Petite histoire des mouvements sociaux à Liège

Par Cassou

Combattantes du EZLN (Armée zapatiste de libération nationale), Chiapas, Mexique, 1994.

Quand on raconte une histoire comme celle des mouvements sociaux, il est toujours difficile d’en fixer le point de départ. Les luttes s’entremêlent et forment une trame commune, même lorsque les acteur·ices l’ignorent. Les combats d’aujourd’hui portent souvent les traces de ceux d’hier, y compris lorsque ces derniers ont été oubliés.

L’expression « mouvement social » recouvre des pratiques très diverses. Historiquement, le concept vient des mouvements ouvriers. Organisés dans des clubs, des associations, des syndicats ou des partis, ces mouvements portaient d’abord des luttes sociales liées au travail et aux conditions de vie. Au fil du temps, ces mobilisations se sont élargies à d’autres enjeux et à d’autres acteur·ices : les féminismes, les luttes antiracistes et anticoloniales, les écologismes ou encore les mobilisations LGBTQIA+ comptent parmi les exemples les plus connus.

Ce que vous allez lire est une petite histoire des luttes à Liège. Comme toutes les histoires, elle ne prétend pas tout raconter. Elle invite plutôt chacun·e au tissage d’un patchwork collectif, en y mêlant des fils aux couleurs, tailles et matières différentes.

Du Chiapas à Gênes

Le 1er janvier 1994, jour de l’entrée en vigueur de l’Accord de libre-échange nord-américain, le monde est ébranlé par l’irruption de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). Depuis les montagnes du Chiapas, des milliers de rebelles armé·es et masqué·es descendent vers les villes pour les occuper. L’EZLN vient de déclarer la guerre au « pillage, à la discrimination et à l’oubli ». Leur manière de s’organiser, d’agir et de raconter la lutte, ainsi que les revendications qu’illes portent – lutte contre le capitalisme néolibéral, autonomie des peuples indigènes, auto-organisation, démocratie radicale – marquent profondément les imaginaires politiques. En 1996, leur appel à une « intergalactique pour l’humanité et contre le néolibéralisme » inspire de nombreux mouvements à travers le monde… y compris à Liège.

Tout au long des années 1990, les luttes des chômeur·euses en France, en Belgique et en Allemagne, les street parties de Reclaim the Streets au Royaume-Uni ainsi que le mouvement antimondialiste et les pratiques des contre-sommets contribuent à structurer une nouvelle génération militante à l’échelle européenne et internationale. Ce cycle atteint son apogée lors du contre-sommet du G8 à Gênes en 2001 : au moins 200 000 personnes manifestent contre les puissants et leur monde.

Gênes est un déclencheur. Cet épisode de quasi-guerre civile, la violence de la répression, le meurtre policier de Carlo Giuliani obligent les mouvements sociaux à prendre ces événements au sérieux et à s’organiser autrement.

De l’Intersidérale aux Euromaydays 

Au lendemain de la Marche de la couleur de la terre zapatiste et de Gênes, deux collectifs se créent à Liège. Un collectif de soutien au zapatisme, le Collectif CafeZ, toujours actif, et l’Intersidérale, un collectif politique directement inspiré par l’imaginaire et les pratiques du zapatisme.

Contre les gauches institutionnelles, contre les « rituels d’église » des organisations militantes – tout ce qu’elle considère comme des « zombies » –, refusant le dogmatisme des étiquettes comme tout ce qui est sclérosé, l’Intersidérale détourne un célèbre slogan pour fixer son horizon : « Mutants, droïdes et autres blobs, unissez-vous dans la diversité [contre l’Empire] ! ». Mêlant intellectuel·les, artistes, junkies et militant·es radicaux de divers horizons, le collectif partage un goût pour la provocation, la liberté et l’expérimentation politique. Avec le temps, l’Intersidérale mue et s’élargit au gré de nouvelles rencontres, notamment lors de rassemblements en Allemagne ou en Italie au milieu des années 2000.

De cette évolution émergent deux dynamiques. D’un côté, blablaXpress, dont le principal terrain d’expérimentation est le début d’Internet, alors véritable far west politique et technique. On y expérimente l’activisme numérique : webjournalisme, promotion de l’Internet libre, du copyleft, ou encore participation au développement du réseau Indymedia en Europe.

Les événements d’ici ou de là-bas, à travers l’espace et le temps, nous mettent en mouvement

De l’autre se développe Precarious United qui appelle à la mise en place d’un réseau européen de luttes des précaires. En marge du 1er mai institutionnel – souvent perçu par ces militant·es comme une « foire à la saucisse » – apparaissent alors les Euromaydays. L’objectif est de redonner au 1er mai sa dimension conflictuelle, en organisant des manifestations carnavalesques et des street parties dans plusieurs villes européennes : Milan, Barcelone, Hambourg, Helsinki, Londres, Paris, Vienne, Berlin et Liège. Des milliers de personnes y défilent, mêlant chars carnavalesques, slogans, musiques, déguisements et actions politiques. Le 1er mai redevient une véritable journée de lutte articulant les revendications nouvelles aux luttes et désirs de l’époque :  globalisation des droits sociaux en Europe, mise en place d’un revenu garanti déconnecté de l’emploi, fermeture des centres fermés et liberté de circuler, gratuité des transports, etc.

Des Cybermandaï à Entre-Murs Entre-Monde

Contre-sommets, rencontres européennes, réseaux sur internet, mobilisations et street parties brassent de nouvelles personnes et de nouvelles luttes. Ce bouillon va être le ferment des Cybermandaï dans lesquels vont se réunir différents collectifs.

Ces derniers placent la question de la précarité au cœur de leur démarche et de leurs luttes. Toute une série de rencontres sont organisées avec des intérimaires, des travailleur·euses de rue, des saisonnier·es, des intermittent·es, des personnes hors du système de l’emploi : bref, des personnes qui travaillent, mais sans aucune garantie que ce soit encore le cas demain. Pour elleux, la précarité est la question politique centrale de leur génération. Il s’agit à la fois de la penser comme une nouvelle condition collective, de mener des luttes contre ses producteurs, d’œuvrer à la subversion de la machine qui la fabrique, mais aussi de créer des Zones Autonomes Temporaires permettant d’expérimenter d’autres formes de vie et de production.

Centre social autogéré Entre-Murs Entre-Mondes, Liège, 2019.
Centre social autogéré, Liège, 2026.

Si le squat existe déjà à Liège dès les années 1980 dans les milieux autonomes et punks, la nouvelle forme d’occupation qui s’expérimente dans les années 2000 est celle du Centre Social Occupé Autogéré (CSOA) d’inspiration italienne.

Il y aura différentes expériences d’occupation, souvent de courte durée. Mais le CSOA s’ancre à Liège avec la Chauve-Souris (2009), puis plus particulièrement avec le Passe-Partout (2010-2015). C’est loin d’être les seuls squats à Liège – on en compte des dizaines des années 1980 à aujourd’hui – mais les centres sociaux s’en distinguent par leur volonté d’être des espaces sans habitat, conçus comme des lieux ouverts, de fêtes et de luttes.

Le Passe-Partout, par exemple, est porté par une multitude de collectifs : de chômeurs, tiers-mondistes, queers et féministes, antifascistes, anticarcéraux, antispécistes et No Borders, écologistes impliqués dans les Camps Climat ou dans le comité de soutien à Notre-Dame-des-Landes. S’y ajoutent des ateliers Do It Yourself (cuisine végé/vegan, fanzines, réparation de vélos, etc.), de solidarité (friperies gratuites, bibliothèques autogérées, antirep), d’artivisme ou contre-culturels comme l’Armée des Clowns ou la batucada, des réseaux d’entraide autour du logement ou encore d’initiatives pour la réappropriation de l’espace public, etc.

Les centres sociaux auront une place importante dans l’histoire du mouvement social lors de la séquence de luttes internationales suite à la crise de 2008 et le Printemps arabe.

Pour mémoire, dans une petite ville de Tunisie, Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant pauvre harcelé par l’administration du régime de Ben Ali, s’immole devant le gouvernorat en décembre 2010. Ce geste devient l’un des déclencheurs de la Révolution tunisienne, qui ouvre la séquence du Printemps arabe. Des soulèvements populaires traversent alors plusieurs pays : Égypte, Syrie, Maroc, Yémen, entre autres. Ces mobilisations expriment des aspirations profondes à la justice sociale, à la dignité et aux libertés politiques, et donnent un élan au reste du monde. En Europe émergent ainsi les mouvements des Indignados, tandis qu’aux États-Unis naît le mouvement Occupy Wall Street. Au Canada, le mouvement étudiant du Printemps érable mobilise massivement contre l’austérité.

Liège, 2026.

À Liège, le Passe-Partout devient l’un des foyers de cette dynamique au côté de la JOC et du CADTM. Différents marqueurs émergent : l’expression des classes populaires et des populations racisées, notamment autour de la lutte contre les violences policières, l’internationalisation des luttes anticapitalistes contre la mondialisation néolibérale européenne, en particulier contre des institutions comme la Banque centrale européenne et la Commission européenne et la défense de pratiques politiques autogestionnaires et anti-autoritaires, fondées sur la démocratie directe et l’action collective. L’occupation de l’espace public et l’organisation d’assemblées populaires dans ces espaces occupés deviennent des pratiques centrales. Le mouvement se présente comme l’expression d’une nouvelle culture politique expérimentant d’autres manières de faire et est méfiante à l’égard des formes traditionnelles d’organisation que sont les partis ou les syndicats.

Le 15 octobre 2011 est le climax. Lors de cette journée internationale de la colère, des manifestations se tiennent dans plus de 80 pays et plus de 1 000 villes, rassemblant des centaines de milliers – voire des millions – de personnes. À Bruxelles, après une semaine d’occupation dans l’ancienne université flamande, plus de 11 000 personnes venues de toute l’Europe marchent jusqu’au siège de la Commission européenne. Pendant la manifestation, l’occupation est brutalement évacuée par les flics, tandis qu’au JT s’orchestre, en direct de cette évacuation, une campagne médiatique de discrédit.

La période que nous vivons aujourd’hui doit être comprise pour ce qu’elle est : une contre-révolution autoritaire.

Une fois encore, cela contraint les mouvements sociaux à se muer, à lutter autrement. Des amitiés se sont nouées, des réseaux se sont créés, des collectifs sont nés et des pratiques de lutte se sont rodées et se déploient dans les luttes liées à l’austérité européenne (Comité Action Europe, D19-20) et belge (Stop Article 63, Loi Peeters). Plus tard, ce sera la lutte des Gilets Jaunes. Là encore, l’histoire des centres sociaux sera importante avec le TALP (2014), la Cafétaria Collective Kali (2017) ou encore les occupations d’Entre-Murs Entre-Mondes (à partir de 2019).

Et aujourd’hui ?

Par cette petite histoire, j’espère avoir pu dresser quelques trames d’une histoire commune des luttes et des mouvements sociaux, d’avoir réussi à montrer que ce qui a traversé le monde a secoué Liège – et réciproquement. Que les événements d’ici ou de là-bas, à travers l’espace et le temps, nous mettent en mouvement.  Comment expliquer, sinon, qu’une révolution dans un coin reculé du Mexique ou au Rojava trouve un tel écho dans nos luttes locales ? Que la mort d’un vendeur ambulant en Tunisie ait pu déclencher un raz-de-marée mondial, ou qu’une ZAD dans la lande nantaise ait fini par inspirer celle de la Chartreuse ?

La période que nous vivons aujourd’hui – radicalisation des attaques capitalistes, montée des fascismes, déclin des institutions démocratiques, multiplication des guerres – doit être comprise pour ce qu’elle est : une contre-révolution autoritaire. Une tentative de la classe dominante de reprendre la main face à ces dernières décennies des mouvements sociaux. Ces luttes ont fissuré le récit néolibéral, fait émerger d’autres visions de la vie, d’autres manières de faire de la politique. Ces moments ont été des temps de fêtes et d’éducation collective. Ils nous apprennent que nous sommes fier·es, et que nous sommes puissant·es. Ils nous rappellent que nos camarades, partout dans le monde, luttent à nos côtés, et que nous avançons riches des legs de luttes passées. Cette contre-révolution montre, au fond, que nos luttes ont été suffisamment fortes pour les ébranler.

Cette contre-révolution montre, au fond, que nos luttes ont été suffisamment fortes pour les ébranler.

Aujourd’hui, que ce soit au côté du CRACPE, de Migrations Libres, de Sortir du Bois, de la Collective Barbaria, d’Outils Solidaires contre les Violences Policières, de Kraktakara, de la TransPédéGouines, d’À Nous La Nuit, de l’Orageuse, du Glue Gang, d’Occupons le terrain, de Stop Alibaba, du Front Anti-Expulsion, du Fronde Liégeoise Anti-militariste, de Communes Colères ou encore du Front Antifasciste – et tant d’autres – nous savons que face aux attaques politiques, aux mesures antisociales et à une répression brutale, il nous faut être passeur·euses de mémoire, tisseur·euses d’histoire. Car nous avons tout à reconstruire, et tout à gagner.

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