
En Irlande du Nord, à Chypre ou dans la Bande de Gaza (avant 2023 1), nombreux·ses grandissent encore aujourd’hui au sein de structures sociétales (écoles, groupes communautaires, sociabilité familiale et/ou religieuse) marquées par un héritage conflictuel, ou par les représentations sociales constitutives des groupes (anciennement ou toujours) en conflit.
Dans ces sociétés, on trouve des empreintes du contexte conflictuel, non seulement au sein des structures en question, mais aussi du territoire sur lequel vivent ces groupes sociaux. Les représentations sociales prennent alors la forme de barrières de division, de murs de briques ou encore de checkpoints. De part et d’autre de ceux-ci, les murs racontent (une partie de) l’histoire à coup de peintures murales, de plaques commémoratives ou de drapeaux, autant de symboles qui rappellent à tout un chacun qui déambule dans ces territoires l’existence de l’Autre, cet Autre, visible et identifié, à côté de qui l’on vit, mais sans forcément vivre avec. Le processus politique de pacification (avec ou sans accord de paix) n’aboutit donc pas automatiquement à une société partagée. Conscientes de la fragilité de l’équilibre sociétal et de l’importance de construire une société pacifiée et réconciliée au niveau des individus (et pas seulement des représentants politiques), plusieurs acteurs travaillent au quotidien à en poser les fondations.
Mettre les individus en contact dans un cadre neutre permettrait de réhumaniser « l’Autre »
Si différentes organisations existent avec des groupes cibles de composition variée, nombreuses sont celles qui choisissent de travailler avec des enfants, dès leur plus jeune âge. Si les théories et modèles pratiques à appliquer ne manquent pas pour construire réconciliation et lien entre des communautés (anciennement ou non) conflictuelles, une initiative en particulier mérite ici qu’on s’y arrête. Celle-ci, développée en Irlande du Nord au début des années 2000, mobilise le sport comme outil pour lever les barrières entre les groupes et progressivement créer des ponts entre eux.

Les fondements de l’initiative Peace Players
L’organisation Peace Players 2 a été créée en 2000 en Irlande du Nord par Sean Tuohey qui, à la suite de ses études, passait du temps à entrainer un groupe de basket intercommunautaire (c’est-à-dire au sein duquel se fréquentaient des jeunes catholiques et des jeunes protestants) 3. Au fil du temps, le programme a grandi pour se développer dans différentes régions : en Afrique du Sud, en Israël et dans la Bande de Gaza, et à Chypre. Dans le courant des années 2010, le programme s’est étendu aux États-Unis dans l’objectif de lutter contre la discrimination et le racisme systémique envers les personnes racisées (BIPOC : Black, Indigenous, and People of Color).
Le fondement du programme dans le sport s’explique notamment par des théories de psychologie sociale. Depuis plusieurs décennies, des recherches se sont intéressées au conflit entre les groupes sociaux et aux dynamiques qui les définissent. Parmi ces dynamiques, plusieurs recherches mettent en avant le rôle joué par des objectifs concurrentiels dans le développement des conflits 4. Ainsi, dès 1966, Muzafer Sherif suggère que lorsque les groupes ont « un objectif mutuellement exclusif que seul un groupe peut atteindre au détriment de l’autre groupe, les groupes sont alors en compétition 5 ». Dès lors, pour solutionner le conflit entre les groupes, il est nécessaire que ceux-ci partagent un « objectif supérieur commun ». Plus généralement, de nombreuses initiatives de réconciliation sont fondées sur l’hypothèse de contact (théorie initialement développée par Allport en 1954). Selon cette théorie, réunir les individus de groupes opposés dans certaines conditions permettrait, moyennant le respect de certaines conditions, de réduire le conflit entre les groupes. Mettre les individus en contact dans un cadre neutre permettrait de réhumaniser « l’Autre » : en apprenant à se connaître, les stéréotypes et préjugés associés aux groupes diminueraient. Certains avancent également l’importance de permettre aux relations de se développer sur un temps long, par des contacts réguliers et ainsi, de permettre l’émergence d’un sentiment de confiance entre les individus. C’est précisément ceci qu’entend permettre le programme Peace Players.

Le rôle du sport
L’idée est simple : rassembler des jeunes issus de groupes sociaux opposés au sein d’une même équipe de basket. Pourquoi le basket ? À Chypre, la directrice du programme explique que ce sport attire tant les garçons que les filles, et qu’il est beaucoup moins politisé que ne pourrait l’être le football (c’est-à-dire, qu’il n’y a pas de rivalité entre des équipes associées à un groupe politique ou une communauté particulière comme c’est le cas dans le football) 6.
Pensé en tranches d’âge, le programme est découpé en plusieurs étapes : de 8 à 12 ans, le groupe apprend à pratiquer le sport et à jouer. À cet âge-là, une partie importante du programme se déroule au sein d’un groupe non-mixte en termes de communauté. Sont alors amorcées des réflexions sur l’identité, l’existence des groupes sociaux, les attitudes et fondements de la paix sont abordés. Ensuite, de 13 à 18 ans, en dehors de l’entrainement, les jeunes sont formés à la déconstruction d’attitudes et de préjugés conflictuels. Ils et elles sont plus régulièrement amené·es à jouer avec des membres de l’autre groupe (de manière intercommunautaire). À partir de 18 ans, diverses possibilités existent pour celles et ceux qui souhaitent continuer à s’impliquer dans le programme : devenir coach et encadrant à leur tour, réaliser un stage et développer des soft skills qui leur seront utiles dans le milieu professionnel. À l’issue de ceci, il est possible pour certain·es de rejoindre le staff rémunéré. Le projet est donc construit pour permettre le développement d’attitudes et de comportements qui sont en rupture avec les normes sociales héritées du conflit sur un temps long. Au fil de ces années, les jeunes sont amenés à déconstruire, en profondeur et progressivement, les préjugés avec lesquels ils ont peut-être été socialisé en grandissant.
Un changement par ricochet
À travers ce projet, les participant·es sont amené·es à sortir de leur univers social et à progressivement déconstruire les préjugés et stéréotypes avec lesquels ils ont été socialisés (notamment sur l’autre groupe) ainsi que les normes sociales qu’ils reproduisent et qui favorisent le conflit entre les groupes. Le programme joue également un rôle sur la modification des émotions des individus dans ces contextes. Souvent, des émotions négatives sont associées aux interactions entre les groupes : la méfiance, la peur, le mépris ou même, la haine. Par ces contacts fréquents, réguliers et tenus dans un cadre qui neutralise le conflit, des émotions positives peuvent alors se développer : la confiance, l’amitié et la reconnaissance de l’autre et de son vécu.
Par ces contacts fréquents, réguliers et tenus dans un cadre qui neutralise le conflit, des émotions positives peuvent alors se développer
Ce changement au niveau personnel et interpersonnel peut paraitre insignifiant. Il peut pourtant être déclencheur d’un véritable changement au niveau d’un groupe plus large d’individus : la famille dans laquelle la personne vit, ses ami·es à l’école, les groupes qu’il ou elle fréquente. Certains racontent comment des jeunes qui participent au programme parviennent désormais à remettre en question le discours transmis par les enseignants lors du cours d’histoire par exemple, ce qui, compte tenu du caractère communautaire des écoles et des cours d’histoire, est énorme. Au-delà du simple fait d’être en contact avec des membres de « l’autre groupe », les jeunes sont formés à comprendre les discours et à les déconstruire à l’aide de faits et de connaissances qui dépassent les discours mémoriels transmis par la famille, l’école ou les représentants politiques et religieux.
Dès lors, initialement par le sport, le programme permet à un large groupe de participant·es de s’inscrire dans une dynamique sociale différente de celle à laquelle ils et elles sont socialisé·es, et de remettre en question le cadre sociétal prescrit et normalisé. Ce faisant, le programme construit la réconciliation au niveau individuel, de manière incrémentale.

Le temps de la réconciliation
Notons toutefois que ce programme semble fonctionner avec des jeunes qui n’ont pas vécu directement le conflit mais à qui est transmise la mémoire de celui-ci. Les participant·es au programme n’arrivent donc pas avec des émotions et des blessures à vif, de la même manière que pourraient le ressentir celles et ceux qui vivent toujours un conflit violent ou qui l’ont directement vécu. Il pourrait donc être opportun de se questionner sur le cadre spatio-temporel au sein duquel cette dynamique peut être efficace. Si cela semble constituer une piste pour une réconciliation incrémentale et la transformation d’une société plusieurs années (voire générations) après la violence, il semblerait que mettre les personnes en contact trop rapidement à l’issue d’un conflit violent pourrait faire plus de mal que de bien. Cela étant, ces dynamiques, qui s’inscrivent parfois dans des sociétés non pacifiées politiquement, posent les premières pierres de la société partagée et post-conflictuelle que beaucoup espèrent voir advenir.