Nous étions en Autriche, après une visite du camp de concentration de Mauthausen avec un groupe de jeunes ados. Paul Brusson 1 nous accompagnait. Il me dit : « Tu crois que ça sert à quelque chose ? » Lui qui avait connu l’horreur et qui pensait qu’il suffisait de parler pour que le pire n’arrive plus jamais, avait-il deviné un monde en perte de repères et doutait-il de ses propres combats ?
Cette question qui exprimait un certain découragement voire de la désillusion a été une sorte de gouvernail qui a donné son véritable sens à ma vie professionnelle.
Je m’appelle Philippe Marchal et pendant près de vingt ans, je me suis investi au sein des Territoires de la Mémoire. Plus qu’un travail, je parlerai plutôt d’engagement qui détermine toujours aujourd’hui ce qui me nourrit.

Croire ! C’est un mot pluriel. Quand je me pose la question « qu’est-ce qui me fait tenir ? », j’oscille entre sentiment d’impuissance et optimisme lucide.
Bien sûr, je n’adhère pas, mais je peux comprendre tous ces citoyens déçus, dégoûtés, résignés, déboussolés et repliés sur eux-mêmes… Lorsqu’on observe le monde avec ses conflits armés, ses massacres de masse, ses génocides, le terrorisme, etc. Lorsqu’on voit les succès de certaines formations politiques qui capitalisent sur le sentiment de peur, les exclusions multiples, les racismes de toutes sortes, la xénophobie, l’homophobie… Lorsqu’on voit l’émergence des dictatures partout dans le monde… Lorsqu’on s’alarme, à juste titre, à propos des importantes dégradations faites à l’environnement et des dérégulations climatiques irrémédiables… Lorsque les héros d’aujourd’hui sont des voyous aux comportements égotiques et assassins… Lorsqu’on déplore le recul de toute une série de droits fondamentaux et d’avancées éthiques que l’on croyait pourtant acquis… Lorsqu’on constate le déferlement de la haine sur les réseaux sociaux… Lorsqu’on redoute l’impact de l’Intelligence Artificielle, des « Fake News », des images trafiquées, sur notre esprit critique et notre libre arbitre… Je peux effectivement comprendre toutes celles et ceux qui se tournent vers ceux dont le discours rassure… faussement, et vers tous ces courants liberticides et extrémistes.
Je me dis très souvent que si je reste capable d’oser m’indigner, alors je suis en mesure de résister
Et dans notre pays ? Certains (dont je fais partie !) ont applaudi un peu rapidement à la victoire de la démocratie après les récents scrutins électoraux. On nous a toujours présenté le cordon sanitaire comme un rempart pour garantir cette dernière. Ce n’est pourtant qu’un simple artifice qui est totalement inefficace face aux résultats et aux alliances. De plus en plus de personnes considèrent d’ailleurs que ce cordon est antidémocratique et cela m’inquiète vraiment. Cela me rappelle les paroles de Joseph Goebbels qui affirmait que la démocratie fournit elle-même les armes qui servent à la détruire ! Dire qu’aujourd’hui notre régime démocratique est en réel danger est un euphémisme. Il y aurait encore tant à en dire et sommes-nous encore les plus nombreux à nous rendre compte de l’urgence d’agir ?
Quelques considérations à propos des « Territoires de la Mémoire » qui font écho à l’inquiétante question de Paul Brusson.
Tout ce qui est entrepris au sein de cette association est utile et contribue au développement de l’esprit critique des jeunes et des moins jeunes… et ils sont nombreux ceux que nous avons touchés ! L’existence des Territoires de la Mémoire est pertinente et indispensable, et surtout dans sa dimension d’éducation citoyenne… j’en suis persuadé ! Mais le travail de Mémoire et le devoir d’Histoire ne sont-ils pas encore trop confidentiels, trop souvent réservés à des publics qu’il est aisé de convaincre ? Les acteurs mémoriels ne sont-ils pas trop peu nombreux ? C’est pour cela que certains constats me rendent perplexe.
Déconnexion ! Appréhender les horreurs du nazisme et ses mécanismes, développer une réelle empathie envers les victimes de cette barbarie, c’est une réalité pour beaucoup. Et c’est sincère ! Mais faire le lien avec ce qui se passe aujourd’hui, avec la lutte contre les extrémismes n’a rien d’une sinécure et je pense que c’est la pédagogie de cette articulation qu’il faut développer en priorité.
Overdose ! Le temps fait son œuvre et le souvenir en s’estompant se déforme inéluctablement. Alors comment lutter contre le « Ah ! non… encore la guerre, encore les camps ! C’est trop horrible, il est temps d’oublier et de passer à autre chose ! »
L’arbre qui cache la forêt ! Les Territoires de la Mémoire, c’est l’arbre vertueux qui cache une forêt d’inacceptables qui entament nos certitudes et nos belles valeurs démocratiques. Les Territoires de la Mémoire, comme d’autres organisations mémorielles, deviendraient alors une sorte d’alibi qui légitimerait en quelque sorte l’apathie de nos décideurs politiques. À qui profite cette possible imposture ?
Alors, qu’est-ce qui me fait tenir ? Redoutable question !
C’est l’indignation, si chère à Stéphane Hessel. Je me dis très souvent que si je reste capable d’oser m’indigner, alors je suis en mesure de résister. Pour moi, c’est un cap à suivre dans ma vie quotidienne… même si je doute parfois de l’efficacité d’une telle conviction. L’indignation, c’est le moteur de la résistance, et c’est aussi la possibilité de préserver notre liberté… même si c’est risqué ! Certains, très nombreux en ont payé le prix et je leur porte un profond respect. S’indigner, résister… cela s’apprend et c’est d’ailleurs la raison d’être des « Territoires de la Mémoire ». Après tout, si la haine est un sentiment très fréquent et facile à encourager, alors pourquoi ne pas éduquer à la tolérance, au respect de l’Autre, à l’équité, à la justice… mais, soyons réalistes, cela reste un objectif très difficile à atteindre.
Bertholt Brecht a raison :
« Pire que le bruit des bottes, le silence des pantoufles ! »