Archives de l'Aide-mémoire>Aide-mémoire n°83

Editorial
Défaire nos idées toutes faites sur l'anarchie

Par Julien Paulus, rédacteur en chef

« Y’en a pas un sur cent et pourtant ils existent », chantait Léo Ferré au sujet des anarchistes desquels il se revendiquait par ailleurs. Et, de sa voix et sa verve si particulières, les décrivait-il notamment comme « La plupart fils de rien ou bien fils de si peu / Qu’on ne les voit jamais que lorsqu’on a peur d’eux ». Mais qui sont-ils, ces fameux anarchistes qu’on évoque de temps à autre, le plus souvent de façon péjorative et, de fait, anxiogène ? Qu’est-ce donc finalement que l’anarchie ?

Dans le précédent numéro, Maite Molina Mármol nous entretenait déjà du « rêve égalitaire » soutenu dans les années trente par des mouvements anarchistes espagnols, en particulier catalans, et qui consistait dans la mise en œuvre concrète d’un nouveau projet de société, suscitant notamment l’admiration de George Orwell, présent à Barcelone en 1936. Celui-ci écrivit : « C’était bien la première fois dans ma vie que je me trouvais dans une ville où la classe ouvrière avait pris le dessus. À peu près tous les immeubles de quelque importance avaient été saisis par les ouvriers et sur tous flottaient des drapeaux rouges ou les drapeaux rouge et noir des anarchistes (…). Tout magasin, tout café portait une inscription vous informant de sa collectivisation (…). Il n’y avait pas d’automobiles privées : elles avaient été réquisitionnées ; et tous les trams, taxis et bon nombre d’autres véhicules étaient peints en rouge et noir. (…) Et le plus étrange de tout, c’était l’aspect de la foule. À en croire les apparences, dans cette ville les classes riches n’existaient plus. (…) (A)utant qu’on en pouvait juger, les gens étaient contents, emplis d’espoir[1]. »

Cependant, Orwell décrivait là une situation qui avait déjà disparu au moment où il rédigeait. Le rêve fut éphémère à Barcelone et une réaction à son encontre s’observa bien avant la fin de la guerre civile, en particulier lors des fameuses « Journées de mai » en 1937 qui menèrent à la répression des courants les plus révolutionnaires du camp républicain tels que la CNT (anarchiste) et le POUM (marxiste). Cet épisode est significatif d’une tendance historique lourde quant à l’anarchie : souvent accusé de violence, ce mouvement en a surtout été victime, en tout temps et en tout lieu, de la Catalogne des années trente à l’Ukraine de Makhno en 1920, en passant par le massacre de Haymarket Square en 1886 à Chicago ou, dans les années vingt, l’affaire Sacco et Vanzetti, également aux États-Unis.

Comment expliquer une telle hostilité ? Dans son remarquable ouvrage pédagogique L’anarchie expliquée à mon père, l’universitaire québécois Francis Dupuis-Déri (cité dans l’article d’Olivier Starquit ci-contre) propose une analyse audacieuse en rappelant qu’au XIXe siècle, « anarchie » et « démocratie » étaient presque synonymes et équivalents dans la détestation qu’ils suscitaient. Ainsi explique-t-il à son père : « Aux États-Unis comme en France, les premiers à se réclamer de la démocratie et à se dire démocrates sont des égalitaristes qui rêvent d’abolir les distinctions entre riches et pauvres, entre gouvernants et gouvernés[2]. » Il poursuit : « Le problème avec la démocratie, selon ses détracteurs, (…) c’est qu’elle est une régime irrationnel et chaotique, voire violent. Pourquoi ? Parce que c’est un régime contrôlé par les pauvres. (…) D’où l’idée du chaos et de la violence, d’où l’idée que la démocratie, c’est l’anarchie car plus personne ne respecte l’autorité légitime ni le juste ordonnancement des places et fonctions dans la société. Pour l’élite, il s’agit bien entendu d’un scandale[3]. » Et il conclut sur l’anarchie : « (…) aujourd’hui, c’est le mot qui remplace “démocratie” pour faire peur, pour effrayer l’opinion publique et pour critiquer les initiatives populaires[4]. »

De ce point de vue, l’hostilité à l’égard de l’anarchie cacherait en réalité une hostilité à l’égard de la démocratie. Une démocratie cependant entendue comme directe, où chacun peut se rassembler et participer à l’agora, où les décisions sont prises en concertation et à l’unanimité, selon un principe d’horizontalité absolu qui implique qu’un vrai débat ait lieu, reposant sur une stricte égalité d’accès à la parole pour tous, une écoute attentive et une capacité de proposition. De la politique, en somme.

Voici résumé, en quelques grands traits, le projet anarchiste, auquel il conviendrait d’ajouter, d’une part, qu’il ne s’entend que par la libre adhésion de chacun et, d’autre part, qu’il est considéré comme légitime à défendre coûte que coûte. Et, de fait, comme le rappelait Ferré, les anarchistes, « faudrait pas oublier que ça descend dans la rue » !

  1. George ORWELL, Hommage à la Catalogne, Paris, 10/18, 2000 [1936-1937], pp. 13-14.
  2. Thomas DÉRI et Francis DUPUIS-DÉRI, L’anarchie expliquée à mon père, Montréal, Lux, 2014, pp. 13-14
  3. Idem, p. 12
  4. Idem, p. 15