
Si les Territoires de la Mémoire ont toujours porté leur attention sur les dimensions politiques et sociales de la mémoire collective, il est éclairant de comprendre le fonctionnement de la mémoire individuelle, dans sa construction, sa récupération mais aussi ses interactions avec la mémoire familiale et plus largement avec la mémoire sociale. De l’événement vécu au souvenir, par quels processus mentaux retient-on les choses ? Comment se remémore-t-on le passé ? Comment le transmet-on pour forger des récits familiaux, des identités collectives et une histoire partagée ?
Indépendamment des recherches sur le vieillissement normal et pathologique de la mémoire, pouvez-vous nous présenter les grands axes de vos recherches sur la mémoire individuelle ?
Fabienne Collette (F.C.) : Mes travaux ont toujours porté sur le vieillissement et les troubles cognitifs liés dont la perte de mémoire, avec une spécificité sur la mémoire de travail qui permet de garder actives des informations utiles pour la réalisation des tâches en cours.
Christine Bastin (C.B.) : Mes recherches portent sur la mémoire épisodique, c’est-à-dire le contexte spatio-temporel des événements : nos souvenirs vécus personnellement qui constituent notre mémoire autobiographique. L’étude des dysfonctionnements de la mémoire permet de mieux comprendre les processus permettant de se souvenir. J’ai donc travaillé sur le vieillissement naturel et pathologique de la mémoire (maladie d’Alzheimer par exemple). Par ailleurs, nos souvenirs impliquent d’autres personnes, ce qui explique l’élargissement de mon champ de recherche aux souvenirs partagés. J’ai ainsi étudié l’interface entre mémoire individuelle, mémoire collective et mémoire sociale. La mémoire collective, ce sont les souvenirs qu’un groupe possède et qui définissent son identité (dans un lieu de travail, on a tous une mémoire qui correspond à notre rôle de travailleur). La mémoire sociale consiste en des mécanismes de communication par lesquels la société va faire un tri et donner la ligne directrice de ce dont il convient de se souvenir au niveau sociétal (musées, commémorations, etc.). Pour distinguer mémoire sociale et mémoire collective, on peut rappeler que la mémoire collective existe dans la mémoire individuelle, chacun de nous en a une. Tandis que la mémoire sociale existe indépendamment des individus, dans des institutions par exemple. Bien entendu, entre toutes ces mémoires, les interactions sont constantes.
On a ainsi étudié différents événements, cherchant à comprendre ce qui reste ou s’efface au fil du temps dans la mémoire individuelle mais aussi dans la mémoire collective. Le recul est encore un peu court mais on voit déjà pour la mémoire du Covid par exemple que les souvenirs changent. Au début, le souvenir est très personnel puis cette part diminue progressivement, laissant plus de place à la partie commune au groupe. On a aussi étudié des souvenirs plus traumatiques comme la Bataille des Ardennes chez les derniers témoins vivants et leurs descendants, avec l’objectif de recueillir les témoignages des dernières personnes en vie qui ont vécu la Bataille des Ardennes. On cherchait à évaluer ce dont ils se rappelaient, dans quelle mesure cela avait influencé leur identité et le sens donné à leur vie, qui ils étaient devenus au fil du temps et s’ils avaient pris part à des processus de transmission ou de commémorations. Dans la foulée, on a interrogé leurs enfants et petits-enfants pour voir comment cela avait pu modifier la construction mémorielle et identitaire des plus jeunes.
Par quels mécanismes se construit le souvenir au niveau individuel ? Comment fonctionne la mémoire individuelle ?
F.C. : Rappelons d’abord que « la » mémoire est un mécanisme complexe qui se compose de toute une série de processus dont chacun exerce une fonction bien spécifique, tout en communiquant entre eux. À côté de la mémoire de travail et de la mémoire épisodique, il y aussi la mémoire procédurale (la mémoire des gestes, comme faire du vélo), la mémoire implicite (le fait que nous réactivions des informations auxquelles nous aurions été exposés au préalable), la mémoire sémantique (qui regroupe l’ensemble des connaissances factuelles sur le monde, à la manière d’une encyclopédie).

C.B. : Ici c’est bien la mémoire épisodique et autobiographique qui nous occupe. Mentionnons que le terme « mémoire » désigne la fonction d’encoder et de récupérer, tandis que le « souvenir » constitue la trace mnésique, un élément vécu en particulier. Au contraire d’une photographie de nos vies, notre mémoire se construit et se reconstruit et est très facile à déformer. Il n’y pas de souvenir fidèle à la réalité des faits. On peut d’ailleurs estimer qu’on n’a aucun réel souvenir. Au moment où on vit quelque chose, notre cerveau traite tout ce qui se passe autour (personnes, objets, espace, atmosphère) et c’est l’hippocampe, petite zone dans notre cerveau, qui va relier les informations pour créer un souvenir épisodique unique, convertissant la mémoire à court terme en mémoire à long terme. C’est un processus assez automatique qu’on peut par ailleurs amplifier si par exemple on veut s’assurer de ne pas oublier quelque chose en particulier. Le sens et la valeur adaptative donnés aux choses vont aussi permettre aux souvenirs d’être réactivés par l’hippocampe notamment pendant le sommeil. Quand on cherchera à récupérer un souvenir, on utilisera une clé d’entrée, qui est souvent un élément (par exemple un objet) présent dans le souvenir. Mais cette réactivation sera une reconstruction. Par ailleurs, si en réactivant un souvenir, on pense à autre chose, on va fabriquer un nouveau souvenir en incorporant des éléments nouveaux, dont certains n’auront rien à voir avec l’événement initial. Ainsi nos souvenirs ont tendance à se modifier au fil du temps.
F.C. : En fait, ces processus de réactivation et la façon dont ils influencent la reconstruction du souvenir dépendent de toute une série de facteurs, tels que notre état émotionnel, physiologique, ou notre niveau de fatigue ou de stress.
C.B. : Notons que nous pouvons aussi avoir des souvenirs transmis, c’est-à-dire des événements vécus par d’autres qui nous sont racontés et qui seront intégrés dans notre mémoire, parfois même dans notre mémoire autobiographique. C’est ce qu’on appelle la mémoire vicariante. Cela fonctionne d’autant plus avec les souvenirs de personnes très proches, notamment des membres de notre famille ou des amis avec qui nous avons de bonnes relations. Et ces souvenirs pourront ensuite avoir un impact sur notre identité. Dans notre étude sur la Bataille des Ardennes, on a ainsi pu voir que le récit personnel et incarné de souvenirs de la guerre avait pu déterminer certaines valeurs défendues par les générations suivantes, par exemple le fait de ne pas gaspiller.
Justement en termes de transmission d’une mémoire familiale, comment les souvenirs se transmettent-ils entre les générations au sein d’une famille ? Et dans quelle mesure évoluent-ils au fil des générations ?
C.B. : On sait encore peu de choses à ce propos mais il est certain que les souvenirs transmis oralement se perdent après trois ou quatre générations. On observe cette perte progressive de parents à enfants, puis de grands-parents à petits-enfants. Le vécu personnel est sans doute ce qui se perd le plus vite par rapport à des faits généraux. La mémoire se sémantise, c’est-à-dire qu’on perd en contenu émotionnel pour être dans des faits plus généraux comme le fait (très général) que la Bataille des Ardennes a été très dure pour la population de la région parce qu’il y a eu beaucoup de morts et que les villages ont été détruits. C’est un souvenir très factuel contenant peu de détails incarnés.
On sait que les faits traumatiques, comme des faits de guerre, ont une grande influence sur la mémoire. Quel est l’impact du traumatisme sur le fonctionnement de notre mémoire ?
F.C. : Il y a une certaine variabilité dans la façon dont un épisode traumatique influence la mémorisation de l’événement. Cela va notamment dépendre de la situation de traumatisme, de l’environnement dans lequel il survient mais également de la façon dont la personne va y réagir. Un événement traumatisant peut ainsi donner lieu à une hyper-mémorisation très détaillée et conduire à un syndrome de stress post-traumatique (la personne revit tout le temps ce qui s’est passé et est en hypervigilance), mais également, à l’autre bout du continuum, à une amnésie traumatique (l’événement traumatisant n’a pas disparu mais il n’est plus accessible à la conscience). C’est quelque chose qui peut être observé dans les cas de viol ou d’inceste. Par ailleurs, l’environnement et le support social vont également influencer la façon dont un événement traumatique est mémorisé. Ainsi, dans le cas de la Bataille des Ardennes, la population qui a subi le traumatisme n’a pas été culpabilisée de s’être retrouvée au milieu des combats ; dans les cas de viol et d’inceste en revanche, la victime est souvent soumise à une forme de culpabilisation, d’autant plus si son témoignage est à même de briser des « équilibres » familiaux ou sociaux. De même en ce qui concerne la situation : si par exemple la personne a dû rassembler toutes ses ressources physiques et mentales pour fuir un bombardement et se réfugier, très peu de ressources seront accordées à la mémorisation des informations et la trace risque d’en être très faible. Et finalement, le souvenir d’un épisode traumatique dépend aussi de la personnalité et des caractéristiques cognitives, telles que la tendance à internaliser ou à externaliser sa manière de vivre les événements.
F.C. : Il faut souligner qu’un manque de correspondance entre mémoire individuelle et mémoire sociale peut également s’avérer traumatisants. Par exemple les rescapés de la Shoah ont été confrontés, dans le direct après-guerre, au fait que personne ne voulait évoquer les camps d’extermination. En plus d’avoir été et d’être encore à l’époque persécutés, ces gens portaient donc seuls cette mémoire qui n’existait pour personne d’autre. Et cela a mis du temps à être reconnu socialement.
C.B. : Par ailleurs, quand on cherche à récupérer un souvenir traumatique inaccessible, il faut réinstaller une situation relativement proche (c’est d’ailleurs pour ça qu’on fait des reconstitutions dans le cadre d’enquêtes criminelles). Ces processus de récupération sont très compliqués. Déontologiquement et éthiquement, on ne fait pas ce qu’on veut, cela semble évident. Les techniques d’hypnose peuvent être mobilisées mais de façon extrêmement prudente, car un souvenir peut être induit par le praticien et réencodé comme un souvenir « véritable » pour la personne alors même qu’elle n’aurait pas vécu l’événement induit.
La mémoire n’a pas pour objectif de refléter la vérité, ça n’est pas sa fonction
F.C. Il est en aussi possible d’induire des faux souvenirs sans hypnose. La psychologue américaine Elizabeth Loftus[1] a réalisé des études dans lesquelles elle induisait progressivement des « faux souvenirs » chez de jeunes adultes, juste par la conversation et l’exposition répétée à des informations erronées. Et une fois créés, les faux souvenirs deviennent aussi réels pour la personne que des souvenirs d’événements s’étant réellement déroulés.
Quels types de parallèles peut-on faire entre la construction de la mémoire à un niveau individuel et à un niveau collectif ?
C.B. : Notre mémoire individuelle est construite de façon hiérarchique : d’un souvenir très détaillé et précis, on évolue vers un souvenir qui se généralise. Ce processus fonctionne de façon analogue pour la mémoire collective : un souvenir collectif finit par être identique et commun à différentes personnes et tend à se normaliser. Par ailleurs, la mémoire collective peut ensuite modifier la mémoire individuelle, dans la mesure du moins où elle ne porte pas sur un événement très important pour la personne. Ainsi beaucoup de souvenirs individuels de la vie quotidienne se caleront sur un souvenir normé, c’est une question d’économie cognitive. En revanche, dans le cas d’événements traumatisants à fort impact sur la vie personnelle, le souvenir individuel se maintiendra, coexistant avec le souvenir collectif, potentiellement dans un rapport conflictuel.
Quelle fonction l’oubli exerce-t-il sur l’individu, et par analogie sur la société ?
F.C. : D’un point de vue cognitif, l’oubli, qu’il soit passif (non-réactivation et effacement des traces) ou plus actif (efforts pour ne plus penser à quelque chose) est indispensable au bon fonctionnement de la mémoire : si on se souvenait de tout, notre vie deviendrait insupportable (les quelques cas d’hypermnésie montrent des gens en prise à un épuisement mental). L’oubli est donc fonctionnel.
C.B. : Le principe d’oubli induit par la récupération (OIR) est un mécanisme cognitif adaptatif. Lorsqu’on tente de se souvenir d’une information spécifique parmi des souvenirs associés, le cerveau inhibe les informations concurrentes pour faciliter le rappel. Cet effort de tri mental rend involontairement plus difficile l’accès ultérieur aux données non sollicitées. Pour la mémoire à un niveau collectif, ce mécanisme est comparable : si dans les discours commémoratifs, les manuels scolaires ou encore les médias, on favorise toujours les mêmes informations, on induit l’oubli des informations qui sont tues.
Vos recherches montrent bien que le souvenir, qu’il soit individuel ou collectif, est toujours une reconstruction, un récit. Dans des situations de traumatismes et de crimes, comment concilier cela avec la recherche de vérité historique, elle-même de plus en plus fragilisée par le régime de post-vérité et les fake news ?
F.C. : On ne peut pas considérer que les souvenirs soient « vrais » dans l’absolu ; c’est-à-dire qu’ils soient des représentations parfaitement exactes et immuables de ce qui s’est passé. On va considérer qu’un souvenir est vrai s’il est authentique pour la personne : la personne « y croit » fermement, même si des divergences peuvent exister avec le souvenir d’une personne ayant vécu le même événement (cf les discussions lors de repas de famille : « tu portais une robe bleue au mariage du cousin » – « mais non elle était rouge » – « mais non bleue, c’est ta sœur qui avait une rouge »). En revanche, une construction mentale extérieure ou très éloignée de l’événement qui s’est déroulé, élaborée consciemment afin de manipuler d’autres personnes, ne constitue pas un souvenir.
Au niveau de la société, tous les souvenirs ne peuvent être considérés sur un pied d’égalité. En fonction de l’époque dans laquelle on évolue, on portera l’emphase sur certains événements et moins sur d’autres. C’est un peu le principe du travail de mémoire aussi. On peut aujourd’hui considérer avec plus d’importance et un autre regard critique certains événements passés, alors qu’à une autre époque, on ne leur accordait aucun crédit ou au contraire tout crédit de vérité. C’est tout le débat autour des productions culturelles datées dans le temps. Plutôt que supprimer de l’espace public certains contenus qui apparaissent aujourd’hui comme inacceptables fournir une explication de contexte permettra d’alimenter le débat et de comprendre l’évolution de la société.
La véracité des faits mémoriels doit alors plutôt se concevoir en termes d’authenticité au niveau individuel et en garantissant la pluralité des différentes perceptions d’un événement au niveau collectif. Il convient toutefois de ne pas faire d’amalgame entre l’aspect reconstructif de la mémoire, qui est contraint par la réalité vécue, et la revendication de vérités alternatives, ces dernières revenant à nier des faits objectifs et/ou vérifiables pour se baser uniquement sur des croyances ou ressentis.
C.B. : Par rapport à cette notion de vérité, il est important de dire que la mémoire n’a pas pour objectif de refléter la vérité. La mémoire n’a pas pour fonction d’encoder la réalité. À ce stade de la recherche, on identifie trois fonctions à la mémoire, pour l’individu et pour la société : la fonction identitaire (savoir qui on est et donner une continuité dans le temps à cette identité : nos souvenirs nous indiquent d’où on vient et pourquoi on est comme on est) ; la fonction directive (pouvoir anticiper le futur et résoudre les problèmes présents : on se sert de ce qu’on a vécu pour pouvoir imaginer ce qui pourrait arriver et faire face aux difficultés) ; et enfin la fonction sociale (l’être humain est un animal social qui cherche à renforcer des liens entre les personnes et créer une cohésion au sein des communautés, fonction que peut exercer le récit et la transmission de souvenirs). En fait il faut comprendre que le souvenir est toujours une reconstruction, vouloir une mémoire vraie n’a en réalité pas vraiment de sens.