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« Mémoire(s) et identité(s) : Quand le passé bouscule le présent » : compte-rendu du colloque du 8 mai 2015

Par Gaëlle Henrard

Dans un livre intitulé Les faiseuses d’histoires[1], Vinciane Despret et Isabelle Stengers font référence à Virginia Woolf qui, à la veille de la Deuxième Guerre mondiale, a refusé de signer une pétition des intellectuels anglais qui appelaient à se mobiliser contre Hitler au nom de la démocratie et de la liberté : « Comment, disait-elle, pourrais-je signer une pétition pour un pays qui s’approprie les valeurs dont il refuse de reconnaître aux femmes le droit de les exercer ? Puisqu’elles n’ont ni droits, ni liberté, ni égalité, je ne peux pas faire ça, je ne signe pas ».

« En janvier 2015, après les attentats de Paris, beaucoup (associations, individus, mouvements, partis) se sont dits “Charlie” au nom de valeurs de démocratie, de liberté d’expression, d’égalité. Et beaucoup aussi, qui ne se reconnaissaient pourtant pas dans les attentats, ont refusé cette identification au nom d’une autre mémoire, d’un autre parcours. Et ce que disaient Vinciane Despret et Isabelle Stengers, c’est qu’il était toujours difficile de mener le combat de la mémoire et en même temps d’essayer de trouver une sérénité pour penser, pour penser de manière constructive et pour continuer d’avancer. (…) Bien sûr, il faut la confiance c’est indispensable. Mais il ne faut jamais oublier que ce monde oblige à lutter, que rien n’y est normal et ne jamais arrêter de penser ensemble, de cultiver l’insoumission, y compris à nos propres évidences, les uns avec les autres, par les autres et grâce aux autres.»

Ainsi Dominique Dauby a-t-elle ouvert le colloque des Territoires de la Mémoire du 8 mai 2015, organisé en partenariat avec le Centre d’études « Démocratie » de l’Université de Liège : « Mémoire(s) et identité(s) : Quand le passé bouscule le présent ». Organisé en ateliers liés à différentes disciplines, ce colloque était une tentative de mettre en présence des discours académiques et des discours davantage ancrés dans un travail de terrain.

Pour cadrer le sujet d’un point de vue juridique, Geoffrey Grandjean, politologue de l’Université de Liège, nous a proposé de penser les politiques mémorielles qu’il définit comme « l’ensemble des interventions des acteurs publics qui visent à produire et à imposer une mémoire officielle », telles que, par exemple, les « lois mémorielles ». Son hypothèse est que ces autorités publiques vont en fait jouer sur différentes facettes de la contrainte pour essayer d’imposer une mémoire collective, façonner une identité et orienter les comportements des membres d’un système politique. Nous rappelant la classification des juristes des instruments mémoriels sur la base de la portée normative, sa typologie s’est basée sur trois niveaux de contrainte : la contrainte sanctionnatrice, la contrainte prescriptive et la contrainte latente.

Geoffrey Grandjean et Yves Monin

Geoffrey Grandjean et Yves Monin

Là où les instruments relevant de la contrainte sanctionnatrice usent d’une sanction pénale (exemple de la loi belge qui réprime la négation du génocide des Juifs et qui interdit certains comportements), les instruments mémoriels jouant sur la contrainte prescriptive usent d’un mécanisme visant à imposer une obligation de faire sans recourir aux mécanismes de l’interdiction sanctionnée pénalement. Les comportements sont alors prescrits à travers l’enseignement ou la recherche, la contrainte étant bien présente puisqu’elle encadre l’activité sans toutefois recourir à la sanction en cas de non-respect. Mais c’est le dernier cas de contrainte qui intéressait particulièrement Geoffrey Grandjean. En effet, les instruments juridiques relevant de la contrainte latente ne comportent a priori pas de mécanismes explicites de contrainte. Or, s’ils servent avant tout à reconnaître la réalité d’un fait historique, une fois couplés avec une loi dont la contrainte est sanctionnatrice, ils deviennent des instruments de contrainte effectifs, cela sans compter leur portée symbolique puisque les autorités publiques agissent à travers eux sur les mémoires collectives et par là même sur « l’institution imaginaire des identités collectives ».

Le Décret Mémoire de la Fédération Wallonie-Bruxelles a ainsi été questionné à la lumière de cette classification. Yves Monin, chargé de mission à la Cellule de coordination pédagogique « Démocratie ou Barbarie » estime clairement que le Décret Mémoire sort de cette catégorisation. Permettant au contraire de développer une approche assez critique de la mémoire, cet instrument décrétal permet par exemple à des acteurs portant une mémoire collective différente de rentrer des projets et donc, le cas échéant, de recevoir des subsides des pouvoirs publics (sans pour autant laisser la porte ouverte aux négationnistes). Selon Geoffrey Grandjean, il s’agit plutôt là d’une force d’influence et non de contrainte. La subtilité néanmoins est que, si la contrainte est un moyen d’imposer unilatéralement quelque chose en vue d’un objectif clair, dans le cadre de l’influence, la personne qui souhaite entrer dans cette relation d’influence accepte la contrainte.

Dans un registre peut-être plus inattendu, Pierre Ginet, géographe de l’Université de Lorraine, a exposé le rapport parfois difficile entre mémoire et société à travers la figure de l’aménageur, sorte d’intercesseur entre décideurs et société, « façonnant pour des décennies l’espace et la vie des gens ». L’enjeu est de taille, nous dit-il, en regard du brassage culturel, du réveil des identités et face au défi de la cohabitation de groupes sociaux qui ne partagent plus nécessairement les mêmes valeurs ni les mêmes mémoires. Mais, si dans le « faire société », le rôle de l’aménageur est indéniablement fondamental, la responsabilité qu’on entend lui donner semble manifestement démesurée, notamment au niveau européen où l’économique prime de loin sur le social mais où le patrimoine est présenté comme « un instrument de cohésion sociale en encourageant la revitalisation de lieux de mémoire collective ». Entre politique européenne et nationale, Pierre Ginet n’hésite pas à présenter « l’aménagement comme étant d’abord un art de l’esquive » et à qualifier « la politique du patrimoine comme une politique de la patate chaude ». Face à cet « emballement de la tectonique sociale et territoriale » (jeunes contre habitants, Tiers-monde contre Occident, régions riches contre régions pauvres, etc.), Pierre Ginet questionne la réappropriation des droits démocratiques et la webocratie comme une éventuelle porte de sortie.

Pour Herman Van Goethem, conservateur du musée Kazerne Dossin à Malines, le constat semble autre sans pour autant s’opposer à celui de son interlocuteur. Le mémorial malinois, musée et centre de documentation sur l’Holocauste et les Droits de l’Homme, constitue en effet un véritable projet politique qui ne cache pas son caractère identitaire régional flamand et qui, par la même occasion, ne semble pas nier un passé parfois peu reluisant. En nous rappelant que le passage de l’intime à l’espace public et donc à la mémoire collective est un processus qui prend du temps, Herman Van Goethem nous montre que les projets de type urbanistique ou architectural, tels que le musée Kazerne Dossin, portent en eux, de façon parfois visible voire surréaliste, les traces de ce temps long nécessaire à la reconnaissance collective.

Sophie Ernst

Sophie Ernst

Au cours de l’atelier sur la pédagogie et la mémoire, Sophie Ernst philosophe et pédagogue, a ancré sa réflexion sur le rapport mémoire/morale qui se joue, selon elle, au travers d’une pédagogie de la subjectivité. En effet, rappelant l’époque (toujours en cours à certains égards) où on emmenait à Auschwitz des cars entiers de jeunes pour les vacciner contre les crimes de masse et les horreurs de la Deuxième Guerre mondiale, « piqûre qui promettait un basculement de l’Histoire dans le sens de la prévention », elle a réitéré tout son scepticisme face à de telles pratiques pédagogiques. La présomption (ou le pari) des pédagogues dans ce cadre, portait sur l’idée d’une rupture d’identité : le jeune vivrait en effet, à l’occasion d‘un tel voyage, une forme de conversion vers une identité stable supposée aller « dans le bon sens ». Politiques comme enseignants avaient alors le sentiment de faire œuvre de résistance : un voyage conçu comme un vaccin dans une politique de prévention et avec une identité de conversion morale, procédé rapide et chiffrable. À cette pédagogie du vaccin, qu’on a pu appeler « de l’horreur », Sophie Ernst oppose une pédagogie de la subjectivité en mettant en avant la notion de « chemin de culture » suivant laquelle l’identité est un récit de soi-même et des « aventures de la conscience », avec ses déplacements, ses certitudes, ses contradictions successives, ses stabilités nouvelles et toujours provisoires, qui conduit l’individu, à travers ce « chemin du désespoir », à une « mêmeté », c’est-à-dire une identité multiple mais en étant toujours lui-même. Elle-même engagée dans cette résistance par l’enseignement, Sophie Ernst pense que c’est ce chemin de culture qu’il faut viser. Cependant, ce type de travail s’oppose complètement à ce qu’impose la société actuelle qui valorise la forme du présentisme avec une gestion de la mémoire dans un temps cyclique d’anniversaires qui, à la fois, reviennent chaque année mais qui ne semblent jamais avoir besoin d’être approfondis et questionnés. Or, le régime de l’anniversaire, nous dit Sophie Ernst, c’est précisément le contraire du chemin de culture et c’est aussi le contraire du temps progressif politique auquel elle tente de convier ses étudiants. Ce régime d’historicité du zapping du choc et des anniversaires successifs casse le sentiment d’historicité. Sophie Ernst nous parle donc d’une pédagogie de la résistance au présentisme, par et avec une construction du sujet dans la durée, contre les identités figées de départ ou les identités voulues par le politique, pour construire un sujet plein.

Rudi Creeten, qui a enseigné l’Histoire pendant plus de dix ans et qui est désormais directeur de l’Athénée Léonie de Waha à Liège, a quant à lui exposé l’importance d’une pédagogie du projet dans le cadre du travail de mémoire. Selon lui, c’est en prenant le jeune dans sa globalité et en l’impliquant dans la durée du projet que l’on peut accéder à un vrai travail de mémoire qui ne serait pas simplement un moyen de se donner bonne conscience. La valeur d’une telle pédagogie réside certainement dans la création de petits collectifs où on apprend à discuter, à ne pas être d’accord, où on découvre les petites dominations internes et où on réalise un travail de type coopératif qui, peut-être, construit des sujets pleins pour reprendre les termes de Sophie Ernst.

Olivier Klein

Olivier Klein

Les travaux de l’après-midi ont repris avec l’atelier consacré à la psychologie sociale. Olivier Klein, psychologue social de l’Université Libre de Bruxelles, nous a montré comment, partant du postulat cher à Maurice Halbwachs selon lequel c’est le présent qui construit le passé, les conflits présents pouvaient construire ou valoriser des mémoires ad hoc. À l’inverse, ses recherches tentent de comprendre comment la mémoire peut prédire certaines attitudes conflictuelles. L’idée est de partir du conflit qui pose des questions de justice (répartition des ressources et des règles légitimes pour organiser cette répartition), ce qu’Olivier Klein nous a exposé avec le cas concret du conflit communautaire belge. La psychologie sociale montrerait que lorsque l’un des deux groupes ne respecte pas ces règles de justice que l’on considère comme légitimes, il y a moralisation : on interprète le non-respect de l’autre au moyen de caractéristiques profondes présumées inscrites chez les membres de ce groupe et on étaye ces caractéristiques à travers des stéréotypes sociaux ou à travers de représentations du passé, donc de la mémoire. Par exemple, le Flamand qui va refuser au francophone d’exercer son droit de s’exprimer dans sa langue dans certaines communes, va souvent être assimilé au collabo pendant la Deuxième Guerre mondiale. La violation d’un principe de justice peut ainsi être justifiée par un stéréotype et par une mémoire particulière. Cela fonctionne de la même manière du côté flamand et du côté francophone. Olivier Klein a toutefois mis en avant une conclusion plutôt optimiste : à mesure qu’on avance dans les générations, il semble qu’il y ait une diminution des attitudes conflictuelles, corolaire d’un estompement d’une certaine mémoire collective.

Pour répondre à Olivier Klein via un autre sujet, Sarah Demart, socio-anthropologue de formation et chercheuse au CEDEM de l’Université de Liège, nous a montré à travers l’étude du quartier Matonge à Bruxelles que l’enjeu postcolonial et notamment la mémoire collective liée à la période coloniale, serait davantage un enjeu belgo-belge que belgo-congolais. En cela, sa communication a fait écho à celle d’Olivier Klein en montrant que la Belgique peine à considérer le débat postcolonial comme un sujet de société et à interroger l’élaboration d’une histoire commune qui fasse justice aux différentes mémoires de la colonisation, entre Belges et Congolais, entre Blancs et Noirs mais aussi entre Wallons et Flamands. Sarah Demart a mis en avant plusieurs hypothèses pouvant expliquer ce non-débat et a finalement posé la question de la fragilité identitaire belge. Le débat postcolonial serait d’abord, selon elle, un débat national qui interroge le lien social au regard d’une colonie qui, à une époque, a constitué le lien social.

Isabelle Veyrat-Masson

Isabelle Veyrat-Masson

Pour l’atelier sur les médias, Isabelle Veyrat-Masson, théoricienne des médias et spécialiste du traitement télévisuel de l’Histoire et de la mémoire, nous a montré la difficulté rencontrée, mais finalement contournée avec une grande imagination, par la télévision publique ou privée pour monter des documentaires historiques sur base d’archives qu’on pourrait dire épuisées et massivement essorées à force d’utilisations répétées. Entre manipulations de l’image d’archive (recadrage, zoom, colorisation, insertion de faux éléments) et créations de docu-fictions, en passant par les erreurs historiques assumées ou non, en ce compris par les conseillers historiques qu’on voudrait être les garants du discours scientifique, les mises en scène d’interviews et autres jeux sur le témoignage pas toujours passé au crible de la critique, le constat est peu reluisant pour autant qu’on attende de ces documentaires une information critique. Si notre regard sur le passé évolue sans cesse et que donc l’historiographie se renouvelle incontestablement et légitimement, la télévision paraît incapable de penser cette évolution sereinement et de remettre en question ses propres codes, ses propres exigences, ses formes comme son fond, et finalement de se passer elle-même au crible de la critique.

Donnant la réplique à sa collègue française, Bernard Balteau, journaliste et réalisateur ayant longuement travaillé à la RTBF, a pu quant à lui, faire montre d’une certaine nostalgie quant à la télévision de service publique et à son équipe « Histoire » aujourd’hui dissolue car trop chère et manifestement pas assez concurrentielle face au football ou à la formule 1. Pour lui, le documentaire historique à la télévision est autre chose que l’histoire traditionnelle telle qu’on peut l’enseigner notamment à l’université. Ses atouts sont incontestables pour parler aux gens, toucher à l’imaginaire, notamment par l’image. Les défauts du genre, s’ils ne sont pas niés, sont relégués car échappant, c’est un fait quasi certain, au regard du téléspectateur à qui s’adresse le documentaire historique. Celui-ci sert la télévision, pas l’Histoire. Bernard Balteau ne nie pas la spectacularisation du passé à la télévision qui s’adresse à tout le monde en général et à monsieur et madame tout le monde en particulier, mais il justifiera ces biais par ce qu’il appelle la recherche d’une image juste. Si bien sûr l’Histoire est reconstruction et art du récit, comment néanmoins considérer les reconstitutions qui sont pures fictions et mises en scène et dont le téléspectateur n’a, dans son immense majorité, pas conscience ? Bernard Balteau répond par la justesse avec laquelle seront évoqués ces faits, objets de reconstitution. Mais il enjoint parallèlement à une éducation aux médias et à l’image en particulier.

Bernard Balteau

Bernard Balteau

Cet atelier sur les médias nous aura également ramenés à la question de la temporalité déjà évoquée auparavant : temporalité pour la pensée critique et la compréhension d’une part, temporalité de l’anniversaire et du sensationnel d’autre part.

Fort de toutes ces réflexions, Jérôme Jamin, à qui incombait la tâche de conclure, a pris de la hauteur en mettant en balance un double constat. D’une part le constat positif, derrière cette « foire mémorielle », d’une société suffisamment mature pour reconnaître qu’elle s’invente chaque jour, pour assumer la construction de son propre imaginaire, « pour accepter collectivement que son sens, ses valeurs, son avenir, ses lois, son passé sont des constructions sociales » : « On invente tout, on crée du sens, on fait être un monde, on le fait tellement être qu’on finit par croire qu’il existe sans nous alors qu’on le crée tous les jours. » La possibilité, voire l’encouragement à reconnaître le caractère construit de nos sociétés semble être une bonne nouvelle en regard de sociétés passées ou présentes où, au contraire, la norme est reconnue comme indiscutable. Il semble donc reconnu et accepté de pouvoir s’interroger sur la mémoire qu’on veut avoir individuellement et collectivement.

Mais d’autre part, faut-il aussi mettre dans la balance notre rapport à cet imaginaire que l’on reconnaît créer. Or, entre l’hétéronomie et l’autonomie chères à Castoriadis, Jérôme Jamin observe que la première semble l’emporter sur la seconde. Dans quelle mesure participons-nous à l’officialisation de notre histoire ? Quel rôle jouons-nous dans notre mémoire collective ? Qui statue sur notre imaginaire ? Qui statue sur notre passé ? Et dans quelle mesure sommes-nous acteurs de notre devenir ? Force est de constater que le constat est moins optimiste. Fil conducteur de cette journée de réflexion, ces questions ont essayé de trouver réponse au sein des différentes communications : des tentatives peut-être pour nous aider à être autonomes concernant notre mémoire, c’est-à-dire pour y réfléchir en conscience et à qui en décide. La réflexion derrière les questions de mémoire et d’identité est donc peut-être celle de l’autonomie : se sentir libre par rapport à son passé, à son futur et pouvoir les reconnaître comme siens.

  1. DESPRET V., STENGERS I., Les faiseuses d’histoires. Que font les femmes de la pensée ? (coll. Les Empêcheurs de penser en rond), éd. La découverte, 2011.