Le sport moderne : entre performance et accomplissement

Entretien avec Isabelle Queval

Propos recueillis par Gaëlle Henrard

Isabelle Queval

Vous insistez sur la distinction entre sport et éducation physique. Quelle est-elle et peut-on en retracer brièvement l’histoire ?

Souvent en effet, on parle de sport de manière très générale. Mais cela masque une histoire et des pratiques complètement différentes. Déjà, on appelle sport à proprement parler le sport moderne, qui émerge au milieu du 19e siècle dans les collèges anglais. Il apparaît rapidement comme un moyen de rénovation pédagogique et morale et acquiert alors son acception moderne en tant que jeu, éducation, formation, compétition et institution. Il se distingue alors de toute une histoire des pratiques physiques et des pratiques ludiques depuis l’Antiquité et les Jeux Olympiques antiques qui ont quand même duré dix siècles. Ceux-ci sont empreints d’une très grande violence qui n’est quasiment pas régulée (dans le Pancrace par exemple, les participants meurent régulièrement à l’issue du combat). Par ailleurs, les finalités de ces jeux étaient pour l’essentiel métaphysiques et politiques et n’autorisaient pas la participation de n’importe quels individus. Les historiens du sport en général, n’appellent donc pas sport les pratiques physiques de l’Antiquité. Il y a bien une culture du corps, mais pas du tout selon les modalités du sport comme on l’entend aujourd’hui. 

Ensuite, avec la longue période du Moyen-Âge et le début de la Renaissance, on a aussi des pratiques physiques et des pratiques ludiques, mais là encore sans répondre aux critères de ce qu’on appelle le sport moderne, et qui sont également très violentes et corporatistes (les classes sociales ne s’y mélangent pas). Et si certaines d’entre elles ont été très prisées et ont connu une belle postérité – le jeu de soule a donné tous les jeux de ballon, football, rugby, etc. ; le jeu de paume a donné les jeux de raquettes ; le jeu de mail a donné les jeux de maillet, de golf, de crosse – leurs critères et finalités ne correspondent pas aux critères du sport moderne.

Au xixe siècle se manifeste un engouement sportif, notamment sous l’impulsion de Pierre de Coubertin qui veut rénover les Jeux Olympiques. Il s’agit pour lui d’élever socialement et moralement des catégories de population, au départ essentiellement des aristocrates, puis la classe bourgeoise. On est alors dans cette idée de méritocratie, partie intégrante du capitalisme en plein essor.

Dans des sociétés extrêmement sécuritaires et sédentaires, ce sont essentiellement des cols blancs qui ressentent le besoin de retrouver à la fois la nature, le corps et le risque

Cette époque est aussi celle des gymnastiques qui sont pour l’essentiel des gymnastiques nationalistes, assez holistiques, c’est-à-dire qu’on développe le corps, l’âme, le patriotisme, on élève la jeunesse, etc. On connaît par exemple la gymnastique suédoise, mais aussi en Allemagne une gymnastique qui s’appelle le Turnen de Jahn. Ce sont des gymnastiques qui ont été précurseurs des Jeunesses hitlériennes. L’éducation physique du xxe siècle, si elle existait déjà à la fin du xviiie siècle sous l’impulsion des penseurs des Lumières, hérite de ces gymnastiques.

Enfin le xxe siècle va voir s’accroître une opposition théorique entre l’éducation physique et le sport de compétition. Georges Hébert, qui a donné son nom à l’hébertisme, est un auteur emblématique de cette opposition et fera autorité en France dans la formation des professeurs d’Éducation physique et sportive (EPS) jusque dans les années 1950. Le sport de compétition évolue quant à lui, à partir des années 1960, vers le sport de haut niveau et de très haute compétition, sorte de symbole de la société capitaliste, de la lutte de tous contre tous, avec des usines à champions, une concurrence mondialisée, une géopolitique des compétitions et une professionnalisation avec beaucoup de médiatisation et d’argent. C’est une sphère qui est maintenant quasiment à part et qui a ses propres modes de fonctionnement. Le sport de haut niveau est d’une autre nature et n’a plus grand chose de commun avec le sport de masse. Mais c’est lui qui recouvre tout le reste de son image, que ça soit dans la fascination ou le rejet d’ailleurs. C’est aussi dans ce sport-là que sévissent la plupart des dérives, même s’il y en a ailleurs comme dans le sport amateur.

Vous avez beaucoup travaillé sur les questions de performance et de dépassement. Battre des records, réaliser une performance, qu’est-ce que cela raconte de nous ?

Historiquement et philosophiquement, ce dépassement de soi érigé comme une valeur cardinale de la société, on l’a hérité de la philosophie des Lumières. La conception d’un monde infini, d’un être humain capable de progresser indéfiniment, est typique de la pensée de cette époque et s’oppose en tout point à la tradition d’un monde fini (avec la terre au centre) qui prévalait dans l’Antiquité et avait traversé le Moyen-Âge. Dans l’Antiquité, l’idée que l’homme puisse progresser à l’infini et dépasser ou transgresser la nature serait apparu comme une folie.

Un aspect positif de ces conceptions nouvelles réside dans l’idée que l’être humain est perfectible, que tout un chacun peut s’améliorer. C’est la matrice idéologique du sport moderne. On assiste ainsi à la création des sciences humaines (anthropologie, sociologie, psychologie, ethnologie, etc.). Tout est mis en œuvre pour quantifier, étudier, mesurer ce qui peut permettre de faire progresser l’être humain, le souffle, les muscles, le corps, le cœur, de manière à produire un être humain performant, au stade comme à l’usine. Et ce sera la grande folie du xixe siècle. Le sportif devient quelqu’un qui compte, qui calcule, qui chiffre. On le voit aujourd’hui avec la vogue des montres connectées et des appareils de fitness équipés de cadrans. Les datas permettent aujourd’hui aux champions de s’entraîner de manière tout à fait inédite.

Dans l’Antiquité, l’idée que l’homme puisse progresser à l’infini et dépasser ou transgresser la nature serait apparu comme une folie

Le sport est aussi porté par l’idée que l’effort appelle son propre dépassement. Quand on est dans l’effort, on cherche souvent et assez spontanément à faire mieux. Même à un petit niveau amateur : de la simple volonté de courir pour perdre du poids, il arrive qu’on se prenne au jeu et qu’on se surprenne à envisager un marathon ou un trail. Le dépassement est donc intrinsèque à la poursuite de l’effort, outre bien sûr le fait que l’effort et la maîtrise de soi (de son temps, de son corps, de son apparence) sont extrêmement valorisés dans la société occidentale et capitaliste.

On vit une époque où l’on prend de plus en plus conscience des limites de notre monde, notamment au niveau du rapport à notre environnement, mais aussi politiquement on sent bien qu’on arrive à une sorte de paroxysme d’un système politique qui s’enraye. Cette idée de dépassement infini dans le sport, comment peut-on la mettre en rapport avec ce contexte ? Est-elle toujours incontestée ?

Je pense que la prise de conscience est variable selon les sports, les pays et l’échelle. Par exemple, à l’échelle des plus grandes compétitions, il y a bien un affichage de cette prise de conscience. Mais les enjeux financiers et la concurrence mondialisée sont tels qu’on poursuit dans cette aberration, notamment écologique et financière. C’est un monde qui ne parvient pas à s’arrêter, à s’autoréguler. Et pour d’autres raisons aussi : je parle beaucoup pour ma part de la précocité des athlètes et de l’exploitation des enfants. Il n’y a pas de droits de l’enfant sportif, par exemple (ce qu’il y a par contre dans le monde du cinéma). Parce que la régulation est très compliquée. Si dans un pays, vous interdisez par exemple l’entraînement de plus de six heures par jour en gym pour les enfants et que les autres pays en permettent huit, il y aura un problème de compétitivité. Donc les prises de conscience, quand il y en a, restent à la marge.

L’inclusion, c’est une interaction, dans laquelle les personnes, toutes les personnes, demeurent des sujets avec des choix

On a par ailleurs observé ces dernières années une grande vogue des pratiques de plein air avec une envie de retrouver la nature, de pratiquer dans l’eau, la montagne, la neige, le sable. Voilà des activités qui sont en vogue et qui témoignent aussi de cette volonté de reprendre contact avec la nature. Mais si on en juge par l’énorme business de l’ultra-trail du Mont Blanc par exemple, on voit bien que la compétition sportive peut vite rattraper ce genre de pratiques.

Sans compter l’effet rebond de cet attrait pour la montagne, par exemple…

Bien sûr. Le sociologue Paul Yonnet parlait de « l’extrême de masse », c’est à dire la démocratisation d’épreuves qui autrefois n’étaient pas accessibles à « monsieur et madame tout le monde » : trails, raids en pleine nature, ascensions. Les grands marathons comptent maintenant des milliers de personnes, même quand ils ont lieu dans le désert ou dans des conditions extrêmes. Mais attention, cette séduction opère principalement sur des populations qui vivent en milieux urbains, coupées de la nature, avec des professions et des modes de vie très sédentaires. Ce sont rarement les agriculteurs ou des gens qui ont un rapport physique au travail (même si ça peut arriver, bien sûr). En gros, dans des sociétés extrêmement sécuritaires et sédentaires, ce sont essentiellement des cols blancs qui ressentent le besoin de retrouver à la fois la nature, le corps et le risque. 

Vous avez travaillé sur la distinction entre performance et accomplissement. Où est la limite ?

Dans la recherche de performance et de dépassement de soi, notamment chez le sportif de haut niveau, il y a toujours un risque, celui de l’arrachement. On travaille le corps comme un matériau à assécher, à modeler, à forcer.

Et la casse, la blessure, la dépression, c’est quand on va trop loin. C’est ça la ligne de crête, et la frontière est parfois ténue avec l’accomplissement. Bien sûr quand on gagne, tout prend alors sens dans le récit et la perception des champions : leurs efforts, leurs sacrifices et leurs souffrances, parfois depuis l’enfance. Mais pour quelques-uns pour qui ça se produit, il y a des masses d’apprentis champions qui ont laissé leur santé, leur jeunesse et parfois leur avenir dans cette poursuite de la performance à tout prix. L’accomplissement, s’il n’est pas l’opposé du dépassement, n’a pas tout à fait la même finalité. L’accomplissement, on le ressent quand on réalise l’aspiration profonde de sa personnalité. On a le sentiment de s’être trouvé au travers d’une pratique, quelle que soit son intensité, et d’avoir trouvé un équilibre intellectuellement, affectivement ou physiquement.

En regard de vos travaux, mais aussi de votre parcours de sportive, parvenez-vous encore à identifier le positif dans ce sport moderne ? Est-il par exemple abusif de dire qu’il peut aussi favoriser l’esprit du collectif, l’entraide ou le lien social ?

Mais je crois en tout ça. Quand on initie des enfants au sport, ou même des plus grands, avec ou sans compétition, il y a la découverte de quelque chose qui est fondamental : le lien entre le corps et les apprentissages. Je suis navrée de voir la si faible place laissée au corps dans l’enseignement en France. On formate des individus en laissant complètement de côté une éducation au et du corps qui ne soit pas qu’une éducation du sport. Or on apprend en marchant. Si vous regardez des petits enfants qui apprennent les tables de multiplication ou les conjugaisons, vous verrez que la plupart du temps, ils ont besoin de bouger, de marcher. Nous-même adultes, quand on court ou qu’on marche, souvent on résout des choses de notre vie.

Quand on débat pour savoir si la France est un pays de sport, on compte les médailles, parce qu’il y a un enjeu géopolitique, mais l’éducation de masse, elle, est très mal considérée et réalisée. Une fois encore, on fait dire au sport un certain nombre de finalités que l’on choisit. Et ça n’est pas un problème de compétition. Il y a beaucoup de parents aujourd’hui qui arrivent dans des clubs de sport, effrayés par ce qu’ils voient à la télévision et qui demandent qu’il n’y ait pas de compétition. Mais pourquoi ? La compétition peut produire une émulation, le fait de réussir à dépasser certaines limites, et puis surtout le fait de jouer, ce qui implique de la stratégie et une relation à l’autre. On apprend la victoire et la défaite. On ne peut pas édulcorer complètement ça. Ces notions de victoire et de défaite, elles racontent le jeu. Et le jeu, c’est quand même vital. Parfois on rate, et on recommence. Et personne n’est traumatisé.

Dans le même ordre d’idées, le sport peut-il contribuer à une société plus inclusive, notamment à l’égard des personnes qui présentent un handicap ? Rappelons à cet égard que vous enseignez à l’INSEI, l’Institut National Supérieur pour l’Education Inclusive.

Les paralympiques ont quand même été un grand succès, certes avec assez peu de lendemains, malheureusement, puisque beaucoup d’athlètes ont perdu leurs sponsors par la suite. Mais ça a mis sur le devant de la scène des sports et des personnalités que le grand public ne connaissait pas. Moi, je considère qu’on améliore l’inclusion, quand on invente des nouveaux terrains de communication, d’enseignement, d’apprentissage et de participation sociale qui soient communs. Cela nécessite de déplacer le cadre afin de se retrouver sur le même terrain que certaines personnes porteuses de handicap. Par exemple, dans une piscine, vous pouvez partager avec quelqu’un des sensations communes comme celle de l’eau. Dans les airs également : on aura en commun la sensation du vent, peut-être celle de la peur. Le sport peut permettre cela avec en plus la force d’être un jeu, c’est-à-dire un cadre dans lequel on peut changer les règles, ce qui dans la société est nettement moins évident.

En revanche, si pour faire de l’inclusion, vous vous contentez d’intégrer quelqu’un dans un espace, comme un enfant en chaise roulante qu’on met au fond la classe en ne changeant rien, ça ne fonctionnera pas. On ne met pas quelqu’un dans un lieu sans changer ce lieu. C’est la différence entre une perspective défectologique (de déficience) et une perspective de type environnemental. L’inclusion, c’est une interaction, dans laquelle les personnes, toutes les personnes, demeurent des sujets avec des choix.

Un mot de conclusion sur ce que peut le sport ?

À mon avis, la clé c’est la médiatisation. Que ça soit les compétitions féminines ou les paralympiques, plus on en voit, plus on s’habitue, on s’intéresse, se passionne et se documente. J’ai eu la chance d’assister à un match de tennis lors des paralympiques, dans l’enceinte de Roland Garros, un jour de pluie avec le toit fermé : il y avait une ambiance de fou et un niveau de performance et d’engouement que je n’avais pas imaginé.

La force du sport, c’est un pouvoir de séduction et d’identification énorme. À partir de là, on peut lui faire véhiculer, parce qu’il ne les véhicule pas tout seul, beaucoup de finalités et un certain nombre de valeurs, notamment auprès des enfants. C’est un levier dont il faut se servir, parce qu’aujourd’hui, peu d’activités sociales drainent autant de monde et ont autant de succès.

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