Bienveillance
« Mots »

Par Henri Deleersnijder

« Je n’aime pas dire du mal des gens, mais, effec­ti­ve­ment, elle est gen­tille. » Par­mi d’autres répliques de même aca­bit du film Le Père Noël est une ordure (1982), adap­ta­tion d’une pièce de théâtre épo­nyme créée en 1979 par le groupe du Splen­did, celle-ci a par­ti­cu­liè­re­ment fait mouche. Elle est en tout cas révé­la­trice de la manière dont la gen­tillesse est en géné­ral per­çue dans notre monde tel­le­ment fas­ci­né par les gagnants. Ces durs ou ces cyniques, à l’ego sur­di­men­sion­né, qui font si sou­vent la une des médias.

Du fait de la niai­se­rie qui l’inspirerait, le com­por­te­ment auquel la gen­tillesse s’applique conti­nue de nos jours à avoir fré­quem­ment mau­vaise presse. En revanche, dans la nov­langue du mar­ke­ting, l’attitude dic­tée par la bien­veillance rem­porte tous les suc­cès. Un état d’esprit bien­veillant consti­tue certes une appré­ciable qua­li­té, ne fût-ce que par la dimen­sion altruiste qu’elle induit. Elle rend la vie de tout un cha­cun plus pai­sible, plus douce aus­si, et les rap­ports humains plus conviviaux.

Le Dic­tion­naire his­to­rique de la langue fran­çaise (sous la direc­tion d’Alain Rey) nous le confirme, pour lequel la bien­veillance sup­pose une « dis­po­si­tion favo­rable envers quelqu’un » et, qui plus est, « dans les rela­tions de per­sonne à per­sonne ». Mais, rap­pelle-t-il à bon escient, cette conduite était tra­di­tion­nel­le­ment celle d’un supé­rieur à l’égard d’un infé­rieur. Preuve qu’elle rimait aus­si avec une cer­taine condescendance.

Dans le monde actuel de l’entreprise, qui connaît tant de muta­tions dic­tées par le numé­rique, c’est de la part du per­son­nel employé que la bien­veillance est de plus en plus récla­mée. Pour les « robots de chair » que sont deve­nus les tra­vailleurs et tra­vailleuses des entre­pôts d’Amazon, cas de figure emblé­ma­tique, cela signi­fie se sou­mettre à des cadences infer­nales, puisque, pour cette socié­té de com­merce en ligne – à l’instar de tant d’autres –, c’est la per­for­mance finan­cière qui fait loi. Que devient alors l’idéal de bien­veillance clai­ron­né en haut lieu ? Il revêt, à coup sûr, les ori­peaux de la coercition…

C’est que les mots sont sou­vent uti­li­sés comme per­for­ma­tifs, autre­ment dit comme actes de lan­gage des­ti­nés à agir sur les autres : dans le champ du tra­vail, comme dans celui du poli­tique, on veut obte­nir l’adhésion de celles et ceux à qui l’on s’adresse. D’où l’importance de ne pas se lais­ser pié­ger, bref de gagner la bataille des mots, et sur­tout de ceux qui, par effet de mode, sont pris dans une telle spi­rale infla­tion­niste qu’on en oublie le sens caché dont ils sont por­teurs. Inter­ro­ger les concepts, sur­tout quand ils paraissent aller de soi, devrait être le b.a.-ba de toute ten­ta­tive per­ti­nente de com­pré­hen­sion des enjeux socio-éco­no­miques en cours.

Celui de bien­veillance, nou­veau totem mana­gé­rial, n’échappe pas à cette exi­gence. Il la par­tage d’ailleurs, selon Simone Veil, avec le terme « amour » : « [Il] ne se crie pas, il se prouve. » Par la créa­tion de syn­di­cats au sein de cer­tains mas­to­dontes, par exemple : c’est arri­vé chez Star­bucks, dont deux éta­blis­se­ments de ce géant du café ont vu l’installation d’une délé­ga­tion syn­di­cale dans l’État de New York. Il reste à sou­hai­ter que d’autres groupes réfrac­taires au syn­di­ca­lisme se laissent entraî­ner dans cette voie. Avec bien­veillance, bien sûr…

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