
Le « village potemkine » fait référence à un trompe-l’œil utilisé à des fins de propagande et doit son nom à une opération du ministre Potemkine masquant la pauvreté des villages de Crimée visité par Catherine II de Russie en 1787. Le livre de Jordan Bardella, mélange d’autobiographie, de récit de campagne et de programme politique, est du même tonneau et montre combien l’opération de normalisation de l’extrême droite n’est que de façade.
Un parcours pas si lisse et neutre que cela
Jordan Bardella est, à seulement 30 ans, le président du Rassemblement National et pourrait, en cas d’inéligibilité de Marine Le Pen, être le candidat de ce parti à la présidentielle de 2027. Une élection qui, après les succès engrangés aux européennes et aux législatives anticipées, pourrait voir l’extrême droite accéder au pouvoir en France. Dans son livre, Bardella insiste sur ses origines modestes, sur l’intégration parfaite de ses parents italiens à la société française qui les a accueillis, et au fait qu’il se serait construit tout seul via une scolarité brillante : « Il fallait que je fasse de “Jordan” une force. Il y a dans mon prénom et dans mon nom une identité à laquelle je tiens, celle de mon origine sociale et la trace de mes ancêtres. Tel un passeport, la mémoire de mon chemin, enfant des classes populaires et fils de migrants italiens, héritier de la méritocratie républicaine 1 ». Et d’insister sur le rôle essentiel de sa maman : « Elle ne possédait pour seul patrimoine que sa dignité de femme, son sens du devoir et le courage des gens qui se lèvent tôt. Avec mon père, elle m’a appris les vertus du travail, de l’exigence, de l’honnêteté. Sans doute lui dois-je l’envie de mettre mon énergie au service des sans-voix, des plus modestes, des plus méritants 2 ». Mais il ne lui doit pas que cela. Car loin de découvrir la politique un peu par hasard comme il essaie de le présenter – « le face-à-face entre Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon, candidats à l’élection présidentielle de 2012, dans l’émission des paroles et des actes, aura été un moment déterminant : il m’aura donné envie de m’engager en politique 3 » –, c’est déjà sa mère qui lui transmet un bagage politique : « Ma mère avait été séduite par son discours à la tonalité sécuritaire, par sa volonté d’en finir avec le laxisme judiciaire et l’affaissement de l’autorité (…) elle votera donc Marine Le Pen au premier tour 4 ». Et ce après avoir été sarkozyste.
Autre élément intéressant est que Bardella reconnait avoir fait une part de sa scolarité dans l’enseignement privé catholique 5. Tout aussi intéressant est le fait qu’il reconnaisse, au détour d’une phrase, être un salarié, un professionnel de la politique, dès la fin de ses études à 23 ans. Mais aussi qu’il a vécu avec la nièce de Marine Le Pen. Le côté familial du clan tenant fermement le contrôle du parti est donc bien là ! 6 Et si une grande partie du livre vise à montrer un visage lisse – « Porter un costume est une marque de considération et de déférence à l’égard de ceux qui placent leur confiance en vous. L’élégance fait partie d’un inconscient français que j’aime à rappeler 7 » – il ne peut passer sous silence, et le revendique clairement, que tout son parcours se fait à l’extrême droite avec une militance de terrain tout aussi brève que précoce : « Dans un engagement, les moments de cohésion font partie de la formation militante. Quelle fierté, au petit matin et après une nuit blanche, de voir ces murs d’affiches tricolores recouverts en catastrophe par l’extrême gauche durant la matinée, le temps d’un branle-bas de combat que l’on se plaisait à deviner (…) J’aspirais toutefois à des engagements plus tangibles, aux résultats moins éphémères (…) 8 ». C’est pourquoi il s’engage en politique, mais comme tout bon politicien populiste d’extrême droite, cet engagement est un don de sa personne : « je dois aussi avouer que la politique engloutit toute mon existence, la recouvre, me donne le vertige, m’enivre, m’écrase, telle une vague insubmersible. L’engagement politique est un don, un sacerdoce. On entre en politique comme en religion. Le mot “vocation” n’est pas vain. À mon tour, j’ai dû faire des choix, des concessions, des renoncements. Mais je n’ai jamais hésité. C’est la vie que j’ai choisie 9 ».

Se normaliser pour casser l’ostracisme et arriver au pouvoir
Le projet de Bardella, dans le prolongement du travail entrepris par Marine Le Pen – « Entre nous, le lien de confiance est absolu. Elle connaît mes doutes et mes craintes, je lui fais part de chacune de mes hésitations. Rien ni personne ne parviendra à semer la moindre discorde. Elle connaît ma loyauté, je sais l’étendue de ma dette envers elle 10 » –, est de banaliser le RN et notamment de renforcer les liens avec la Droite 11. Des liens qu’il est essentiel de raffermir pour briser l’indigne cordon sanitaire subi alors que le constat est clair que les idées du RN sont reprises par d’autres, à l’exemple de Manuel Valls ou Gabriel Attal : « Il est paradoxal de voir la classe politique se réapproprier les constats et les thèmes portés par le RN en cherchant à vilipender notre parti et nos électeurs 12 ». Par contre, le parti Reconquête de Zemmour ne peut être une option 13. C’est dans ce contexte qu’il déclare : « Je suis prêt à officialiser ma candidature aux élections européennes. J’ai choisi de le faire dans Le Figaro. En cette rentrée, je crois plus que jamais à la nécessité de convaincre les orphelins de la droite de nous rejoindre et de porter leur suffrage sur le RN 14 ».
Et plus encore, pour les législatives anticipées pour lesquelles le parti était prêt et avait anticipé, notamment, les candidats par circonscription dont 2/3 étaient déjà désignés : « Nous sommes prêts à ne pas investir de candidats RN dans 70 circonscriptions, au profit de candidats LR. Ceux-ci s’engageraient à soutenir notre politique à l’Assemblée, à voter le budget de l’État proposé par le gouvernement ainsi que la confiance à la nouvelle équipe. (…) Nous apporterions notre concours aux candidats désignés par Éric Ciotti, qui constitueraient un groupe de députés alliés au RN, sans en être membres, mais disposés à soutenir nos réformes dans l’intérêt des Français. C’est une véritable révolution, elle bouleverse l’ordre établi du paysage politique 15 ». L’invitation de Macron à participer à des rencontres à Saint-Denis avec les autres formations politiques est vue comme une reconnaissance et une légitimation, comme une opportunité à ne pas laisser passer : « Cette rencontre relève davantage du bavardage que de la décision concrète, mais j’y vois une occasion d’institutionnaliser encore le Rassemblement National 16 ». Cette stratégie est construite de longue date : « Depuis plusieurs années, nous avons une rigueur de travail quasi militaire. Une à deux fois par semaine, parfois chacun de notre côté, parfois ensemble, nous réunissons des groupes d’experts composés de hauts fonctionnaires, de dirigeants d’entreprise, de techniciens, d’éminents spécialistes. Ils apportent dans l’ombre de précieuses réflexions sur ce que pourraient être les grandes actions à mener à la tête de l’État, prêts à se mettre à son service si une alternance venait à s’engager 17 ».
Un fond idéologique toujours d’extrême droite et basé sur le racisme
Le livre regorge de passages où Jordan Bardella tente de montrer un aspect respectable, mais aussi de casser une image d’incapable qui ne connait pas ses dossiers et brille par son absence dans les hémicycles où il est élu. Mais il contient aussi des confirmations que, sous la couche de vernis de respectabilité, le Rassemblement National n’a pas vraiment changé. Ainsi des références idéologiques, qui sont assez rares et très pauvres de manière générale dans l’ouvrage – « Nous avions soif de sens et de valeurs. Nos tables de chevet se ressemblaient : Michel Houellebecq, Jean-Claude Michéa, Patrick Buisson, Laurent Obertone, Éric Zemmour, mais aussi Christophe Guilluy, Michel Onfray ou Régis Debray. Le théoricien du grand remplacement Renaud Camus pour les plus fougueux 18 » –, ou d’une posture maurrassienne – « J’ai beau ne pas croire, ne pas être baptisé, j’ai toujours exprimé une déférence singulière à l’égard de la foi et des croyants. La chrétienté a façonné l’histoire, le patrimoine, l’art et la pensée française. Je n’ai jamais compris ceux qui cherchaient délibérément à nier ces racines ou à les effacer sous prétexte des valeurs laïques de l’État 19 ».
Sans surprise on retrouve une position de soutien à Israël face à l’islam, une défense de la saine ruralité face à la perversion de la ville, un discours économique se disant défendre les travailleurs mais insistant sur les baisses de « charges » et sur la « simplification administrative », une critique du « wokisme » et une vision mythifiée de l’histoire de France 20 : « La grâce, le souffle, le sens de la beauté, la certitude de nos grands gestes historiques, la mise en valeur d’un patrimoine sans pareil, la glorification d’une identité, d’une fierté française : le fondateur du Puy-du-fou a apporté depuis quarante ans la preuve qu’il est possible de rendre la France à nouveau désirable. Son œuvre atteste que la modernité ne peut pas être la honte de soi, mais la conscience de la singularité française et la volonté de préserver, d’affirmer et de transmettre le meilleur de la France 21 ».
Tout l’inverse de ce qui se passe alors que les immigrés, forcément « islamistes », instillent une « francophobie » et une « guerre civile » face à laquelle le soutien inconditionnel envers la police est indispensable. « Les naturalisations s’accélèrent. Le droit d’asile est dévoyé, il est devenu une nouvelle filière d’immigration économique. (…) L’immigration de masse a changé le visage de nos villes et, désormais, celui de nos campagnes. Elle nuit également aux citoyens français issus de l’immigration d’antan, animés par les valeurs d’assimilation, de travail et de respect 22 ». Et d’enfoncer le clou : « Combien pouvons-nous encore accueillir d’étrangers ? Nous savons que la limite a déjà été franchie. Nous faisons face à une immigration de rupture. Ceux qui affirment le contraire mentent aux Français. L’immigration de peuplement avec son corollaire démographique et ses flux ininterrompus depuis l’instauration du regroupement familial, change notre société et bouleverse les grands équilibres de la Nation 23. » Dans les faits, « notre France est en guerre contre ceux qui veulent détruire notre art de vivre, notre droit à la caricature, notre liberté de penser et d’agir, notre civilisation 24 ».
Et Bardella surtout de se projeter dans le futur, certain, au vu des ralliements et des rapprochements avec la droite que « ce soir ou après-demain, mes idées l’emporteront ; j’en ai l’intime conviction 25 ». Et d’expliquer le 4e de couverture où on le voit avec l’Acropole en arrière-plan : « Le combat qui nous attend est celui d’une France fière, libre, souveraine et prospère. C’est une bataille pour notre civilisation, notre identité et l’avenir de nos enfants ». Citant au passage le poème d’Apollinaire « La France », de 1915, il poursuit : « La Nation était en guerre. La fin semblait si proche. Mais un homme pouvait se lever et garder le courage sublime. Pourquoi ai-je choisi une photo à Athènes, non loin de l’Acropole, pour achever ces confessions ? Parce que cette colline est belle et grande, et que tous les lieux fondateurs de la Grèce nous rappelleront sans cesse les origines de notre démocratie. Le flambeau de nos pères doit continuer à briller 26 ». On rappellera à toutes fins utiles que la démocratie athénienne ne concernait que les « citoyens athéniens », masculins de surcroît, soit seulement 10 % de la population de cette cité…