L’(auto ?) - libération des prisonniers du camp de concentration de Buchenwald : retour aux sources ?
Par Jean-Louis Rouhart
La question de savoir si le camp de concentration de Buchenwald a été libéré par les troupes américaines ou s’est auto-libéré sans l’intervention de celles-ci a suscité et suscite encore de nos jours la polémique1.
Pendant de nombreuses années, la thèse qui a prévalu, surtout dans l’ancienne République Démocratique Allemande (RDA), fut celle de l’auto-libération du camp par les prisonniers politiques communistes. Fortement résumée, cette version était la suivante : à l’approche des premiers éléments blindés américains, l’après-midi du 11 avril 1945, des groupes de combat auraient pris d’assaut la « tour », c’est-à-dire le grand portail d’entrée du camp, et conquis les miradors en se saisissant des gardiens SS. Après quoi, des prisonniers auraient poursuivi les SS qui s’étaient enfuis dans les bois environnants, jusqu’à ce que, deux jours plus tard, des unités de l’armée de Patton prennent la direction du camp. Selon cette version, les troupes américaines n’auraient pas libéré le camp de Buchenwald, ce seraient les prisonniers politiques eux-mêmes qui auraient préparé délibérément, puis déclenché et exécuté la révolte armée. Le camp se serait libéré lui-même.
Mémorial de Buchenwald
Après l’effondrement du régime de la République Démocratique Allemande en 1989 et la réunification de l’Allemagne en 1990, des historiens ouest-allemands se mirent à contester vigoureusement cette interprétation des faits. Ils critiquèrent vivement l’action des résistants communistes, en particulier ceux qui avaient réussi à exercer des fonctions dirigeantes au sein du camp, à savoir les « Kapos ». Ils leur reprochèrent d’avoir collaboré passivement et activement avec les SS, d’avoir commis certains délits sur d’autres prisonniers et d’avoir fait preuve de discrimination à l’égard des détenus non-communistes à Buchenwald. En outre, ils affirmèrent que l’action des résistants communistes avait été amplifiée, transformée en mythe pour affermir l’idéologie de la RDA et lui donner une légitimation historique. En s’appuyant sur des témoignages de prisonniers non-communistes, ils arrivèrent à la conclusion que l’épisode de l’assaut de la « tour » avait été une affabulation destinée à mettre en valeur les anciens résistants communistes, devenus par la suite des hommes politiques occupant des postes à responsabilité dans la RDA. Selon eux, il n’y aurait pas eu de confrontation entre les prisonniers et les gardiens SS, ceux-ci s’étant enfuis à l’approche des chars américains.
Après les années 90, les historiens d’Allemagne de l’Ouest furent à leur tour suspectés d’avoir voulu exclure l’héritage communiste des fondements du nouvel État allemand réunifié. Leur interprétation, qui faisait la part (trop ?) belle aux libérateurs américains, fut quelque peu ajustée. On pencha désormais vers une libération à la fois de l’extérieur et de l’intérieur, c’est-à-dire qu’il fut admis que la libération du camp par les troupes américaines avait été appuyée et facilitée de l’intérieur par les prisonniers politiques. Profitant de la couverture que leur offraient les chars américains, les prisonniers auraient procédé au désarmement et à l’arrestation des gardes SS restés sur place et auraient œuvré au maintien de l’ordre dans le camp. Conjointement avec l’armée américaine, ils auraient libéré le camp.
Cette version n’était certes pas neuve et renvoyait aux sources datant des premières heures ou des premiers jours suivant la libération du camp. Il s’agissait de résolutions, de communiqués et de journaux intimes de prisonniers qui avaient été soit négligés dans les années qui avaient suivi pour des raisons de propagande communiste en RDA, soit écartés par réaction aux outrances de cette même propagande dans l’Allemagne réunifiée.
Aujourd’hui, on estime qu’il avait fallu aux prisonniers un certain courage, voire de l’héroïsme, pour s’assurer que les gardiens avaient effectivement pris la fuite, capturer les SS qui demeuraient encore dans le camp, poursuivre ceux qui s’étaient enfuis dans les bois et les capturer, parfois aux termes de véritables combats. En outre, les résistants avaient dû effectuer un long travail de préparation afin évaluer les risques d’une insurrection, désigner des responsables fiables, élaborer un plan de bataille adapté aux circonstances et amasser clandestinement des armes, au péril de leur vie. Cette volonté de fomenter une révolte et de s’opposer à l’ennemi ne justifiait certes pas que l’on puisse parler dans ce cas d’« auto-libération », mais attestait que, dans le chef des meneurs, il y avait eu un plan délibéré de révolte pour libérer le camp et que seule l’attente d’une occasion propice avait retardé le moment du déclenchement des hostilités.
- Cette polémique fait l’objet d’un exposé plus détaillé dans un article du numéro d’avril 2015 de la revue de la Fondation Auschwitz Témoigner. Entre histoire et mémoire, paru sous le titre « L’(auto ?)-libération des prisonniers du camp de concentration de Buchenwald vue par les historiens allemands ».