Le mythe des condamnations « à 10 ans de camp de rééducation par le travail sans droit à la correspondance et sans droit aux colis » en Union soviétique
Par Jean-Louis Rouhart
L’étude de l’histoire de l’appareil judiciaire répressif en Union soviétique et de la correspondance des détenus du Goulag réserve quelques surprises. Ainsi, on découvre que la mesure pénale prévoyant une condamnation « à 10 ans de camp de rééducation par le travail sans droit à la correspondance et sans droit aux colis » ne figurait pas dans le Code Pénal de l’Union Soviétique. En fait, il s’agissait d’une formule inventée par le ministère de l’Intérieur pour servir d’écran au très grand nombre de condamnations à la peine capitale (750.000) qui furent prononcées par défaut et sans appel lors de la Grande Terreur (1937 - 1938).

Prisonniers au travail sur le canal de la Mer Blanche
Quand ils étaient interpellés par les proches qui voulaient avoir des nouvelles des condamnés, les représentants du ministère devaient répondre oralement que les personnes concernées avaient été condamnées à cette peine, alors qu’en réalité elles avaient déjà été fusillées. De nombreux témoignages montrent que les citoyens soviétiques crurent à la véracité de ces déclarations.
Au milieu des années 40, les délais d’emprisonnement des premiers condamnés à « dix ans sans droit à la correspondance » commencèrent à prendre fin. En outre, les familles des détenus comptaient beaucoup sur l’amnistie qui avait été annoncée en raison de la victoire de l’Union Soviétique durant la guerre. Néanmoins, même après cette amnistie, aucun prisonnier ne rentra des « camps lointains » – et pour cause. À ce moment, les administrations furent submergées de demandes de renseignement sur le sort des détenus. Lavrenti Beria, qui contrôlait à ce moment l’ensemble de la sécurité intérieure et extérieure de l’Union soviétique, suggéra alors de répondre que les prisonniers étaient décédés durant leur détention dans les camps et les prisons du Goulag. Des certificats de décès furent établis, sur lesquels figuraient des dates et des causes de décès imaginaires.
Cette situation perdura, même après le décès de Staline. Les mensonges sur les causes de décès des prisonniers du Goulag durant la Grande Terreur survécurent à l’ère Khrouchtchev et à celle de ses successeurs Brejnev, Andropov et Tchernenko. Il fallut attendre la Perestroïka et un arrêté du KGB de l’URSS du 30 septembre 1989 pour que les administrations soient autorisées à informer correctement les gens et à indiquer dans les actes de décès les dates exactes et les vraies causes des décès. À ce moment, on réalisa enfin pourquoi aucun des condamnés à « 10 ans sans droit à la correspondance » n’avait jamais donné signe de vie.
Ces constructions mensongères, répétées et officialisées pendant des années, ne manquent pas d’interpeller. Même si la Grande Terreur a été versée depuis dans les poubelles de l’Histoire, ses éléments fondamentaux (régime dictatorial, mise sous tutelle du pouvoir judiciaire, tortures, exécutions sommaires, diffusion d’informations fausses…) demeurent toujours d’actualité.