
Le sport est plus que jamais indissociable de la vie de notre monde et de l’actualité des relations internationales. Il contribue à l’affirmation de la puissance sous toutes ses formes. Il façonne les représentations des pays, cristallise les rivalités entre États ou participe à les révéler. Le sport est ainsi bien plus qu’une simple activité physique ou un divertissement de masse.
Il est intrinsèquement lié aux dynamiques de pouvoir et d’influence à l’échelle mondiale. Il est devenu un enjeu majeur de notre époque. À l’instar de ce qu’écrivait Pier Paolo Pasolini, c’est un phénomène de civilisation si important qu’il ne devrait être ni ignoré ni négligé par la classe dirigeante et les intellectuels. Une chose est donc certaine : le sport est (géo)politique. L’idée selon laquelle il serait apolitique est fausse, mais c’est un mythe pratique pour ceux qui s’en servent à l’image du CIO ou de l’Arabie Saoudite.
Le sport est (géo)politique
Ce qui valait déjà hier est plus que valable aujourd’hui. « Terrain privilégié de la géopolitique contemporaine, le sport est l’avant-scène des relations internationales et son baromètre 1 ». De l’Ukraine au Qatar, de la Chine à Los Angeles 2028, il s’impose comme incontournable pour comprendre notre époque, en saisir les équilibres et les rapports de force. Pour autant, il reste globalement sous-estimé.
Explorer la genèse, l’évolution et les limites de l’usage du sport est donc précieux pour comprendre les rapports de force contemporains et la manière dont les nations façonnent leur image et leur influence. Du soft power sportif au sport power, retour sur une idée qui mérite qu’on s’y arrête, celle de la puissance du sport.
L’importance du sport dans la définition du soft power et des nouvelles relations de pouvoir
Le soft power, puissance douce ou feutrée, est un concept forgé par Joseph Nye dans les années 1990 à l’heure où la Guerre froide connaît ses derniers feux. En réponse aux théories du déclin américain proposé par Paul Kennedy, il décrit cette puissance comme la capacité à séduire et à attirer plutôt qu’à contraindre. Contrairement à la puissance dure (hard power), qui repose sur la coercition militaire ou économique, le soft power vise à conquérir les cœurs et les esprits. En somme, il ambitionne de faire en sorte que les autres partagent vos objectifs, veuillent les atteindre par mimétisme ou désirent ce que vous souhaitez. Le soft power repose sur une relation sociale asymétrique et la capacité à faire triompher sa volonté, sans l’imposer. Que ce soit par les normes, le calendrier international, la séduction et l’attractivité de votre modèle de société. C’est ainsi que Joseph Nye associe d’emblée à cette idée, Hollywood, Microsoft, Harvard et Michael Jordan, leader de la Dream Team et meilleur basketteur NBA de l’ère moderne.
Le soft power est comme un boomerang. Plus il est lancé fort, plus il est susceptible de générer sa propre opposition
Dans ce cadre qui va accompagner la décennie 1990 et les suivantes, le sport va s’imposer à la fois comme un formidable outil d’influence. En effet, il est à la fois un parfait miroir de nos sociétés 2 et un phénomène de masse inégalé que les différents pouvoirs peuvent employer pour parvenir à leurs fins. L’importance politique en Belgique comme en France de la récupération des sélections nationales et de leurs performances l’illustre bien. Donald Trump n’est pas le dernier à se servir de l’arme du sport pour faire passer son message, que ce soit à l’occasion de la Coupe du monde de football ou de ses tournois de golf à Mar-a-Lago.
Le sport est un outil politique fascinant et sans équivalent. Il offre une visibilité et un rayonnement uniques. Il parle à toutes les populations sans limites d’âge ou de classes sociales. À toutes les échelles, il permet de construire une image internationale valorisante, maîtrisée, et modifie les représentations que les populations peuvent avoir d’un territoire, d’un pays ou de ses représentants. Le sport permet ainsi aux États et à ceux qui s’en servent de saisir la puissance sous toutes ses dimensions et de projeter un message et un récit politique, à l’intérieur comme à l’extérieur de leurs frontières. C’est ce que l’on appelle « la puissance de l’imaginaire ». Les Jeux Olympiques de Paris 2024 ont ainsi touché les deux tiers de l’humanité, véhiculant l’image d’un Paris joyeux, moderne et attirant, loin du souvenir des attentats, des Gilets jaunes ou des grèves massives.
Une généalogie du soft power sportif
Si le constat de l’importance (géo)politique du sport est une réalité contemporaine, son instrumentalisation à des fins de puissance et d’influence est un fait historique, bien avant l’émergence du concept de soft power. Pris « dans le filet des idéologies aussi bien dans les dictatures que dans les pays de démocratie libérale 3 », le sport est le lieu de la mise en scène de la puissance, de la comédie du pouvoir et de la mise en compétition des États depuis des décennies.
Dès la fin du xixe siècle, la politisation du sport est déjà manifeste. Pierre de Coubertin, en relançant les Jeux Olympiques en 1896, avait pour objectif de « réarmer la nation » française après la défaite de 1870, en s’inspirant du modèle du « sportif soldat ». Les années 1930 furent un laboratoire d’instrumentalisation politique du sport. L’organisation de la première Coupe du Monde de football par l’Uruguay en 1930 est liée au centenaire du pays. Elle intègre une dimension géopolitique au récit que souhaite alors construire le pouvoir uruguayen. Plus tard, les régimes totalitaires, notamment l’Italie fasciste de Mussolini et l’Allemagne nazie, ont utilisé le football comme un moyen d’endoctrinement et de support idéologique, pour démontrer la domination de leur idéologie par le sport à l’image du triplé réalisé par la squadra azzura 4.


La Guerre froide a intensifié l’utilisation du sport comme outil géopolitique. L’URSS, en revenant sur la scène olympique en 1952 lors des Jeux d’Helsinki, a lancé une « course aux médailles » à laquelle les États-Unis ont répondu. Les deux Grands ont développé une stratégie de puissance par le sport à l’image des propos du président Gerald Ford pour qui une « victoire sportive vaut plus qu’une victoire militaire ». Cette période a également vu l’émergence des boycotts (Montréal 1976, Moscou 1980, Los Angeles 1984), comme moyen de faire exister ses revendications ou d’empêcher l’adversaire de bénéficier des retombées du sport. Sa politisation a ainsi servi les mouvements de décolonisation ou de lutte pour les droits civiques, au travers de figures comme Abebe Bikila triomphant à Rome en 1960 ou de Tommie Smith et John Carlos à Mexico en 1968.
L’ère du soft power et de « l’arsenalisation du sport »
Le concept de soft power de Joseph Nye est donc venu actualiser une situation qui préexistait depuis le début des sports modernes. Et il a servi à expliquer la mise en scène au travers des Jeux de Barcelone de 1992 ou d’Atlanta de 1996, de l’hyperpuissance américaine, grâce au basket NBA ou à la figure de Michael Jordan. Quelques années plus tard, sous l’administration de Barack Obama, Hillary Clinton, alors Secrétaire d’État, introduit le concept de smart power (puissance intelligente), pour articuler la puissance dure, celle de la coercition et la puissance douce, celle fondée sur la séduction et l’attractivité. Et le sport n’est pas en reste. C’est de là qu’émerge l’idée de sport power : la puissance du sport et par le sport.
Depuis les années 2000, les stratégies de soft power sportif se sont généralisées et sophistiquées. Elles utilisent à plein « l’arme de diffusion massive » qu’est devenu le sport. Plusieurs facettes se distinguent. La diplomatie sportive est la plus évidente. Les États-Unis en sont devenus experts, avec un département spécialisé au sein du Secrétariat d’État. La « diplomatie du ping-pong » des années 1970 entre les États-Unis et la Chine est un exemple emblématique de la mise en scène de liens politiques par le sport. Par ailleurs, des sportifs de haut niveau ou d’anciens athlètes sont mobilisés, à l’image de la patineuse Michelle Kwan devenue ambassadrice. Le nation building et l’élaboration d’un récit national constituent d’autres stratégies complémentaires. Le sport est un puissant facteur de cohésion nationale. Il permet de servir un « roman national » fédérateur ou de construire l’unité d’un pays divisé de manière temporaire. Nelson Mandela l’a montré avec la victoire post-apartheid de l’Afrique du Sud à la Coupe du Monde de rugby en 1995, unissant la « nation arc-en-ciel ».
Il revient aux démocraties de ne pas laisser ce levier d’influence aux seuls régimes autocratiques ou autoritaires
La mise en scène à des fins (géo)politiques de victoires sportives est devenue un autre classique du pouvoir par le sport. L’usage à des fins de country telling et de nation branding est l’autre grande tendance de l’usage de la puissance du sport. Des pays comme le Qatar et le Rwanda avec Visit Rwanda sponsor du PSG ou du Bayern Munich utilisent le sport pour exister et valoriser leur image internationale. Ces stratégies ne se limitent pas à l’image, elles visent souvent des objectifs géopolitiques, sociopolitiques et économiques plus complexes 5. Enfin, les dirigeants politiques contemporains raffolent de la puissance du sport pour se mettre en scène et projeter une image de dynamisme et de bonne santé. Organiser un grand événement sportif ou la mise en scène de soi en faisant du sport montrent la capacité à exercer la fonction (Emmanuel Macron, Narendra Modi) tout en existant à l’échelle nationale et internationale.

Les limites et l’envers du soft power sportif
Malgré son immense potentiel, la « puissance du sport » n’est pas sans limites. Elle doit faire face à des défis croissants. Le premier défi tient au fait que le soft power sportif qui sert de fondement au sport power est d’abord un concept flou. Souvent présenté comme un « concept mou » ou un « concept écran », il est réduit à une simple question d’image ou de rayonnement. Comme on l’a vu, c’est bien plus et il en masque la réelle complexité. Il faut donc repenser l’approche de la puissance sportive.
Ensuite, la puissance sportive est aujourd’hui indissociable du risque contestataire qui accompagne toute politique de visibilité. Son second défi, c’est ce que l’on appelle le soft disempowerment. Le soft power est comme un boomerang. Plus il est lancé fort, plus il est susceptible de générer sa propre opposition. Les grands événements sportifs sont devenus des « vitrines médiatiques » mais aussi des cibles privilégiées pour des attaques informationnelles ou des contestations civiles. Paris 2024 a été menacé par l’Azerbaïdjan, déstabilisé par la Russie, et la menace terroriste a toujours été prégnante.
Autre défi : le sport illustre les tensions en cours et à venir et il constitue un avantage pour les régimes autoritaires. Ils l’utilisent avec maîtrise pour leur communication et leurs intérêts diplomatiques à l’image de Xi Jinping ou de Vladimir Poutine. Les démocraties ont encore du mal à l’intégrer pleinement. Les enjeux éthiques et les questions d’ingérence sont aussi au cœur de la puissance sportive aujourd’hui. La politisation des tribunes et le risque d’ingérence d’États étrangers dans le sport national sont une menace majeure. Avec le dérèglement climatique, les défis de l’organisation des grands événements sportifs confrontent le sport et leurs organisateurs à des critiques légitimes en termes d’acceptabilité sociale ou d’enjeux environnementaux. Les Jeux Olympiques d’hiver des Alpes 2030 font face par exemple à une forte opposition écologique et à repenser le modèle de « l‘or blanc » face au recul de l’enneigement.
Le sport, dans sa dimension la plus large, est devenu un outil et un baromètre du pouvoir et des relations internationales. Son « arsenalisation » doit être pleinement assumée : c’est ça le sport power. Un levier au service de nos politiques publiques et de nos objectifs. Et il revient aux démocraties de ne pas laisser ce levier d’influence aux seuls régimes autocratiques ou autoritaires. C’est le prix de la véritable puissance du sport.
