Sur le terrain humain, très humain du sport

Entretien avec Stéphane Floccari

Propos recueillis par Milena De Paoli

Comment définiriez-vous le sport ? Que représente-t-il pour vous ? Quelle place occupe-t-il dans nos sociétés humaines ?

Dans un dialogue fictif imaginé entre le prince Anacharsis, d’origine scythe, et le législateur athénien Solon, le rhéteur et satiriste Lucien de Samosate formulait ironiquement, au deuxième siècle de notre ère, l’interrogation suivante : « Pourquoi, Solon, vos jeunes gens agissent-ils de la sorte ? (…) Je voudrais savoir quel bien résulte de tout cela : il me semble qu’une telle conduite tient un peu de la folie, et l’on me persuadera difficilement que ceux qui agissent ainsi ne sont pas extravagants 1. » De cette distanciation mêlée de suffisante supériorité, on trouve un écho moderne dans la célèbre critique pascalienne du divertissement. Pascal parle de « [ces] hommes [qui] s’occupent à suivre une balle et un lièvre » dont ils ne voudraient pas si on les leur donnait. À l’heure où des milliards d’individus suivent et célèbrent, sur tous les écrans interconnectés du village planétaire, les exploits, les performances et les records de leurs champions favoris, il n’est pas rare qu’on entende encore fuser, au café du commerce et jusque dans les salles des professeurs, aux parois étrangement mitoyennes et poreuses, de cinglantes critiques tournées contre le caractère dérisoire, absurde et même nocif du sport. Sous ce titre peu reluisant, se manifesterait une activité qui détournerait les êtres humains des affaires du monde réel et qui les exposerait à d’incontestables débordements émotionnels aux conséquences individuelles et collectives encore trop souvent dramatiques ou scandaleuses (violences, sexisme, racisme, homophobie, etc.). Nouvel opium des peuples, suppôt du capitalisme, miroir aux alouettes politiques, cheval de Troie du néo-libéralisme le plus débridé, berceau de toutes les violences et terreau de toutes les formes d’exclusion : au procès des activités aliénantes de l’homme moderne, les charges sont lourdes et convergentes et les procureurs sont légion, quand on ouvre le dossier de l’affaire sportive. Mais savons-nous vraiment de quoi nous parlons, quand nous parlons de « sport », au-delà de la simple activité physique d’entretien du corps ?

Formé sur un mot d’origine anglaise, desport, qui peut se traduire par « amusement » ou encore « jeu », le sport tel que nous le connaissons est une invention anglaise aussi décisive que récente et tardive. Elle a d’abord été réservée à une certaine élite sociale dans les high schools et les colleges britanniques, avant de se diffuser dans le corps entier de la société victorienne et de s’exporter au-delà des frontières anglaises. Son développement social et culturel court le long d’un vaste axe historique. Il a pour arrière-plan l’âge contemporain des révolutions industrielles et de la démocratisation des sociétés, depuis le cœur battant de l’Europe du xixe siècle, où il est devenu l’une des choses du monde les plus partagées et les plus valorisées. S’y exprime la quête fondamentale de l’homme issu du monde industriel contemporain à l’ère de la productivité : la performance mesurée en termes de limites, de scores et de records. Il ne s’agit plus seulement pour l’homme de faire, ni de faire avec, mais de faire (toujours) plus et de faire par lui-même, en luttant contre soi-même comme un autre, pour reprendre la formule de Paul Ricoeur. Le sport contemporain ouvre l’ordre de la dé-mesure, dans lequel la mesure n’est pas ce à quoi on se fie mais ce à quoi on se confronte, dans le but de déplacer et de fixer seul l’ordre de ses possibles. Cette nouvelle mise en scène de l’humanité ne pouvait que s’imposer par sa dimension spectaculaire dans des sociétés offrant des moyens de communication et d’information inédits et élargis à l’échelle de la planète entière.

On critiquera à bon droit le culte idéologique et le mythe fabriqué de toutes pièces d’un progrès indéfini de l’humanité et son corrélat concret : la réduction du monde humain à une sorte de marché mondialisé dans lequel les possibilités infinies d’expansion répondent aux efforts constants de l’univers sportif pour conquérir de nouveaux records et produire des performances sans cesse plus élevées et plus impressionnantes par leur ampleur et par leur rythme. On pourra difficilement effacer d’un revers de main tous les excès qui accompagnent ces processus, comme le dopage ou les multiples violences que draine la spectacularisation contemporaine à outrance du sport, qui se double de la marchandisation des athlètes transformés en simples produits d’appel interchangeables. Mais un fait, établi par Norbert Elias et Eric Dunning 2, nous semble incontestable : la puissance civilisatrice et éducative du sport.

Vous êtes un passionné de football et avez passé de nombreuses heures à jouer sur un terrain. Pour vous, que représente ce lieu particulier qu’est le terrain ?

Dans un livre consacré au football, que j’ai publié en 2021 pour apporter à l’un de mes fils d’autres réponses que celles, standardisées, qu’il me servait en boucle dès lors que nous nous interrogions ensemble sur ce qui fait le sens et la valeur du ballon rond, j’ai développé une série de remarques sur la notion de terrain à partir de l’analyse phénoménologique qu’en fournit le philosophe Maurice Merleau-Ponty. En 1942, dans La structure du comportement, il montre que le terrain n’est jamais pour le joueur une simple chose objective qui se tiendrait là disponible pour lui avant d’agir et sur laquelle il évoluerait comme on occuperait un espace indépendant de notre corps, neutre et interchangeable : sur un autre terrain, un match ne serait pas le même ; chaque lieu a sa vérité, si l’on peut dire, comme le savent d’un savoir vécu et non théorisable les danseurs, les comédiens et les nourrissons. De ce point de vue, les lignes qui délimitent un terrain ne sont pas plus importantes ni structurantes, que les espaces ou les « trous » qui séparent les joueurs. C’est pourquoi notre phénoménologue écrit que « le terrain ne lui est pas donné, mais présent comme le terme immanent de ses intentions pratiques ; le joueur fait corps avec lui et sent par exemple la direction du “but aussi immédiatement que la verticale et l’horizontale de son propre corps ». De là l’idée que « chaque manœuvre entreprise par le joueur modifie l’aspect du terrain et y tend de nouvelles lignes de force, où l’action à son tour s’écoule et se réalise en altérant à nouveau le champ phénoménal ». Analyse inspirée et géniale, dont il y aurait à tirer un ouvrage entier ! Pour ma part, comme le petit Albert Camus en son temps, j’ai tiré de ma fréquentation des terrains de sport, et pas seulement de football, quelques leçons dialectiques fondamentales. J’en retiens trois principales : nous avons des limites et, une fois admises, elles ne nous empêchent en rien de nous dépasser ; c’est à moi de m’engager, mais il n’y a pas d’action individuelle qui n’ait aussi un sens et une valeur du point de vue d’un collectif ; ce que je fais de mon corps est toujours multidimensionnel et ne relève pas d’un avoir mais d’un être, d’un savoir mais d’une expérience, d’une propriété mais d’un échange. De ce point de vue, le sport n’a pas seulement pour condition la démocratie, elle peut être aussi sa visée la plus haute.

Vous travaillez beaucoup sur les émotions dans le sport. Quelle place celles-ci occupent-elles dans la pratique ou le spectacle du sport ?

Cette question de l’émotion, ou plutôt des émotions, est devenue le fil directeur de ma réflexion au sein de l’Université populaire du sport, fondée à Paris par Benjamin Pichery et Patrick Roult du côté de l’INSEP. Ce qu’il y a d’essentiel dans l’émotion, c’est qu’elle est ce qui nous sur-prend, ce qui nous sub-merge, ce qui nous met sens dessus dessous. C’est donc une expérience ou ce qu’un courant de la philosophie contemporaine, la phénoménologie, très vivant en Belgique comme en France, appelle un vécu. Quand on dit, à propos de quelqu’un (et même de quelque chose) que « c’est un phénomène », on parle de quelqu’un ou de quelque chose qui imprime sa marque sur les choses et sur les autres, comme le footballeur brésilien Ronaldo baptisé par la presse « el fenomeno », qui déclarait pourtant lui-même ne croire qu’aux seuls phénomènes de la nature, sans doute par humilité (celle de tous les grands champions). Il y a pourtant des phénomènes proprement humains et, singulièrement, sportifs. Or, de même qu’on rechigne à faire une place au sport au sein du monde dit « culturel », on renâcle encore largement à en faire une aux émotions dans le champ des idées philosophiques : elles sont jugées soit irrationnelles, donc à la limite de l’humain, soit neutres cognitivement, donc peu pertinentes sur le plan de la compréhension anthropologique. À l’instar de la phénoménologue française Nathalie Depraz et de quelques autres philosophes qui gravitent autour des mêmes préoccupations et des mêmes approches qu’elle, on peut pourtant penser que les émotions ont, au contraire, une très grande importance et une véritable puissance de signification en tant que ressorts, outils, instruments de nos subjectivités et de nos intersubjectivités sociales. Elles contribuent très nettement au déploiement créateur des individus et participent des différentes formes d’intelligence humaine : à côté de l’intelligence sensori-motrice et de l’intelligence hypothético-déductive, on parle de plus en plus sensiblement d’une « intelligence émotionnelle » des sujets humains.

À l’ère du buzz et du clash, où tout se déréalise sur les réseaux sociaux, il paraît plus que jamais utile et même nécessaire de comprendre comment les émotions s’éprouvent et s’échangent, comment elles circulent ou pas (entre un écran et un enfant, cela ne circule pas en double sens, c’est un fait !), dans une époque parfaitement paradoxale où l’émotion règne et l’empathie recule, notamment chez les plus jeunes. On sait les dommages que cela produit dans le monde scolaire et académique ; mais le monde sportif n’est nullement épargné ; il est même directement impacté par des processus de déréalisation de plus en plus précoces et fréquents. La question émotionnelle, si on peut la résumer ainsi, se pose à notre sens tout particulièrement dans le sport, en raison des valeurs qui sont et demeurent souvent les siennes : se mettre « en mode guerrier », ne rien laisser « paraître » de ce qu’on l’on éprouve, s’interdire de conscientiser et surtout de verbaliser certains sentiments, comme la peur, la honte, la déception ou la colère. Ces questions sont au cœur du chantier que j’ai ouvert du côté de l’Université populaire du sport et que je compte concrétiser par la co-écriture d’un livre sur la question avec mon ami et collègue de la New York University, le professeur Yunus Tuncel.

Dans Le sport émoi, vous expliquez qu’il y a des moments, des lieux où la philosophie est absente voire semble impossible. Pourtant, c’est aussi lors de ces moments que cela serait le plus utile, comme par exemple une finale de coupe du monde de football ou une finale de sprint olympique en athlétisme. Quel commentaire sportif pourrait inclure une dimension philosophique ?

Il me semble qu’ici tout est à construire et que la question est rarement posée : comment ne pas rêver à de formidables occasions de faire réfléchir simultanément des millions de spectateurs, lorsque la tension sportive est à son comble ? Pour cela, il faudrait que des philosophes et des intellectuels, au sens le plus large, des hommes de foi jusqu’aux artistes et aux créateurs, aux passeurs d’idées de tout poil, puissent disposer d’un temps et d’un espace médiatiques pour donner à penser et pas seulement à ressentir, les soirs de grande victoire ou les jours de défaite cuisante. La vie n’est-elle pas faite des deux à la fois ? Quand Kylian Mbappé joue une finale héroïque en 2022 au Qatar et que cela ne suffit pas à faire gagner son équipe, ne sommes-nous pas en présence d’un formidable moment partagé pour sonder le mystère qui fait que parfois, dans l’existence, on fait tout ce que l’on peut et on est même très performant, mais cela ne suffit pas ? Je crois qu’une réflexion sur la fragilité, sur les limites, sur le destin aurait, entre autres, toute sa place dans l’analyse des plus grands exploits du sport contemporain, lancé à vive allure vers des sommets de puissance qui ont de quoi effrayer et dont la dimension tragique (et comique !) n’est que trop rarement explorée comme une source de réflexion. Il me semble, mais je peux me tromper, que notre vivre-ensemble ne pourrait que s’en trouver enrichi.

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