À vos marques, prêts… partez !

Par Milena De Paoli

Les enfants qui font la course pour rire, les cours de gym à l’école, les grandes compétitions de foot qui font vibrer les bars et les rues les soirs de match, les Jeux olympiques avec leurs cérémonies et leurs records, ceux qui font du sport parce que ça leur fait du bien. Et puis il y a aussi ceux qui sont exaspérés par toute cette agitation, qui détestent le sport ou qui n’en ont rien à faire. Peu importe comment il nous touche : le sport est omniprésent dans nos sociétés. Miroir de nous-mêmes, « fait social total », il en active toutes les composantes.

Le sport, ce sont des moments partagés, des joies, des déceptions, parfois un sentiment d’union. Ce sont des valeurs transmises : le dépassement de soi, le fair-play et la sportivité, le respect des règles et de l’adversaire, la persévérance et l’esprit d’équipe. C’est aussi un lieu de résistance, parfois d’humanité, de progrès, de démocratie et d’inclusion, parfois aussi de corruption, de lutte pour le pouvoir et de discrimination. Aborder le terrain sportif comme possibilité du pire, mais aussi et surtout comme espoir du meilleur, ce numéro d’Aide-mémoire propose d’explorer le sport sous différentes facettes, dans la continuité de l’exposition PODIUM – Le pouvoir du sport, portée par les Territoires de la Mémoire. En piste !

Pour se mettre en jambe, le philosophe Stéphane Floccari nous propose de revenir sur les émotions que le sport provoque, les apprentissages que cette mise en mouvement du corps nous inculque, même inconsciemment, les limites ressenties et franchies, la pratique de l’individuel et du collectif. Une réflexion philosophique sur le sport comme expérience de notre humanité.
Pour Benjamin Pichery et Patrick Roult, qui partagent dans ce numéro le manifeste de l’Université Populaire du Sport, le sport est un prisme de compréhension du monde. Il nous reviendrait alors de penser le sport et de remettre en question nos pratiques pour appréhender et analyser nos sociétés, voire entreprendre des transformations sociales et sociétales. Mais pour cela, l’UPS pose quelques questions : que voulons-nous pour nos sociétés, de quels progrès parlons-nous ? Nos sociétés capitalistes ont tendance à vouloir aller toujours plus vite et plus loin. C’est notamment ce qu’Isabelle Queval, philosophe et ancienne joueuse de tennis, aborde dans un entretien : notre fascination pour la performance, la possibilité de progresser indéfiniment, l’idée que chaque geste est perfectible. Des conceptions du sport et de l’humain qui sont finalement plutôt récentes.

À côté de ces questions sur nos conceptions du sport, il nous faut également nous arrêter sur sa puissance et son influence. Le coup de sifflet est donné par Jean-Baptiste Guégan, journaliste et consultant spécialisé sur les questions sportives, qui revient sur la genèse du sport comme soft power. Explorer cette utilisation du sport comme outil politique par les nations à des fins de communication, d’image ou de jeu de pouvoir nous permet aussi de comprendre les rapports de force contemporains. L’influence du sport peut être également utilisée dans un esprit de réconciliation : Juliette Renard se penche sur l’initiative Peace Players, une organisation qui s’empare du sport pour tenter de renouer le dialogue et apaiser le conflit entre des groupes sociaux ou politiques.
Et si nous pensions le sport autrement ? Dans un entretien, le militant Yves Renoux déplie la vision de la Fédération sportive et gymnique du travail pour laquelle il est bénévole : la pratique sportive dépasse la simple performance physique pour devenir un levier d’émancipation individuelle mais surtout collective. Le sport pourrait donc rimer avec autogestion, autonomie et construction de communs. Et pourquoi pas le faire aussi rimer avec inclusion ? Lucie Pallesi, doctorant.e et chercheur.euse sur les transidentités dans les sports de compétition, éclate la logique des tests de féminité, remet en question la bicatégorisation dans le sport et souligne l’exclusion des athlètes transgenres, intersexes ou qui ne correspondent pas suffisamment aux critères préétablis de ce qu’est une femme.

Pour le coach sportif et entraîneur de handball Alexandre Jaafari, c’est toute une série d’éléments qu’il faudrait remettre en perspective. Entre autres, notre façon de consommer les compétitions en direct, ainsi plutôt prendre son temps, s’intéresser à des matchs locaux, essayer de proposer d’autres discours et comportements que ceux relayés par le sport professionnel. L’entraîneur estime surtout que la gauche doit réinvestir le terrain de la réflexion sur la pratique sportive, et ainsi réfléchir la politique.

Revenir à des bases humaines, sociales et de communauté, certains l’ont déjà fait dans le monde du football. Face à une pratique répondant de plus en plus à une logique capitaliste, des initiatives ont vu le jour pour privilégier une organisation plus horizontale, solidaire, avec l’antiracisme, l’antisexisme et l’antifascisme parfois clairement marqués. Dans son article, le sociologue et politologue Marco Martiniello passe en revue quelques clubs de foot en marge de ce qui nous est montré habituellement.

Et puis le sport, c’est aussi une question de lutte d’émancipation et de confrontation des mondes. Antoine Thirion, chargé de communication et marketing, revient sur la « bataille des sexes », un match opposant un tennisman à la retraite à la meilleure joueuse du monde pour « prouver » la supériorité masculine. Une rencontre qui oppose deux visions différentes de la société, et qui va transformer la pratique du sport féminin.

Pour son second article, Juliette Renard enfourche son bien-aimé vélo et examine le rôle de ce transport à deux roues dans l’émancipation des femmes en Occident. Malgré des progrès significatifs, la pratique du cyclisme par les femmes reste emplie de stéréotypes – quand ça leur est autorisé.

Olivier Starquit, quant à lui, revient sur le concept du sport comme soft power, dessine un lien solide entre sport moderne et néolibéralisme, et aborde des alternatives face à un pouvoir dominant (qu’il nomme alors « soft power inversé »).

Enfin, Panathlon Wallonie-Bruxelles signe la ligne d’arrivée de ce dossier. L’association présente ses missions et sa volonté de réintégrer le fair-play, et plus généralement les valeurs sportives, dans nos sociétés et ainsi consolider le vivre ensemble.

On l’a bien compris : le sport peut simplement être une activité physique pour se dépenser, mais il est aussi bien plus que ça : c’est un lieu de rencontres, de débats, de réconciliations, de liberté, de pouvoir, d’entraves, de communauté, de valeurs et d’émotions transmises… Le sport, c’est souvent bien plus que du sport.

« Que viennent donc chercher ces millions de gens qui descendent dans les rues les soirs de match et qui, grimés aux couleurs de leur équipe nationale, se retrouvent sur les terrasses, dans les bars, se pavanent en maillot noué autour du cou, en hurlant le nom de joueurs dont ils ne savaient rien la veille ? 1 ».

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