Dans les chemins sinueux qui peuvent nous mener sur la piste de nos histoires familiales, il est bon de se trouver des guides. Les historiens, sociologues, psychologues, archivistes nous fourniront de bons outils : solides bâtons de marche, fiables boussoles, voire indéchiffrables sextants. Les artistes, quant à eux, nous pourvoiront en excellentes cartes : ils sauront nous montrer, outre les itinéraires balisés, les raccourcis qui leur ont permis d’atteindre plus vite un point sécure ou les détours qui, au contraire, valaient l’effort supplémentaire. S’ils sont bons, ils nous inviteront en plus, comme Nicolas Bouvier, à partager les réflexions et questionnements qui leur sont venus en cours de route.
Pour cela, les Territoires de la Mémoire ont choisi de mettre en lumière le travail de trois artistes qui ont, chacune, remonté les traces de leur histoire familiale pour nous en faire un récit. Ce sont Laure Stroobandt, Anne de Pierpont et Cathy Alvarez Valle. Leurs œuvres, présentées dans l’exposition « Sillages – mémoires et transmissions familiales », sont à découvrir à la Cité Miroir du 19 novembre 2026 au 31 janvier 2027.
Laure Stroobandt est illustratrice. Elle a entrepris un travail de recherche graphique autour du parcours migratoire de sa grand-mère Helena, qui a quitté la Pologne pour la France, à pied, à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Ces recherches prennent la forme d’une série de dessins composés de fragments rassemblés par un fil narratif, celui du parcours d’Helena. Mêlant textes et illustrations au crayon et à la gouache, ils nous invitent à marcher dans les traces de deux femmes : celle qu’on raconte et celle qui raconte.
Cathy Alvarez Valle est artiste plasticienne. Descendante de familles ayant subi la dictature franquiste, elle interroge depuis plusieurs années ce passé familial et les questions liées à la mémoire dans son travail artistique. Elle présente ici deux pièces : la vidéo « Résistance par la bonté » et la broderie « Célia Valle Valle », accompagnées des archives qui les ont inspirées.
Anne de Pierpont est psychologue et photographe. Pour s’affranchir des silences imposés par sa propre histoire familiale, elle a publié en 2026 « CHUT ! », un livre de photographies consacré aux secrets de famille. Pour cette exposition, elle en a adapté le contenu sous forme de dispositifs de tables lumineuses présentant, en couches superposées, des images symbolisant des secrets de familles et des photographies questionnant, de manière métaphorique, leurs effets sur les générations qui en héritent.
Ces trois démarches, singulières et parallèles, posent des questions qui se recoupent, et que les artistes renvoient vers nous, visiteurs et visiteuses, avec nos propres histoires : de quoi hérite-t-on inconsciemment ? Pourquoi et comment se réapproprier son histoire ? Quelle mémoire voulons-nous transmettre ? À qui appartiennent les histoires ?

« Il me dit ses regrets de ne pas avoir interrogé ses parents, au moment où il était encore possible de leur parler. Je le réconforte en lui rappelant que ce genre de liberté saute souvent une génération : il faut se sentir autorisé, briser un serment implicite de loyauté. »
Vanessa Springora1
Qu’il s’agisse d’un passé délibérément caché, farouchement gardé sous silence ou resté dans l’ombre des récits mythifiés, chacune de ces trois artistes a entrepris de faire sienne son histoire familiale, d’en élaborer un récit personnel où passé et présent dialoguent entre les générations. Pourquoi et comment les petits-enfants s’emparent-ils des histoires de leurs ancêtres pour les raconter et quelles sont les spécificités de ces récits familiaux ?
Les démarches créatrices de Cathy Alvarez Valle, Anne de Pierpont et Laure Stroobandt, parce qu’elles sont en outre intimement liées à l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale ou de la guerre civile espagnole, s’inscrivent dans le cadre de ce que Marianne Hirsch a appelé la « post-mémoire2 ». Cette post-mémoire peut se définir comme la « transmission de traumatismes de la guerre ou du génocide par ceux qui n’ont pas connu la guerre ou qui étaient trop jeunes pour comprendre la gravité des événements3 ». Laure, Anne et Cathy n’ont pas connu les événements traumatiques auxquels les relie leur passé familial. Elles se font, par leur démarche artistique, les porte-paroles d’une histoire qu’elles n’ont pas vécue, mais dont elles sont héritières, qu’elle leur ait été volontairement transmise ou non (ce qui pose d’autres questions4). On quitte donc les territoires du témoignage, qui a longtemps occupé une place centrale dans les rapports qu’entretiennent histoire et mémoire5 : il ne s’agit plus de se remémorer, mais de créer, ce qui invite à questionner plus avant les liens, étroits, entre ces deux démarches. Quelle est la place de l’imaginaire dans la construction de la mémoire ?

« De même que la perception, la mémoire n’est pas un recouvrement passif mais un processus actif et créateur dans lequel l’imagination est impliquée. »
Siri Hustvedt6
Le souvenir lui-même est toujours reconstruit, mais « on va considérer qu’il est vrai s’il est authentique pour la personne7 ». Qu’en est-il pour ces mémoires indirectes, ces histoires reconstruites par des individus qui ne les ont pas vécues, mais qui y sont malgré tout liés par une forte dimension affective, tenant à leur proximité avec les protagonistes ? Cette dimension affective est puissante : elle permet de donner corps à l’histoire – en lui prêtant des visages qui sont ceux de nos grands-pères, de nos grands-mères – et à la manière dont elle s’inscrit encore en nous, dans nos filiations. Mais parce qu’ils sont par essence des reconstructions, ces récits qui ne s’appuient pas sur de l’expérience vécue mais sur d’autres récits, transmis, sur des objets, des archives… vont devoir se donner d’autres garanties de vérité. Cette manière spécifique de « faire mémoire » s’appuie sur une éthique, qui peut se traduire notamment dans la place prise par le locuteur : la marque affirmée de la présence de l’artiste dans son propre récit engage le spectateur à rester actif dans sa lecture d’une interprétation qu’il lui est impossible de penser objective. Ce faisant, des œuvres qui, comme celles qui nous occupent, interrogent la constitution de la mémoire8, qui nous en montrent le processus en train de se faire, nous invitent à questionner le travail de mémoire en lui-même.
Le parti pris de Laure Stroobandt est de réinterpréter les images qu’elle rassemble et confronte dans ses dessins (photos d’archive, de famille, objets hérités, éléments contemporains…). Ce faisant, elle laisse partout son empreinte : chaque dessin est la trace de son intervention sur les images qu’elle nous montre et fonctionne comme un rappel que chacune d’entre elles a été sélectionnée, cadrée, modifiée, qu’aucun matériau ne nous est livré « brut ». Des notes manuscrites ajoutent à sa présence, à l’affirmation de sa subjectivité dans la recherche. Les tests de palettes de couleurs, visibles dans les marges des dessins, exposent le travail en train de se faire.
Chez Anne de Pierpont, les images liées au passé sont davantage préservées. Les photographies relatives aux secrets sont traitées de manière neutre, s’apparentant davantage à des scans ou des photocopies (d’extraits de livres, de documents officiels, d’archives). C’est leur juxtaposition, voire leur superposition avec des photographies n’ayant a priori rien à voir qui suscite le questionnement et l’émotion. Que l’image soit cachée dans les plis du livre ou dans le fond d’un caisson lumineux, recouverte par d’autres, c’est le dispositif d’impression ou d’exposition, et donc l’intervention explicite de l’artiste, qui traduit la notion de secret. L’image en elle-même ne dit rien, c’est la place dans laquelle on la met qui lui confère son statut.
Cathy Alvarez Valle, dans « Célia Valle Valle » intervient directement sur un document d’archive concernant sa grand-mère : elle brode sur la reproduction d’un article de presse. Son intervention rend apparente la lecture personnelle qu’elle en fait et la manière dont elle classe les informations : en couleurs uniquement les faits, les noms, les dates et les violences, laissant en gris tout ce qui lui semblait subjectif. Les écarts de fond entre l’archive et l’œuvre sont infimes : le nom d’un l’enfant décédé ajouté, sorti de l’anonymat (ajout signalé par un astérisque), la signature de l’artiste, en bas de l’article, et la date.




Laure Stroobandt, Cartographie d’un vide habité (détails).
On le voit, outre cette posture éthique de présence du locuteur, les gages d’authenticité que peuvent se donner de telles démarches tiennent à la place qu’y prennent les archives et au travail de documentation dont elles se nourrissent. Les artistes qui s’y engagent sortent de la transmission passive d’un récit familial préexistant, de la mémoire « subie9 », passivement assimilée, pour construire, par la recherche, une mémoire « agente ». Chacune a mené une véritable enquête, jusqu’en Espagne ou en Pologne, mobilisant des archivistes, des archéologues, des psychologues, impliquant des références théoriques et journalistiques. Les traces matérielles intimes y ont un rôle important : les carnets de note découverts par Anne au décès de ses parents, la chemise (rouge !) de la tante de Cathy, le petit sac à main d’Helena, qui contenait tout ce qu’elle avait emporté avec elle de Pologne… À ces archives intimes, objets reçus ou trouvés, viennent en cours de route s’adjoindre des archives officielles (photographies d’époque, documents officiels conservés dans les centres d’archives nationaux…) qui permettent de remonter les pistes, de mener les enquêtes, d’asseoir ces récits et de les inscrire dans une histoire sociale et collective. Une partie des archives qui nourrissent le travail de recherche prend ensuite place dans le dispositif artistique ; les artistes nous montrent leurs sources et ce qu’elles en ont fait.
Ainsi en est-il aussi des blancs que, malgré toutes les recherches, on ne pourra jamais remplir. Les artistes interrogent avec nous ces espaces négatifs10 du dessin, ces hors-champs de la photo, ces zones grises, et ce qu’ils racontent à leur tour.
« La mémoire, lorsqu’elle reste vivante,
incite à continuer l’histoire plutôt qu’à la contempler. »
Eduardo Galéano
Comment la mémoire peut-elle transformer notre présent ? À titre personnel, le travail de mémoire peut recouvrir une dimension thérapeutique : il permet parfois de se libérer du passé (de couper les transmissions tacites intergénérationnelles) ou de réparer des liens. Il peut également être une manière d’honorer ses ancêtres, de rendre visibles ceux (et souvent celles) qui ont été oublié·es. Il permet aux artistes de s’inscrire à leur tour dans l’histoire, d’y prendre leur place en la partageant pour y trouver, personnellement ou collectivement, de la force, de l’énergie de lutte. Et peut-être susciter chez d’autres ce mouvement vers ses propres racines et la puissance qu’elles peuvent donner…
