm. Ces critiques sur le stade forcent à réfléchir : qu’est-ce que ça fait aux athlètes qu’on les déifie de la sorte, et qu’est-ce que ça nous fait à nous ?
Enfin, je crois qu’un autre problème du sport de haut niveau et de la massification de son spectacle, c’est qu’on s’habitue à la vitesse. Vous allez regarder le « mondial » ou les internationaux d’athlétisme, et ensuite vous allez assister à une compétition départementale de gens qui s’entraînent deux ou trois fois par semaine : vous allez probablement trouver ça nul parce que vous avez été biberonnés aux performances incroyables des grandes compétitions. Ce sera moins vite, moins loin, moins haut et vous serez incapable d’apprécier ce spectacle.

Qu’est-ce qui se passe émotionnellement quand on se retrouve en admiration devant des athlètes aux performances incroyables, et que pourrait-on en faire politiquement ?
Déjà, quelle est la pensée sur le vedettariat aujourd’hui ? À une époque, le parti communiste était méprisant à l’égard du vedettariat, niait son existence et affirmait que le sport c’était juste la masse. Et de nouveau, qui à gauche aujourd’hui s’intéresse à cette question du vedettariat ? Or c’est un enjeu fondamental.
Mais pour revenir à la question de l’émotion, on dirait que quand on arrive dans le stade, on retire son cerveau et on le laisse à l’entrée, adoptant alors des comportements assez atroces. Si je fais un parallèle avec mon travail de coach, j’observe qu’il y a des séances d’entraînement avec des collectifs de plusieurs dizaines de personnes (dans le fitness par exemple), durant lesquelles on met les participant·es dans un état de stress, d’effort et de rythme élevé, avec un coach qui crie, qui sature l’esprit des personnes et l’espace sonore, avec une musique hyper rythmée, et ce jusqu’à l’épuisement. On plonge ainsi les personnes dans un état émotionnel, de pression et d’endurance extrême. Et puis, au terme de l’entraînement, tout le monde est rincé et on se dit : « waouw, c’était une bonne séance ». Mais on ne s’est pas du tout demandé ce qu’est le travail de réactivité, de souplesse, d’agilité, de puissance. On a submergé la personne pour lui faire vivre un moment émotionnel énorme, et elle ne retiendra que ça. Comme dans un stade. Et on aura oublié tout le reste en passant.
Actuellement le corps réactionnaire ne s’intéresse au féminisme dans le sport que pour aller taper sur les athlètes femmes transgenres
Après, si on veut travailler l’émotionnel à gauche, il me semble qu’il faut déjà comprendre ce que c’est. Si on n’est pas du tout éduqué ou préparé à cet afflux qui nous parvient, on se retrouve face à des dérives évidentes. De la même manière qu’il faut pouvoir intellectualiser sa pratique. Je pense que c’est pour ça qu’on a avantage à remettre les projecteurs sur le niveau local. De cette façon, beaucoup de gens s’apercevraient qu’ils peuvent recevoir cet afflux émotionnel gratuitement en allant au gymnase du coin.
Sur cette question de l’éducation, je vous donne l’exemple récent des JO de Paris. J’habite à quelques centaines de mètres de zones qui étaient mobilisées pour les JO, notamment pour les spectateurs, avec écrans géants, sécurité, etc. C’est un quartier très populaire, où on deal du crack, où arrivent et campent des personnes migrantes, etc. On en parle à l’époque avec mes joueurs qui sont très euphoriques à l’idée de ces événements. Moi je leur fous la paix, je les laisse vivre leur joie. Sauf qu’en septembre, on se retrouve privés de gymnase pendant trois mois. Les travaux qui avaient été prévus en juillet-août n’avaient pas été faits et avaient été reportés en septembre. Aujourd’hui, les douches et sanitaires sont toujours en piteux état, alors que les JO ont coûté des milliards. Et on a vu la militarisation et la gentrification des quartiers dues aux JO… Avec ce petit exemple, on voit concrètement ce que la machine des JO a pu produire en termes de mépris et de déconsidération vis-à-vis d’une pratique classique d’amateurs, tout en produisant un afflux émotionnel énorme. Je pense que l’éducation en ce sens est fondamentale, à nouveau pour comprendre à quel point le sport est un enjeu politique.
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