Mémoire familiale et construction politique Imprégnation, transmission, génération

Entretien avec Anne Muxel

Propos recueillis par Gaëlle Henrard

Crédits: Aurore Papegay, CEVIPOF/Sciences Po.

Les travaux d’Anne Muxel dans le champ de la sociologie politique s’organisent autour d’une interrogation centrale : comment les individus deviennent-ils des sujets politiques, et comment cette construction s’inscrit-elle dans les histoires familiales et générationnelles ? Ses recherches ont progressivement articulé deux grands volets : d’une part la mémoire familiale et la transmission intergénérationnelle ; d’autre part la formation, la transformation et la recomposition des comportements politiques au cours de la vie et entre générations.

Vous avez beaucoup travaillé sur la transmission de la mémoire familiale. Entre mémoire individuelle et mémoire collective, de quoi est faite cette mémoire et quelle est sa dimension politique ?

La mémoire familiale telle que je l’ai abordée consiste en un ensemble de références, de valeurs, de ressentis, d’impressions, d’émotions, de souvenirs. C’est un corpus tant cognitif que sensoriel et impressionniste. Sorte d’arrière-fond que chaque individu porte en soi, qui l’habite et qui prend du sens au fur et à mesure du temps qui passe en fonction de l’identité présente de l’individu, des circonstances auxquelles il est confronté dans sa vie, des événements marquants, notamment politiques, qui peuvent se produire. Tout cela n’est pas toujours présent à la conscience mais peut revenir notamment par le biais de la mémoire involontaire, cette mémoire proustienne qui est d’abord sensorielle. Des souvenirs anciens peuvent remonter à la conscience, ramener le décor de la vie passée au travers d’une émotion qui prend sens dans la réalité présente. Proust a bien montré ce phénomène dans son œuvre À la recherche du temps perdu.

Dans mon travail consacré à la mémoire familiale, j’ai cherché à comprendre comment elle participe à la construction de l’identité présente de l’individu et comment cela va donner du sens à sa façon de considérer le monde environnant, y posant des choix y compris dans le champ politique.

Dans mon livre Individu et mémoire familiale1, j’avais identifié trois fonctions essentielles de la mémoire familiale : une fonction de transmission, une fonction de reviviscence et une fonction de réflexivité. Dans cette dernière fonction, la mémoire familiale est convoquée par l’individu pour faire le bilan de ce qu’il veut conserver ou rejeter des éléments de son passé familial. C’est un travail de sélection qui permet de faire des arbitrages, de formuler des choix, en fonction des situations rencontrées dans son existence, dans les relations que l’on nouera avec les autres, notamment avec ses propres enfants. Ce retour réflexif peut aussi aider à appréhender dans le présent des choix de société et décider d’orientations politiques.

Quels canaux, quels mécanismes sociaux emprunte cette transmission mémorielle ?

Il y a des canaux implicites, plutôt du côté des affects, et des canaux explicites du côté desquels se trouvent les normes et les discours parentaux, à cela près que les normes sont intériorisées par les individus et passent en conséquence aussi par des canaux implicites de comportements et d’attitudes. Dans la vie quotidienne, la transmission des valeurs, des repères politiques, mais aussi de toutes sortes de comportements sociaux et culturels, se fait très largement par imprégnation. Et de fait, les mécanismes explicites et implicites qui opèrent sont en fait imbriqués et très difficiles à dissocier tant ils agissent ensemble et concomitamment.

On retrouve cette même complexité dans le travail de la mémoire. Une part de celle-ci est volontaire, accessible à la conscience, mais elle se trouve toujours concurrencée et parfois contredite par toute une part de la mémoire implicite, arrimée à la mémoire sensorielle et reliée à des affects et des ressentis profonds. Ces pans de mémoire « involontaire » reviennent à la conscience comme par effraction.

De façon analogue, la socialisation politique, qui se fait de façon très précoce dans la vie des familles, ne relève pas nécessairement de la transcription d’un discours explicite (« je veux que tu penses ceci ou cela », « il faut que tu votes pour un tel ou pour une telle », « je veux te transmettre telle ou telle chose », « je suis de gauche ou de droite »). Elle opère au travers de mécanismes d’imprégnation au quotidien à partir desquels l’enfant va décoder les réactions de ses parents, leurs prises de positions. L’enfant capte des bribes de discussion et réalise ses propres observations dans le cadre de toute la complexité des interactions familiales, souvent sans que les parents s’en rendent compte. Par cette imprégnation, s’enregistrent et se construisent une identité et des repères sociaux. L’enfant va ainsi situer sa famille mais aussi sa propre place au sein de celle-ci et plus généralement au sein de la société. Notons la prévalence de cette dimension implicite sur les discours des parents. Un discours aura moins de poids qu’un comportement, surtout s’il n’est pas cohérent avec le comportement observé. Cette mise en cohérence est absolument essentielle pour que la transmission opère de façon efficace.

Par ailleurs, cette transmission prend une tournure intéressante dans notre modernité tardive en raison de l’individualisation qui touche tous les registres de la vie sociale mais aussi les interactions au sein de la famille. Il y a un double mouvement : les parents veulent continuer à transmettre ce à quoi ils croient (idées, valeurs), cela reste un ressort affectif profond, mais il y aussi dans le discours éducatif ambiant, l’idée qu’il faut favoriser l’autonomie et l’indépendance du sujet, respecter les singularités personnelles, renforcer la capacité que l’enfant doit lui-même développer à partir de ses propres aspirations. Cela rend la transmission complexe, et d’une certaine façon paradoxale : elle doit opérer entre le risque sous-jacent d’une imposition et l’idée que chacun doit se déterminer par soi-même.

En regard de cette individualisation justement, le rapport au passé et à la mémoire familiale a-t-il changé aujourd’hui ?

La génération actuelle est en recherche de sens et de repères pour décoder une réalité environnante de plus en plus complexe et anxiogène face à toutes sortes de menaces et dans une société d’accélération sociale du temps bien décrite dans les travaux du sociologue allemand Hartmut Rosa. Contrairement à ce qu’on peut croire, les jeunes sont intéressés par les expériences du passé et par le vécu de leurs parents et grands-parents. Ces témoignages et récits d’expériences concrètes peuvent les aider à se projeter à leur tour dans un avenir.

Dans les processus de transmission familiale, vous observez que la continuité prévaut sur la rupture. Dans quelle mesure l’héritage détermine-t-il des comportements politiques, qu’il s’agisse de tendances à l’engagement politique ou inversement à une forme de désintérêt pour ces questions ?

Je dirais qu’il y a des prédispositions politiques qui se forment très tôt dans les familles où les convictions sont prégnantes, où le niveau de politisation des parents est important et surtout cohérent, chez les deux parents. Il y a en effet plus de chances que la transmission politique opère si le discours des valeurs se double par un engagement actif que ça soit dans des organisations politiques ou syndicales, dans des associations, ou en faveur de la communauté en général. Dans ces cas, il y a de fortes chances pour que les individus issus de ces familles reproduisent ces comportements militants. Par ailleurs, l’orientation idéologique, mesurée à l’aune du clivage gauche-droite se transmet dans les familles. Elle joue à la fois le rôle d’un repère politique élémentaire et d’une affiliation affective. Les deux tiers à peu près des individus en France s’inscrivent dans une filiation politique idéologique. Les ruptures qui se traduisent par un changement de camp politique par rapport aux parents restent très minoritaires (10%-15%).

Vous parlez de la dimension affective des orientations idéologiques, cela me fait penser à la polarisation actuelle des débats. Comment articuler la reproduction au sein des familles, dans ses effets parfois exponentiels, avec les fractures qui semblent se creuser dans la société ?

Bien souvent, les jeunes générations ne font qu’amplifier un phénomène politique déjà existant chez les adultes. Certes on peut dire que les jeunes sont plus abstentionnistes, mais l’ensemble du corps électoral l’est aussi de plus en plus. Certes ils sont plus extrémistes, mais les choix électoraux de l’ensemble du corps électoral le sont aussi davantage. Ils ne font donc que renforcer bien des phénomènes observés chez leurs aînés. Cette polarisation politique à laquelle on assiste (à gros traits RN ou LFI) provoque souvent du débat, du conflit, des disputes au sein des familles. La question de l’extrémisme peut diviser dans les familles de gauche sur Mélenchon par exemple, et dans les familles de droite sur le RN.

Il y aussi des situations de rupture dans les lignées familiales…

Il y a en effet des situations de rupture, souvent causées par des positionnements plus extrêmes. Mais c’est assez minime et par ailleurs non désiré, étant donné le coût affectif important que cela représente. Elles ne viennent que très rarement des parents qui cherchent à préserver le lien aux enfants. Il faut rappeler à cet égard que ça n’est pas la politique qui crée le plus de ruptures familiales, mais elle peut servir de catalyseur à des conflits latents. Dans le temps de la jeunesse, les enfants peuvent prendre une certaine distance par rapport au modèle familial, y compris dans sa dimension politique. Mais au fur et à mesure que les années passent, ils peuvent se retrouver dans les choix originels de leur cercle familial, se sentir plus proches de leurs parents, pardonner certaines choses.

La mémoire familiale peut devenir une instance de réconciliation. Dans les derniers âges de sa vie, davantage conscient de sa propre finitude, on peut s’apprêter à quitter le monde en se raccrochant à quelque chose de son passé. Plus on vieillit, plus on a tendance à reconvoquer la mémoire du passé comme pour freiner la marche du temps. Elle accompagne et autorise la séparation.

Dans ce mouvement de retour à un passé familial, n’y a-t-il pas des combinaisons plus propices entre certaines générations ?

Au sein d’un groupe familial, la transmission intergénérationnelle est parfois enrayée quand il y a un secret ou un silence (les psychanalystes ont bien documenté cela).

Couverture du livre de Nicole Lapierre intitulé Le silence de la Mémoire : à la recherche des juifs de Plock

Dans Le silence de la mémoire2, Nicole Lapierre raconte que les rescapés des camps n’arrivaient pas à transmettre ce qu’ils avaient vécu à leurs enfants et qu’ils se réfugiaient dans un silence. Pour beaucoup d’entre eux, leur expérience, par son horreur, n’était pas partageable. Dans ce cas, l’enfant, même inconsciemment, veut protéger son parent en acceptant son silence. Il comprend que c’est trop douloureux pour son parent. Bien souvent, la volonté de connaître un passé familial ressurgit à la troisième génération, celle des petits-enfants qui s’emparent de ce silence et cherchent éventuellement à le combler. Le lien plus distant à l’événement autorise cette troisième génération à se lancer dans une quête mémorielle. L’incidence des secrets de famille et des non-dits a été bien mise en lumière par le psychiatre et psychanalyste Serge Tisseron. Dans le champ littéraire, nombreux sont les exemples qui illustrent cet aspect de la transmission entre générations. L’écrivaine Alice Zeniter, dans son livre, L’art de perdre, a réalisé un travail d’enquête sur son grand-père harki qui n’avait jamais raconté son histoire et au sujet de laquelle la génération intermédiaire n’avait que très peu d’informations.

Peut-on revenir sur cette notion de génération. Qu’est-ce qui la caractérise ?

D’un point de vue démographique, cela représente 25 ans à partir d’une année de naissance. D’un point de vue sociologique, on parle de l’ensemble des personnes qui ont été exposées à un même moment d’une histoire donnée, dans une société donnée, confrontées aux mêmes événements et contexte social, économique, politique et culturel, ce qui leur permet de se reconnaître dans une même époque qu’ils ont pu traverser. Mais pour qu’il y ait une véritable identité générationnelle, revendiquée en tant que telle, il faut un événement fondateur qui cristallise une même expérience et qui permette d’unifier les individus par-delà les différences sociales et de milieux. Le moment fort de Mai 68 en France a pu autoriser à parler de génération 68. Mais même dans ce cas, la « génération Mai 68 » est loin de concerner toute la jeunesse française ou toute la jeunesse étudiante. De même, pour ce que certains ont pu appeler la « génération Covid » : tous n’y ont pas vécu la même chose.

C’est donc souvent un abus de langage de vouloir uniformiser une génération même si le mot est intéressant à garder parce qu’il permet de scinder l’ensemble de la population en segments différents parce que nés et socialisés à des moments différents de l’histoire d’une société.

Le phénomène d’individualisation dans le rapport au politique est-il une composante générationnelle actuelle ?

Il est vrai que cette individualisation touche les jeunes d’aujourd’hui mais elle était déjà à l’œuvre chez les « baby-boomers » (nés entre la fin de la Deuxième Guerre mondiale et 1960), qui ont adopté toute une série de nouvelles pratiques dans la société de consommation qui se développait ainsi que des aspirations plus individualistes que les générations qui les précédaient. Mais au fur et à mesure du temps, cette individualisation a pris une autre ampleur, ayant des conséquences sur le rapport à la citoyenneté et à la politique, et s’est doublée d’un processus de désinstitutionalisation touchant la sphère publique comme la sphère privée. Les grandes institutions sociales, culturelles, politiques, religieuses ont perdu la capacité qu’elles avaient jusqu’alors d’encadrer les individus et leur socialisation, de fixer des normes d’appartenance ou de croyance. Ce double mouvement d’individualisation et de désinstitutionalisation a eu un fort impact sur les liens sociaux, et plus largement sur la cohésion de la société. Le sentiment de solitude qui ne cesse d’augmenter, notamment dans les jeunes générations, la diffusion des peurs multiples, individuelles et collectives, qui débordent de leur lit naturel, s’expliquent en partie par ce processus. L’usage des réseaux sociaux et de l’intelligence artificielle ou la place prise par les influenceurs, en plaçant les individus dans un rapport nécessairement solitaire3 à toutes ces nouvelles technologies, renforce encore cette individualisation et ses effets potentiellement délétères.

Le développement extrêmement rapide des intelligences génératives a des implications dont on ne peut encore mesurer tous les effets. Mais s’agissant du champ de la mémoire et de la transmission dont nous discutons ici, nul doute, que ses implications seront déterminantes pour la psyché humaine.

On entend souvent « révolutionnaire à 20 ans, conservateur à 60 ». Le conservatisme nous guette-t-il en vieillissant ? Abandonne-t-on nos comportements de rébellion?

Il faut le relativiser. Au fur et à mesure que l’on avance dans la vie, on acquiert des biens, on bénéficie de conditions d’insertion sociale plus stabilisées (pas tout le monde néanmoins), et on peut s’appuyer sur un vécu qui change le point de vue que l’on peut avoir sur ses aspirations politiques de jeunesse. Beaucoup (à nouveau pas tout le monde) deviennent propriétaires de leur logement, de biens à conserver et à transmettre. On a ainsi tendance à se ranger. On peut aussi avoir perdu l’idéal de transformation de la société, nourrir moins de radicalité et de contestation. C’est en tout cas comme ça que les sociologues expliquent cette évolution vers plus de conformisme et de conventions sociales au fur et mesure que se fixent les conditions d’insertion sociale. Cela renvoie l’individu à des positions disons plus conservatrices. Mais en même temps, si on regarde sur le temps long, les activistes des années 1960-1970 qui ont participé à des manifestations contre la guerre au Vietnam ou pour les droits civiques par exemple, sont certes moins radicaux en avançant en âge mais ils sont restés démocrates (pour rester sur le cas des États-Unis) tout au long de leur vie. Ils ne sont pas passés dans le camp adverse. Avec l’âge, les positions révolutionnaires et contestataires peuvent s’estomper mais l’orientation idéologique persiste, témoignant d’une certaine fidélité par rapport aux engagements de la jeunesse. C’est donc davantage une atténuation qu’un changement de nature. En cela, le temps de la jeunesse reste un moment de cristallisation des choix politiques et décisif dans la construction des identités politiques.

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