Parfois, tout commence par une malle, des photos, des documents qu’on nous a laissés. Quelquefois, il s’agit de choses plus intangibles : des émotions, des valeurs, des engagements politiques, des silences, voire des tabous et des secrets. Cet héritage, peu importe sa forme, nous a été transmis – malgré nous. Pour certains, c’est l’occasion de creuser, de chercher, de tirer le fil et de comprendre ; d’autres au contraire préfèrent laisser cet héritage derrière eux.
Et à notre tour, que transmettons-nous ?
Après avoir abordé, dans le précédent numéro, différents enjeux et mises en pratique du travail de mémoire dans ses aspects plus institutionnels et politiques, il nous semblait important d’examiner un autre pan du champ mémoriel, cette fois au travers du prisme de la mémoire familiale et individuelle. Car, outre les souvenirs, c’est également par là que se transmettent des conceptions politiques, des engagements et des valeurs. Et c’est aussi une des portes d’entrée pour le travail de mémoire.
Avant de plonger pleinement dans les liens entremêlés des mémoires individuelles, familiales et collectives, il est important de revenir sur le contexte historique de l’approche mémorielle. Dans la suite de son précédent article sur le devoir de mémoire1, Julien Paulus pose ici le cadre du travail de mémoire et en esquisse les contours et les enseignements au fil des différents courants et débats historiographiques relatifs au nazisme et à la Shoah.
Le travail de la chercheuse en psychologie Aline Cordonnier permet de commencer à tirer le fil de la pelote des transmissions familiales. Dans son article, elle relate comment la mémoire, les souvenirs et les récits circulent et se transmettent dans les familles, surtout lorsqu’il s’agit d’événements politiques en lien avec la résistance, la collaboration et la colonisation. Elle utilise par ailleurs la figure du sablier pour expliquer comment la mémoire familiale constitue un passage entre mémoire individuelle et collective.
Dans le prolongement de cette réflexion, Anne Muxel aborde la construction de l’identité et des choix – notamment politiques – des individus au sein de la sphère familiale. Dans cet entretien, la sociologue et politologue aborde les mécanismes de transmission, entre continuités et ruptures, qui s’opèrent entre générations mais aussi l’impact de l’individualisation de la société sur les liens sociaux et les interactions au sein de la famille.
Les psychologues et neuropsychologues Christine Bastin et Fabienne Collette proposent quant à elles de regarder d’un peu plus près la trame de la mémoire individuelle sur laquelle s’entrelacent les fils de la transmission familiale. À travers un éclairage issu des sciences cognitives, elles abordent le fonctionnement même de la mémoire et explorent les processus de mémorisation, d’oubli et de reconstruction des souvenirs et montrent comment s’élaborent les récits familiaux et les mémoires collectives.
Au fil des articles, la pelote des mémoires familiales se dévide peu à peu. La réflexion se poursuit sur le champ artistique avec l’exposition « Sillages – mémoires et transmissions familiales », portée par Les Territoires de la Mémoire et accompagnée du présent numéro. Tamara Hannay présente le travail des trois artistes – Laure Stroobandt, Anne de Pierpont et Cathy Alvarez Valle – qui compose cette exposition. Illustrations, vidéos, broderies, photographies retranscrivent les récits familiaux liés à la Seconde Guerre mondiale et à la période franquiste. Trois artistes, trois démarches parallèles qui interrogent les silences, les archives et les récits familiaux pour transformer l’héritage reçu en création.
Dans cette lignée artistique, Maite Molina Mármol présente la pièce de théâtre La Taranta • Heureux sans héros, une création de Martine de Michele et Camille Paulus pour « En Compagnie du Sud ». Au départ d’un rituel de guérison observé dans le Sud de l’Italie, La Taranta • Heureux sans héros aborde le quotidien et les pratiques populaires italiennes pour appuyer l’importance et la force de la collectivité, notamment dans une dimension de lutte sociale. Dans son article, Maite Molina Mármol montre comment la mémoire collective d’un rituel peut s’épaissir en entrelaçant présentation du spectacle, processus de création des comédiennes, réflexions et recherches sur le rituel de guérison même et pouvoir du collectif.
C’est sur cette thématique de la mémoire individuelle et familiale que portent les deux derniers articles du dossier. Dans un entretien, Joséphine Uwimana revient sur son vécu de rescapée du génocide des Tutsis. Elle y explique comment la publication de son livre Joséphine : seule sur ma colline a amorcé la conversation avec ses enfants et pourquoi elle se rend aujourd’hui compte de l’importance de témoigner.
Le dernier bout du fil trouve sa place avec l’entretien de Romane Carmon. Spécialisée en communication de l’Histoire, elle donne voix aux « petite histoires », individuelles et familiales, dans son podcast La Lettre V. Une façon pour l’historienne d’interroger les silences, les mémoires et les archives pour déployer et dévoiler une plus grande Histoire.
Tel un tissage, avec ses nœuds, ses fils parallèles et croisés, la mémoire familiale prend différentes formes. Récits ou silences hérités, souvenirs partagés, réinventés. Elle façonne notre rapport à nous-même et au monde. À nous de voir ce que nous décidons de poursuivre ou de laisser de côté, ce que nous voulons transmettre à notre tour et dans quel but.