
L’archive et la mémoire sont politiques. Si elles peuvent contribuer à rassembler des communautés autour d’identités partagées, elles entretiennent aussi de ce fait des rapports de domination, trient, effacent, catégorisent pour offrir le socle d’une histoire excluante se rêvant commune. S’intéresser aux laissé·es-pour-compte de cette histoire, c’est prendre conscience de leur besoin d’exister, de résister. C’est le cas des queers 1.
Entre acceptabilité et effacement des communautés « homosexuelles »
Le 6 mai 1933, le régime nazi entreprend ses premiers autodafés et réduit en cendres les collections de livres, documents et objets divers de l’Institut de sexologie berlinois fondé par Magnus Hirschefld, un médecin juif homosexuel. La destruction de ces travaux fait disparaître un pan entier de l’histoire des communautés « homosexuelles » berlinoises, ainsi que le souvenir d’une société weimarienne d’entre-deux-guerres où leurs expressions et revendications ont pu se manifester à différents égards, oscillant entre répression et tolérance partielle.
De fait, au début des années 1920, malgré un positionnement politique manquant de clarté, plusieurs partis allemands – allant de la gauche à certaines droites conservatrices – militent pour une dépénalisation des relations sexuelles entre hommes. C’est également le cas d’Hirschefld qui conçoit son institut comme un foyer d’accueil et de recherches, s’inscrivant dans les nombreux cercles « homosexuels » fleurissant en Europe.
La montée en puissance des nazis dans le jeu politique modifie ces positions. Ceux-ci accusent les juifs d’avoir importé cette « perversion » au sein de la société allemande. Les communistes, eux, dans une perspective d’humiliation, l’associent désormais au fascisme – Ernst Röhm, chef des SA, étant lui-même homosexuel. Très vite, les persécutions, maltraitances médicales, arrestations, déportations et meurtres se multiplient envers ces communautés. 2
Cette ambivalente acceptation des communautés « homosexuelles » disparaît avec le régime nazi. Il faudra attendre les années 1970 pour que les mouvements révolutionnaires gays et lesbiens exhument et mettent en lumière cette période de l’entre-deux-guerres et les persécutions qui ont suivi. Une reconnaissance tardive qui peut s’expliquer par le maintien de la pénalisation de l’homosexualité par les vainqueurs du nazisme et la perte des sources due aux autodafés notamment. Les rares traces subsistantes sont d’autant moins représentatives que les catégories auxquelles elles appartiennent sont : à caractère pénal pour les hommes gays, restreignant les autres champs, et à caractère (auto)biographique pour les lesbiennes, peu archivées et donc invisibilisées. 3
Quelles sont les mémoires dignes d’exister ?
Qu’est-ce que cela dit de nous en tant que société ?
Si le terme « homosexuel » est désormais supplanté par ceux de « queer » ou « LGBTQIA+ » pour désigner ces communautés, ces politiques d’effacement s’observent toujours de nos jours. Ainsi, le gouvernement Trump et son mouvement Make America Great Again mènent une série d’attaques envers les queers. La suppression en janvier 2025 des programmes fédéraux de diversité, d’équité et d’inclusion sont actés par décrets, marginalisant et discriminant les queers. Des restrictions relatives à l’accès au soin des personnes trans et à leur exclusion hors des espaces publics sont mises en place. De plus, les centres d’informations officiels comportant des ressources relatives aux droits des queers sont fermés et ces ressources effacées, impactant l’accès à l’information pour ces communautés. 4
Rapports de domination mémorielle et archivistique
Ces logiques de contrôle et d’exclusion suppriment périodiquement des pans entiers de l’histoire des minorités. Cela met aussi en lumière la singularité des mémoires et archives queers mises à l’écart par un pouvoir dominant qui construit un discours national et mémoriel sélectif par ses choix de conservation et de mobilisation de tel ou tel récit, bien loin de l’idéal archivistique, fantasmé apolitique.
L’archive est le matériau qui permet notamment d’effectuer un travail de mémoire et de proposer une lecture interprétative située des sources à celleux qui peuvent en bénéficier. Cette lecture, qui produit un discours sur le monde et agit simultanément dessus, est constamment inachevée, en perpétuelle construction, du fait même de la constitution matérielle et des pratiques qui entourent l’archive. 5

Les choix de conservation et de valorisation entrepris par les institutions étatiques et publiques reproduisent (in)consciemment les normes hétéropatriarcales et cisgenres dominantes. Les individus à l’origine de ces choix proviennent en effet de cette société normative et normée par laquelle ils ont été influencés et qui les a constitués.
Ainsi, les archives « officielles » traitant des queers du xviiie au xxe siècle, sont majoritairement à caractère juridico-médico-religieux et transmettent des visions pénales, oppressantes, tragiques et religieusement jugeantes de ces personnes. De plus, la rareté de ces traces dans la masse archivistique collectée renforce leur exclusion de l’histoire globale et locale.
La marginalisation du processus de construction d’archives queers se traduit dans les conditions matérielles de production de celles-ci. Les particuliers, les collectifs ou les militant·es entament généralement ces projets sans moyens financiers ni lieux pour entreposer et conserver. De même, le niveau de tolérance d’une société influence les possibilités d’archivage. Pour que le patrimoine mémoriel queer soit reconnu par un État, un travail de fond d’acceptabilité est souvent entrepris par ces communautés, sans que cette tolérance soit garantie sur le long terme.
Cette tension entre pouvoir dominant et groupes marginalisés oblige ces derniers à s’adapter, mais peut aussi amener une société à s’interroger sur les choix qu’elle souhaite opérer dans son travail de mémoire. Quelles sont les mémoires dignes d’exister ? Qu’est-ce que cela dit de nous en tant que société ? Ce que nous choisissons de nommer ou de taire impacte notre rapport au temps, au passé et notre capacité collective à imaginer des futurs possibles.
La mémoire a-t-elle besoin d’être « vraie » ?
Les narratifs queers interrogent une construction mémorielle qui recherche comme socle une vérité historique – difficile à atteindre puisque nous n’avons accès qu’à un passé incomplet. Or, de façon plus réaliste, la mémoire se construit plutôt sur une véracité historique, c’est-à-dire sur ce qui semble vrai ou pourrait l’être. L’absence de nombreux documents queers dans le récit commun amène donc à repenser les imaginaires passés pour répondre à un besoin présent et pour contrecarrer l’expérience d’introspection identitaire silencieuse et solitaire des queers.

L’écrivain Neil Bartlett évoquait ce besoin de retrouver, de réinterpréter dans la poésie, l’écriture, l’iconographie passées le moindre détail qui légitimerait son identité, et de prouver l’existence historique de ces amours et récits différents. 6 Ainsi, quelques lignes, une image anodine, suffissent à imaginer une Jeanne d’Arc transgenre, un amour entre deux hommes plutôt qu’une amitié. Et qu’importe si la vérité n’a pas été, ou ne sera jamais prouvée, cela permet aux queers de refuser que leur vie ne soit qu’une expérience unique sans antécédent historique.
En cela, le concept de « continuum trans », développé par l’archiviste Nour Outojane, et que nous pourrions élargir en « continuum queer », permet par l’invention de formes narratives, de ressentir avec les morts et d’imaginer une conscience historique trans – et pourquoi pas queer – fondée sur la résonance passé-présent-futur. Iel s’inscrit dans cette proposition de déplacement du débat en pensant la relation aux morts en lien affectif et sous forme d’alliance spéculative, un geste politique qui permet de repenser notre relation au passé. 7
Pour un groupe marginalisé, se réapproprier le domaine archivistique est la possibilité de faire passer ses récits à l’histoire commune d’une société
Comme le dit l’archiviste Antoine Idier, il est vital et urgent de déjouer les usages partiaux et censeurs de l’histoire et de la mémoire officielle de la part de ceux qui instrumentalisent le passé pour confisquer le présent et préempter le futur. Il s’agit aussi de déjouer nos propres autocensures. Car, c’est entre ces deux écarts que se niche le travail véritable d’héritage, de choix et de tri pour inventer notre contemporanéité. 8
(Re)constituer les mémoires et imaginaires pour exister et résister
Les rares témoignages du passé queer rendent difficile l’élaboration de récits et la reconnaissance de ces vies comme faisant partie intégrante d’une histoire commune. Pire, cela peut condamner un groupe à se négliger et à s’oublier, comme ce fut le cas des années 1930 à 1970, accentuant un sentiment de honte, de marginalité, mais aussi la privation d’outils pour permettre aux personnes queers, ou à leurs parents, de comprendre leur parcours et lutter contre les stéréotypes.
En ce sens, le principe de « droit culturel » fait écho à la question mémorielle. Ce droit désigne le besoin pour une contre-culture de collecter, répertorier et archiver les éléments qui lui sont liés. Il s’inscrit dans la volonté de construire des lieux d’accueil pour ces témoignages, résilients face aux évolutions du pouvoir politique. 9
Pour interroger ces traces, la romaniste Aline Andrianne propose une approche d’analyse « dynamique » de la mémoire. Inscrite dans l’approche située développée en gender studies, elle permet de nouvelles interprétations du passé en partant de questionnements contemporains et établit un dialogue mémoriel passé-présent proposant de nouveaux futurs. Il est donc question d’envisager ces traces, non pas comme des objets parlant d’eux-mêmes, mais comme des artefacts dont le processus d’analyse permet d’en tirer un savoir utile pour le présent des communautés queers. 10


Pour un groupe marginalisé, se réapproprier le domaine archivistique est la possibilité de faire passer ses récits – son passé, sa culture, ses luttes – à l’histoire commune d’une société. À Paris, ce processus est expérimenté par le Collectif Archives LGBTQI+ qui propose une approche démocratique du traitement archivistique : les discussions collectives de la communauté guident les axes d’interprétation et de classements des fonds. Cette approche évite la confiscation de son histoire par un tiers et permet une agentivité sur son passé, présent et futur. 11
Mais sur quelles traces se fonder ? Comment entrer en relation avec celleux dont les histoires ne sont plus que fragmentaires ? L’archive se limite-t-elle à des documents papiers ? La chercheuse Diana Taylor évoquait déjà l’importance de la mémoire incarnée pour les queers. Une mémoire de chants, de danse, de gestes et de mots que l’on retrouve notamment dans l’art du drag, les ballrooms et certains milieux underground. Les tissus ou les réseaux sociaux ne méritent-ils pas eux aussi d’être archivés ? Qu’en est-il aussi des affects, des expériences de honte, des traumatismes collectifs, des rêves, du silence ? Ces dimensions du ressenti, de l’invisible, bien présentes dans ces communautés, ne sont-elles pas une part du kaléidoscope mémoriel queer ? 12
Ce processus réflexif de construction archivistique et mémoriel des minorités n’est pas exempt de marginalisation interne. Si le souvenir de Stonewall reste vivace et mérite son caractère mémoriel, nombreux sont celleux ayant oublié le rôle central des personnes trans et des queers racisé·es lors de cet évènement, la violence des forces policières, mais aussi qu’il n’est pas l’origine fondatrice de l’histoire queer mondiale. La mémoire et les archives queers n’échappent pas à la tentation de réécriture et d’instrumentalisation.
Cette dernière peut aussi prendre les traits de l’État qui, élargissant les frontières de la normativité, blanche et cisgenre, accueille les gays répondant aux normes dominantes tout en violentant et bestialisant les trans, les queers racisé·es et celleux ne s’inscrivant pas dans ce récit identitaire. Ainsi, Stonewall est devenu, pour les classes dominantes, un évènement blanc, cisgenre, dans lequel les policiers s’inscrivent en alliés des communautés queers. Ces relectures du passé menacent la mémoire queer et fragmentent les communautés. 13
Résister, on l’aura compris, passe donc aussi par la lutte contre toutes les formes de falsification et d’instrumentalisation du passé rendant possible et justifiant l’oppression. C’est aussi prendre conscience de son histoire en tant que communauté et combattre les rapports de domination, y compris en son sein. C’est proposer des narratifs différents, mettre en lumière la diversité et la richesse des queers à travers le monde. Et face à la montée d’une extrême droite décomplexée se voulant fréquentable, c’est enfin utiliser l’archive et le travail de mémoire pour déjouer un discours de récupération et un fantasme identitaire nationaliste, voir homonationaliste 14, qui exclut de toute façon les queers qui n’y correspondraient pas.