Désinformation, résignation, destruction Chronique d’une stratégie politique du chaos

Par Michaël Bisschops président des Territoires de la Mémoire

Le monde sombre sous nos yeux. Des droits sociaux démantelés. Une planète qui brûle. L’extrême droite qui se hisse, élection après élection, du déni à la banalisation. Qui s’infiltre inlassablement dans nos vies. Des conflits armés, des réfugiés sacrifiés, des inégalités devenues systémiques.

Et pourtant, un étrange calme. Comme si tout cela ne méritait plus de cris. Comme si le pire, à force de revenir, avait cessé de surprendre. Comme si nous nous étions habitués à l’insupportable. Autour, c’est business as usual. On défile pour les soldes, pas pour la justice. On like. On scrolle. On soupire. Puis on passe à autre chose.

Nous vivons dans ce que Gramsci appelait le clair-obscur. Un entre-deux où les repères s’effondrent sans que d’autres ne les remplacent. Et dans cet entre-deux surgissent les monstres.

L’ère est à l’inondation comme stratégie politique. Ce n’est pas le silence qui domine mais le vacarme. Un bruit constant, confus et agressif. Une inondation de polémiques, de provocations, de sorties médiatiques calibrées pour saturer l’espace médiatique. Chaque jour, une nouvelle diversion, une nouvelle insulte, tant à la raison qu’à la décence. C’est une méthode. Pas une dérive.

Les ingénieurs du chaos l’ont bien compris : il ne s’agit plus de convaincre mais d’épuiser. De tout rendre flou. D’embrouiller. D’enchaîner les indignations jusqu’à ce que plus rien ne choque, jusqu’à ce que tout se vaille.

On ne cherche plus à orienter : on noie.

On n’explique plus : on occupe.

On ne gouverne plus : on perturbe.

Ce cynisme est un projet politique qui désintègre le réel et tue le débat. Des projets de loi qui détricotent les droits sociaux au nom de la rentabilité. Des coupes claires dans la solidarité, dans l’accueil, dans la culture. Un mépris assumé pour les plus précaires. Et une obsession pour l’ordre, la fermeture et le tri.

Pendant ce temps, les discours les plus durs ne choquent plus. Les thèses d’extrême droite ne sont plus périphériques : elles sont discutées, reprises, banalisées, parfois même portées par ceux-là mêmes qui prétendaient les combattre. La destruction du vivant s’accélère comme jamais. Pourtant le climat devient un enjeu secondaire, étouffé sous les urgences du moment. Les populistes, eux, avancent, recrutent, testent, infiltrent.

Tout est là. Le danger est documenté, visible, constant. Et pourtant, les ruptures se font trop rares. Les sursauts trop timides. Comme si l’ampleur de la menace paralysait plus qu’elle ne mobilisait. Comme si la gravité des faits avait cessé d’alarmer. Comme si la catastrophe n’était plus un électrochoc, mais un décor de fond. L’inaction n’est pas toujours le fruit de l’ignorance.

Ce silence apparent n’est pas neutre. Il fabrique résignation, cynisme et vide. Chaque espace abandonné par la citoyenneté est aussitôt occupé, sans hasard, par ceux qui avancent sans scrupule, ni contre-pouvoir. Les monstres de Gramsci ne surgissent pas du néant : ils se glissent dans les vides que nous laissons.

Il ne s’agit pas de blâmer ceux qui luttent encore. Mais de nommer ce qu’une forme de passivité collective permet. Parce qu’au bout du silence, il n’y a pas l’apaisement. Il y a la confiscation du sens. La banalisation de la violence. Le recul de ce qui nous faisait tenir encore debout.

Dans ce clair-obscur où les repères vacillent, il ne suffit pas d’avoir raison. Il faut tenir la position. Continuer à nommer. À dénoncer. À défendre. À faire obstacle. Même quand l’attention publique semble s’effriter. Même quand les voix critiques sont marginalisées. La solidarité et l’écoute ne sont pas des naïvetés. Ce sont des choix politiques. Des actes de résistance. Des digues face à l’avalanche.

Ce qui surgira demain dépend de ce que l’on abandonne aujourd’hui. Les monstres ne réclament qu’une chose : que l’on se taise. Alors, il faut rester là. Parler. Agir. Rallumer ce qui vacille. Ne pas céder. Parce que ce clair-obscur ne peut pas durer, parce qu’il ne durera pas. Il enfantera de quelque chose.

À nous de décider de quoi

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