
La Fédération sportive et gymnique du travail, de quoi s’agit-il et quelles sont ses origines ?
En 1934, dans le contexte de la montée du fascisme en France et Europe, les branches communistes et socialistes du « sport ouvrier » français décident de fusionner. La FSGT, Fédération sportive et gymnique du travail, est née. Le Front populaire qui suivra consolidera son important développement. Aujourd’hui, c’est une fédération omnisport de plus de 4 000 associations et 200 000 adhérents, partout en France. Malgré des subventions, elle n’en est pas dépendante et vit de ses propres moyens, principalement les adhésions de membres.
Comment fonctionne la FSGT et en quoi s’agit-il d’un projet émancipateur ?
Il faut s’intéresser à l’histoire de la structure pour comprendre d’où vient notre manière de faire. Au cours des années, la FSGT s’inscrit de plus en plus dans une forme d’organisation qu’on pourrait qualifier de léniniste, pour ne pas dire stalinienne : en somme, une organisation de masse, satellite du grand Parti communiste. La branche sociale-démocrate finit d’ailleurs par se retirer. Mais l’institution connaît deux grandes bascules.
La première a lieu au début des années 1950, et se traduit par de l’innovation pédagogique. Des personnalités comme Robert Mérand – entraîneur, professeur à l’École normale supérieure d’éducation physique et militant à la FSGT – font émerger de nouvelles conceptions de la formation qui sont toujours d’actualité dans le sport contemporain. Par exemple, les « stages techniques de type nouveau » ou « stage Henri Martin », qui se démarquent de la pédagogie traditionnelle (dite « analytique »). Concrètement, des joueurs, entraîneurs, arbitres et officiels sont réunis dans une formation commune et le pilotage est constitué de sorte que la pratique soit la plus formatrice pour les uns et les autres. L’objectif est de jouer au maximum sur les interactions entre les différentes composantes de la communauté sportive. Cette innovation pédagogique, dépourvue de tout dogmatisme, produit aussi de l’innovation politique. À partir des années 1970, progressivement, on observe à la FSGT une rupture avec le paradigme dominant léniniste, notamment par rapport à la relation verticale et descendante du grand Parti. La fédération bascule dans une démarche autogestionnaire et décentralisée. Cela ne plaît pas au Parti communiste français, qui a pour modèle les politiques sportives de l’URSS, et surtout de la RDA avec notamment la sélection d’une petite élite sportive, à la santé sacrifiée et surentraînée pour aller taper sur les représentants du sport-capital… Un modèle de performance récupéré d’ailleurs par le capitalisme. Mal vue par l’État français, la FSGT est également marginalisée par la galaxie communiste orthodoxe.
Les capacités engrangées dans le contexte sportif deviennent transposables dans d’autres situations du vécu
Ce changement de paradigme est plutôt enclenché et porté « par le bas », par des gens créatifs qui sont sur le terrain et cherchent des solutions. L’institution mettra plus ou moins de temps pour les reconnaître. S’il y a parfois des dérives liées à l’autogestion institutionnelle (sans compter la grande marchandisation du monde du sport), la fédération, bien qu’affaiblie, a survécu. Et les endroits où cela fonctionne le mieux sont, je pense, ceux où les valeurs de l’autogestion sont bien conservées. Cela produit de l’attachement et de l’engagement dans le club, amplifiés par le fait d’être dans un réseau sportif qui donne davantage confiance. L’autogestion est une sorte de laboratoire permanent. Il y a une quarantaine d’années qu’on y travaille, mais je vois que cela progresse. Cet esprit est fort par exemple dans le milieu de l’escalade. On y rencontre des personnes qui adhèrent car cela leur permet de faire du sport et de la politique en même temps, en alliant plaisir et action concrète. Cela les réconcilie avec un projet politique tangible.

Cette autogestion comme incarnation du sport populaire, comment se vit-elle dans la pratique ?
Déjà, c’est une autre conception du rapport à la responsabilité dans la pratique sportive (en termes de fautes lors d’un match, par exemple) et dans ce qui l’entoure. Dans les associations adhérentes à la FSGT, il n’y a pratiquement pas d’encadrement professionnel, cela repose sur le bénévolat. Chaque génération de sportifs-militants, plus consciente ou plus expérimentée, forme la génération suivante. On parie sur l’éducation mutuelle. Dans un club, tout sportif est consommateur, mais le collectif essaie qu’on ne reste pas uniquement dans ce rapport, en créant les conditions d’une appropriation collective de l’organisation. Il y a une politique d’incitation des adhérents à rejoindre les collectifs fonctionnels (gestion du matériel, des activités pour enfants, organisation des sorties, accueil des nouveaux, animation de la vie associative…). Autonomes, décisionnaires et productives, ces entités participent néanmoins à des assemblées générales ou à des moments de coordination et de débat démocratique interne. À ce sujet, les règles de l’autogestion impliquent que tant qu’une décision n’a pas d’opposition forte, elle est validée. En cas de veto, on considère qu’il y a un problème et on doit prendre le temps de rediscuter.
Comment ce rapport entre sport et politique s’articule-t-il plus spécifiquement ?
Le sport peut amener des bienfaits physiologiques, mais c’est aussi de la socialisation, du développement de la personnalité, de la prise de confiance en soi, du respect… À la FSGT, on défend le modèle du « sport émancipateur » dans lequel se déploie une pratique autonome et responsable tout au long de l’existence. Il n’y a pas d’émancipation s’il n’y a pas d’engagement personnel et d’augmentation de sa puissance d’agir – d’empowerment –, chacun à sa façon bien entendu en fonction de son âge, de son parcours… Les capacités engrangées dans le contexte sportif deviennent transposables dans d’autres situations du vécu. Dès lors, beaucoup de sportifs ne viennent pas pour le prestige, mais parce que cela revêt une autre forme de sens pour eux.
Pour notre fédération, l’enjeu est, sans injecter de la politique directement par le haut, d’aider nos adhérents à prendre conscience de la portée politique de ce qu’ils font et apprécient. De tout ce qu’ils veulent faire bouger. Leur projet de société, en fait ! Cette politisation, en acquérant une capacité à s’organiser collectivement, s’exprime à différents niveaux. Dans le processus de partage des savoirs et des expériences, par exemple : est-ce que je garde tout ce que j’ai appris pour moi ou au contraire est-ce que j’essaie de transmettre ? Et comment favoriser ce rôle d’interface ?
À quelle condition la culture sportive peut participer de l’éducation de tous les enfants ?
Ensuite, est-ce que je consomme une vie associative ou est-ce que j’en deviens acteur dans un modèle autogestionnaire ? Dans nos collectifs, l’idée est que les sportifs deviennent des usagers producteurs, qu’ils participent à la production et à la gestion des communs ou du service public dont ils ont besoin dans le cadre de leur propre pratique. Ces communs peuvent prendre différentes formes. En escalade, il s’agit par exemple d’équiper des terrains de jeux, des circuits d’escalade1 . Cela peut donc être quelque chose de matériel, mais cela peut aussi passer par la mise en place d’un nouveau type de championnat pour tester d’autres formules de rencontre, ou par l’organisation d’une formation qui sera utile à un réseau plus vaste. C’est illimité ! À la passion sportive, ces personnes ajoutent cette passion-là. Elles deviennent des ingénieurs de l’autogestion, des ingénieurs de la politique. Tout en étant crédible au niveau pratique et en prenant du plaisir.
Idéalement, grâce à cette dynamique de construction de communs et de ses effets, le collectif tend à s’élargir : on en parle aux copains, on réseaute, on aide d’autres clubs ou associations à se structurer. Et cette vie sociale bouillonnante séduit. Il y a un effet d’entraînement qui peut déboucher sur une autogestion élargie, fédérée.
Mais ce n’est pas tout. En interrogeant la place du sport dans l’espace social, en amenant du contenu politique fort (comme réfléchir à un sport non capitaliste), et en embrassant des valeurs comme la solidarité, ta lutte à tendance à en rejoindre d’autres. Des causes deviennent communes et il peut en ressortir une synergie. Tu crées des alliances, des projets communs avec d’autres composantes de la société (scolaires, artistiques…), militantes ou non. Chacune amène une expérience, un savoir-faire, un style. Ensemble, on apprend, on crée, et ensemble, on commence à compter. Là, tu peux faire commencer à bouger le rapport de force.

La solidarité est centrale dans la fédération. Par exemple, au local, des membres travaillent avec des associations de terrain qui accompagnent des personnes en situation de handicap, mais aussi avec des collectifs qui aident les MENA (mineurs étrangers non accompagnés). On le voit, la dimension internationale est également très importante. Historiquement, et plus que jamais, on soutient le peuple palestinien.
Dans une perspective de lutte sociale, il y a des rapprochements qui se font entre les militants du sport émancipateur et les salariés du sport capitaliste, leurs syndicats, qui subissent une disqualification de leur métier. Comment se tendre la main, trouver des intérêts convergents ? Parce qu’eux aussi aspirent à autre chose.
Enfin, dans un contexte de dérèglement climatique et de crise de la biodiversité notoire, des organisations comme les Jeux olympiques d’hiver de 2030 dans les Alpes françaises deviennent aberrantes. Et des liens peuvent se créer entre la FSGT et des collectifs comme les Soulèvements de la Terre.
L’accessibilité et le respect de la diversité sont des valeurs fortes de la FSGT. Comment sont-elles mises en œuvre ?
Chez nous, un focus est depuis longtemps mis sur l’enfance. On a essayé de développer d’autres conceptions que l’« analytique » ou celle de « l’adulte en réduction » pour la formation sportive des enfants. Non pas pour dégager une élite sportive, mais pour se poser la question suivante : à quelle condition la culture sportive peut participer de l’éducation de tous les enfants ? Cette matrice, en rupture avec la pédagogie traditionnelle, a été développée dans les années 1960 et 1970. Elle est le fruit d’alliance entre notre galaxie et les groupes français d’Éducation Nouvelle, le mouvement de l’École Moderne (la pédagogie Freinet)…
Tout dépend des activités, mais cette inclusivité repose sur une pluralité de pratiques à même de toucher des publics différents. Prenons le football : à la FSGT, le foot à 11, c’est le recrutement le plus populaire, notamment chez les jeunes des quartiers. Mais il y a aussi le foot à 7 autoarbitré, joué majoritairement par des passionnés de foot qui ne veulent pas sortir détruits d’un match, souvent des personnes dotées d’un certain capital culturel. Et enfin, il y a le Walking Foot (le Foot en Marchant) qui permet à des novices de découvrir, ou à des anciens footeux de continuer à s’éclater jusqu’à 70 ans et plus ! Ces formes innovantes amenant leurs lots de règles spécifiques : absence de tacles, cartons blancs et exclusions temporaires, suppression du hors-jeu… Donc, du foot ludique et du foot santé, sur base du modèle de la compétition, ou pas !
Je pense qu’un sport de moins en moins accessible, c’est le cyclisme, notamment pour des raisons d’achat de matériel et de capital économique de départ. D’ailleurs, il doit y avoir un certain nombre d’adhérents avec une bonne pensée de droite. Enfin, dans ses politiques de cotisation, la FSGT a fait en sorte d’être la moins chère possible. Mais ça reste insuffisant et on voit une logique de démarchandisation émerger dans l’organisation de certaines activités, comme avec le prix libre, et c’est heureux !

La FSGT promeut donc des valeurs progressistes (coopération, émancipation, solidarité…). Le télescopage avec les valeurs du sport dominant est-il frontal ?
Oui, elle prône tout ça, mais pas que ! Il existe une autre conception de la compétition. Tout peut être décliné autrement. Aujourd’hui, le sport – notamment en tant que pratique culturelle – est bien entendu sous l’emprise du capitalisme et du marché. La culture spécialisée supplante la culture omnisport qui met l’accent sur la mutualisation. Mais il ne suffit pas de contester le système, il faut aussi proposer et incarner autre chose. Pour réinventer le sport, il ne s’agit pas de faire disparaître la haute performance, mais voir ce qu’il faut garder et ce qu’il faut rejeter dans celle-ci. Quelle est la haute performance dont l’humanité a besoin ? C’est possible, et on le démontre, mais pour le moment, cela ne fait pas le poids. Le sport est le meilleur exemple de la méritocratie… Mais s’il y a des champions, posons-nous la question : à quoi servent les champions et à quoi pourraient-ils servir ?
Quels sont les obstacles auxquels sont confrontés la FSGT ? Et comment tente-t-elle de les dépasser ?
La FSGT a acquis un statut, une histoire. Elle a au moins le mérite d’exister. Mais il ne faudrait pas idéaliser la situation non plus… Le sport dans l’entreprise, le sport ouvrier, représentait de larges effectifs de la fédération. Aujourd’hui, il est minoritaire. Il a raté sa mutation et a été récupéré par la bourgeoisie. Ensuite, je ne pense pas que la majorité des associations et des membres de la FSGT soient sur le type de fonctionnement autogestionnaire décrit plus haut. Certaines négocient juste leur pré-carré avec les collectivités locales ou ont perdu la mise en pratique et en partage des valeurs initiales de leur club. Cela nécessiterait une analyse en interne sur les pratiques à la FSGT.
Concernant l’autogestion, il a pu y avoir au début une dérive sur le volet institutionnel. Certains réfutaient le modèle vertical et hiérarchique pour réinstaller des petites baronnies au niveau local. Pour échapper à cela, l’idéal serait d’articuler les deux pôles, de croiser modèles verticaux et horizontaux. Des sportifs explorent cette autogestion mais le vivent presque en autarcie, isolés du reste. Ils risquent de « se scléroser ». D’autres veulent s’ouvrir mais n’arrivent pas à sortir de l’entre-soi. Moi, je trouve qu’il ne faut pas tenir un discours de culpabilisation ; par contre, on doit réfléchir au problème. Il faut un volontarisme fondé pour pouvoir faire bouger les choses. Pourquoi certaines personnes ne viennent-elles pas ? Et pourquoi d’autres ne restent pas ou n’arrivent pas à être autre chose qu’un consommateur ? Sans doute ne nous y sommes pas bien pris au niveau de l’organisation pour qu’ils puissent trouver leur place.
Quelle est la haute performance dont l’humanité a besoin ? S’il y a des champions, posons-nous la question : à quoi servent-ils et à quoi pourraient-ils servir ?
Et puis il n’y a pas que la dimension culturelle de l’autogestion qui peut coincer. Dans la jeunesse précarisée, certains veulent vivre de leur passion sportive mais des voies de professionnalisation qui ne tournent pas le dos à l’autogestion sont à inventer. Pour le moment, c’est une tache aveugle. De même, du point de vue économique, il y a aussi l’enjeu de la propriété. À titre d’illustration, depuis quelques années, le nombre de salles d’escalade privées et gentrifiées explose. On a raté le coche à faire émerger des murs sous forme de coopérative. Des jeunes commencent à le faire. Il n’est pas trop tard, mais le marché a pris de l’avance.
À tous niveaux, il est donc essentiel d’être dans une praxis de l’autogestion, à savoir une démarche permanente de réflexion sur la pratique elle-même, susceptible de transformer cette dernière en retour. Et j’observe que chaque fois qu’on a tenu cette ligne, il y a eu du développement. Parce que cela a un effet formateur pour de nouveaux types de dirigeants, de nouveaux militants, créatifs. Sans cela, la dynamique finit par s’user.
Dans cette optique, la FSGT et d’autres organisations ont fondé l’Université du sport populaire en 2025. Une manière de créer une masse critique, à la fois intellectuelle et pratique qui dépasse les ressources de chaque organisation prises séparément, et d’outiller le sport émancipateur pour franchir tous ces obstacles !
