Architecture forensique Reconstruire une mémoire de béton, de pixels et de paysages

Par Gaëlle Henrard Déléguée au centre études des Territoires de la Mémoire et rédactrice en chef de la revue Aide-mémoire.

Agrandissement d’une image satellite du site présumé d’une attaque de drone le 30 mars 2012 à Miranshah, FATA, Pakistan, Forensic Architecture.

Comme celui de l’histoire, mais dans des modalités différentes, le travail des tribunaux repose sur les méthodes et outils de l’enquête… ce qui pose la question de qui les détient, de qui peut en disposer et pour défendre quelles causes. La pratique d’enquête, extrêmement foisonnante, de l’architecture forensique permet que les traces laissées dans le béton, les fissures, le paysage, les pixels des cartes satellites et de tout indice ancré dans l’environnement bâti, deviennent des preuves dans la complexe entreprise d’élucidation de la vérité sur les violations des droits humains. La collecte de ces traces a aussi pour but de permettre à la mémoire de se construire ou de se reconstituer quand elle a été perdue ou empêchée par des destructions, bombardements et processus génocidaires. Au fil des travaux d’Eyal Weizman et de ses équipes, cet article est une tentative de présentation de ce travail aussi indispensable que passionnant à même d’ « accroître notre sensibilité au monde qui nous entoure 1 ».

Forensique et contre-forensique : réappropriation du récit de vérité

La forensique 2 est la science criminalistique qui traite la recherche et l’exploitation des indices en vue de la manifestation de la vérité. Dans le cadre d’investigations criminelles et judiciaires, elle mobilise des méthodes et techniques comme la police scientifique, la médecine légale, la cybersécurité et autres outils d’administration de la preuve, c’est-à-dire en vue de prouver l’existence d’un crime et son étendue, et d’aider la justice à déterminer l’identité de l’auteur, son mode opératoire, etc.

L’architecture forensique et l’agence Forensic Architecture (ci-dessous FA) qu’ont contribué à créer l’architecte Eyal Weizman et ses équipes, applique ces mêmes logiques à l’environnement construit et façonné par l’homme. Il s’agit donc d’analyser les traces laissées dans le bâti et dans les ruines comme on analyse des cadavres, en considérant « la texture des bâtiments en tant que surface d’inscription des événements sur laquelle les processus deviennent formes 3 ». En effet, « les bâtiments ne sont pas des entités statiques, mais subissent constamment des transformations dynamiques 4 ». Ils sont des « documents historiques 5 » à part entière et à cet égard contiennent d’innombrables indices.

La particularité de ce travail est d’instruire des procès contre des États eux-mêmes, leurs services secrets ou de police, leurs armées, ou des entreprises privées. La science forensique et toutes ses technologies de pointe sont d’ordinaire aux seules mains de ces institutions. Or, quand le criminel est l’État ou ses services, il s’agit de se réapproprier ces technologies dans une perspective de contre-enquête, de « contre-forensique ». Les États disposent en effet d’un double monopole : celui de la violence létale et celui de son identification ou de son déni (puisqu’il s’agit bien de faire disparaître toutes preuves, toute traces, que cette violence a eu lieu). Ainsi, une attaque sur des personnes et des bâtiments, est aussi une attaque sur la vérité. Par exemple, un génocide est toujours accompagné de son propre déni. Il y a donc un double mouvement de résistance politique dans cette contre-forensique : œuvrer à la vérité historique et à la reconnaissance des crimes commis, et lutter contre la « légitimation de la violence d’État et [la] perpétuation de son exercice ». En cela, la contre-forensique est « une pratique citoyenne 6 ».

Au gré des sollicitations d’associations locales ou d’institutions de défense des droits humains, FA investigue et documente des événements et terrains variés, dans des contextes politiques très divers : attaques de drones illégalement menées par l’armée américaine au Pakistan, bombardements d’hôpitaux par les armées russes et israéliennes, largages d’obus au phosphore blanc sur des agglomérations de Gaza par Israël, crimes environnementaux commis en Indonésie et en Grèce, mais aussi implication d’autorités européennes dans la disparition de migrants en Méditerranée, occultation de preuves dans des effondrements d’ateliers de confection au Bangladesh et d’incendies criminels à Londres et à Lesbos, ou encore violences policières dans de nombreux pays et accointances de services secrets allemands avec des mouvances d’extrême droite 7. Mais il n’est pas inutile de mentionner un autre cas sur lequel FA n’a certes pas investigué officiellement mais qu’elle a bien été étudié et dont elle rapporte le caractère exemplatif et démontre l’enjeu : la bataille juridique en 2000 concernant la négation de l’usage criminel d’une des chambres à gaz faisant partie du four crématoire II d’Auschwitz-Birkenau ou près d’un demi-million de personnes ont été assassinées et dont la destruction par les nazis n’avait pas été tout à fait achevée. 8

Mémoire de pixels

Le trou dans le toit par lequel le missile du drone a pénétré dans le bâtiment cible d’une attaque de drone le 30 mars 2012 à Miranshah, FATA, Pakistan. Digitalglobe, 31 mars 2012; MSNCB Broadcast, 29 juin 2012. Forensic Architecture.

Les zones où se déroulent les violations de droits de l’homme étant généralement inaccessibles (et interdites) aux journalistes internationaux, et les journalistes locaux constituant eux-mêmes des cibles privilégiées, il s’agit pour FA de travailler avec les matériaux disponibles : vidéos et photos amateur quand elles parviennent à être transmises mais aussi images satellites via des logiciels en open source. L’usage de ces dernières pose d’emblée la question de qui y a accès et dans quelle résolution. Les images satellites en accès public sont en effet plus pixellisées que celles dont peuvent disposer les États (ce degré de pixellisation est facilement mesurable en allant simplement voir sa propre maison sur Google Earth par exemple). La question du « seuil de détectabilité » est ici importante. Il s’agit de la possibilité (ou non) d’identifier un certain nombre d’éléments sur une image satellite : destructions, traces de charniers, corps humain ou visage. La limite par pixel pour de l’open source se situe globalement de 0,5 mètre (à 0,3 mètre) par pixel 9, ce qui correspond approximativement aux dimensions du corps humain vu du ciel. Si l’optique des drones est calibrée à l’échelle du corps humain, c’est précisément cette unité qui n’est pas prise en charge par les images satellites publiques. Sans surprise, les services de renseignement étasuniens ne sont, eux, pas soumis aux mêmes restrictions en matière de résolution d’images satellites, leurs satellites pouvant atteindre une précision de 15 centimètres par pixel. Si l’on peut entendre que ces images ne soient pas accessibles au public, cela signifie toutefois qu’elles ne le sont pas non plus aux groupes de défense des droits humains. Avec une telle limite de résolution en accès public, « des détails importants de sites stratégiques restent invisibles, tout comme les effets de violence et d’atteintes aux droits 10 ». Il y a donc une « asymétrie du pouvoir » qui confère un avantage considérable à l’auteur d’un crime sur les enquêteurs, avec le paradoxe que d’ordinaire, c’est l’État qui enquête sur les crimes des individus, et non qui se retrouve sur le banc des accusés tout en étant détenteur des moyens de négation du crime. 11

En complément de ce type de matériel, l’architecture forensique mobilise de nombreux types de documents comme des images vidéo et photographiques et des enregistrements sonores à partir desquels sont reconstitués virtuellement les espaces et les événements, notamment par des techniques de modélisation multimodales. Ainsi par exemple la reconstitution 3D d’une maison ciblée par un drone ainsi que les impacts de l’explosion du missile à l’intérieur permet d’identifier et de documenter les dégâts produits à terme sur les personnes qui s’y trouvaient.

Image 1: Maquette architecturale d’une attaque de drone à Miranshah au Nord-Waziristan. (Forensic Architecture, 2014)
Image 2: Montage panoramique de toutes les images fixes de l’intérieur de la pièce. (Forensic Architecture, 2014)
Image 3: Reconstitution numérique de la trajectoire des éclats d’obus à partir du lieu de l’explosion. (Forensic Architecture, 2014)

Mais cela peut en outre permettre d’appuyer un témoignage, de participer à la reconstruction d’une mémoire sans cela difficilement accessible.

De l’ère du témoin au « témoignage situé »

On s’accorde pour situer le début de l’« ère du témoin » au procès d’Eichmann à Jérusalem en 1961 12, moment d’« émergence d’une sensibilité et d’une attention aux témoignages des victimes 13 » du nazisme, spécifiquement de la déportation et de l’extermination des Juifs, ce qui n’avait pas ou peu été le cas lors du procès de Nuremberg. « C’est dans le contexte du procès d’Eichmann à Jérusalem que les victimes ont pour la première fois conquis leur place de témoins juridiquement valides et ont joué un rôle central dans une affaire internationale concernant des crimes contre l’humanité. » 14 Depuis lors, la défense des droits humains repose en grande partie sur la parole des témoins, à la fois pour leur fonction de porter à la connaissance de tous l’existence de faits criminels, mais aussi pour leur valeur affective et leur force éthique et politique. Ainsi s’est construite une « culture du témoignage », toujours bien active dans le champ mémoriel.

En complément et soutien de cette ère du témoin, Eyal Weizman appelle « tournant forensique », « la prise de conscience culturelle et juridique émergente quant à la valeur probante des indices physiques, principalement les ossements, mais aussi d’autres catégories de preuves matérielles 15 » dans le mouvement de défense des droits humains jusqu’alors traditionnellement le fait d’activistes et de militants et reposant sur la récolte du témoignage. L’équipe de Weizman adopte quant à elle une attitude qui ne sépare pas preuve et témoignage, qui ne délie pas pratique scientifique (potentiellement déconnectée de l’humain) et pratique empathique humaniste et sensible. Ainsi une vidéo amateur d’un événement est à la fois témoignage et preuve, de nature testimoniale et scientifique. La combinaison témoignage-trace permet d’amplifier la force de la preuve en la rendant manifeste et irréfutable. Outre la traque des violations des droits humains, ce dispositif se donne pour objectif de construire la preuve en réincorporant le témoignage et non juste en le relayant. Il s’agit en outre de développer des pratiques de « témoignages situés » (situated testimony).

La mémoire humaine est défaillante, morcelée de « trous de mémoire » induisant lacunes et autres contradictions dans le récit. Cela est d’autant plus vrai, et classiquement admis, chez les personnes ayant subi des violences extrêmes. Leur récit, lorsqu’elles doivent revivre les événements pour en témoigner (malgré les meurtrissures physiques et parfois la perte d’êtres chers) comportent d’inévitables lacunes, spécifiquement lorsqu’on arrive au cœur même des faits de violence subis. Or, d’une part le témoignage produit n’est déjà pas considéré comme une preuve infaillible en droit (qui, dans son principe, cherche à établir la véracité des faits afin de ne pas commettre d’erreurs judiciaires). 16 Et d’autre part, ces témoignages parcellaires ne cessent de prêter de pseudo arguments aux négationnistes très prompts à accuser les témoins de mentir ou de biaiser la réalité. Pour autant, ces défaillances de la mémoire révèlent paradoxalement la réalité de la violence subie, mais cela ne suffit pas.

Modélisation informatique du site et du déroulement de la frappe de Mir Ali le 4 octobre 2010 suivant le dispositif du témoignage situé. (Forensic Architecture, 2013)

Pour tenter de combler ce manque entre souvenirs morcelés et manifestation de la preuve, FA a développé un dispositif original : les « témoignages situés ». Cette technique mnémonique a notamment pour point de référence l’« art de la mémoire », déjà théorisé et utilisé dans l’Antiquité grecque, qui permettait aux rhétoriciens et maîtres d’éloquence comme Cicéron ou Quintilien de se souvenir de leurs longs discours en faisant de l’architecture un médium de remémoration : ils construisaient des bâtiments et pièces imaginaires dans lesquels ils plaçaient les éléments de leur discours puis déambulaient mentalement dans ces espaces au fur et à mesure de leur déclamation. 17 Cet art de la mémoire (méthode des loci ou palais de la mémoire) permet de comprendre combien nos souvenirs sont situés spatialement, combien notre mémoire fonctionne sur base de cartes mentales et d’un enregistrement inconscient de la disposition des objets dans l’espace et de la manière dont notre corps l’a parcouru. Ainsi, si vous avez égaré vos clés ou que vous cherchez à vous remémorer un souvenir d’enfance, une bonne option reste de vous promener mentalement dans les lieux précédemment fréquentés et liés à ce que vous tentez de retrouver, plutôt que de chercher de façon frénétique, nerveuse et aléatoire.

Pour réaliser ces témoignages situés en usant de cette technique mnémonique, FA reconstitue virtuellement en les modélisant les espaces dans lesquels s’est produit l’événement traumatique. Le témoin bénéficie des effets productifs de ce dispositif de remémoration pour recomposer ses souvenirs suivant un processus assez strict, ce moment étant par ailleurs filmé et réalisé en présence d’un chercheur en architecture, et souvent aussi d’un avocat et d’un thérapeute. Étant rendu actif dans le placement d’objets et de mobilier, couplé au récit simultané des souvenirs fragmentés, la personne peut accéder à des souvenirs enfouis et reconstruire une mémoire plus complète des faits. Mentionnons que la transition par les objets présents dans les scènes décrites, comme la réflexion sur leur emplacement exact, est tout à fait cruciale puisque c’est par ce biais que réémerge des souvenirs très concrets (comme des cheveux ou de la chaire brûlée sur les pales d’un ventilateur 18). Cet « autre chemin mémoriel », fonctionnant comme « un catalyseur de témoignage », permet donc à une victime « d’accéder à certains de ses souvenirs et de les mettre en scène 19 ». Le témoignage ainsi produit est mis en parallèle avec d’autres témoignages, mais également avec les traces matérielles encore existantes – quand il y en a – (types de dégâts dans le bâti, forme, étendue des impacts et types d’explosifs utilisés, nature des blessures, restes de corps de victimes, photographies et vidéos prises sur les lieux au moment des faits etc). En ce sens d’ailleurs, les personnels médicaux en zones de conflits constituent des « témoins experts » étant non seulement témoins oculaires et auditifs mais aussi, de par leurs qualifications et fonctions professionnelles, capables d’interpréter les blessures physiques et de comprendre les types d’armes qui peuvent les infliger. 20 Témoigne aussi de cette expertise cruciale le cas édifiant du bombardement de l’hôpital Al-Ahli à Gaza le 17 octobre 2023, raconté suivant cette méthodologie du témoignage situé par le Dr Ghassan Abu-Sittah, chirurgien britannico-palestinien présent une quarantaine de jours à Gaza dès octobre 2023 pour opérer et soigner les victimes gazaouies. 21

Un autre « travail de (la) mémoire » qui, s’il est fondamentalement différent de ce qu’on entend habituellement par « travail de mémoire » dans le champ mémoriel et politique, est en revanche à même de le nourrir d’une façon tout à fait neuve et originale, en complément du témoignage.

Documenter un processus colonial génocidaire de peuplement

Un autre aspect fondamental du travail de FA, qui les occupent particulièrement ces dernières années, est de documenter des modèles (patterns) dans des processus extrêmes de violations des droits de l’homme tels que nettoyages ethniques ou génocides. Ainsi, le modèle de « colonisation génocidaire par peuplement » (settler colonialism genocide) a déjà été bien étudié par FA, en l’occurrence pour le premier génocide du xxe siècle opéré par les colons allemands en Namibie à l’encontre des peuples Nama et Ovaherero entre 1904 et 1908 22 après que ceux-ci se soient soulevés contre les colons allemands, et pour celui des Ixils, ethnie maya dans le nord du Guatémala de 1981 à 1983 23. Dans les deux cas, les populations visées par les massacres sont déplacées hors de leur environnement de vie traditionnel qui leur offre leurs moyens de subsistance et auquel elles sont accoutumées depuis de nombreuses générations. Ces déplacements vers des zones géographiques où elles ne peuvent survivre (désert pour les Nama et Ovaherero, montagnes pour les Ixils) interrompent le lien des populations avec leurs conditions de vie, qui meurent majoritairement de la destruction de celles-ci. Ce processus s’accompagne d’atteintes et de destructions systématiques des terres cultivées, fermes, réserves de nourriture, et hôpitaux, écoles, etc. Eyal Weizman 24 explique combien cette notion de conditions de vie est absolument centrale pour comprendre des processus de destruction lents (slow process of killing) et longs, parfois centenaires. Mais il remarque que ceux-ci ne sont pas ceux mis d’ordinaire en évidence dans l’imaginaire que l’on a du génocide qui est celui d’une mise à mort directe, massive et rapide avec une intensité temporelle importante (celle des tueries de masse en Europe de l’Est puis des chambres à gaz pour le judéocide, et également celle du génocide des Tutsis au Rwanda).

Déplacement vers la « zone humanitaire » le 16 août 2024, puis exclusion de certaines zones situées à l’intérieur de cette « zone humanitaire ».
Destruction cumulative des terres agricoles entre octobre 2023 et juin 2024.
Dégâts et destructions des infrastructures civiles à Gaza, du 15 octobre 2023 au 6 juillet 2024.

Une autre notion cardinale dans ce processus de colonisation par peuplement est celle de lebensraum (« espace vital » ou « biotope »), théorisée par le géographe allemand Friedrich Ratzel à la fin du xxe siècle. Celle-ci repose sur le calcul des ressources (notamment l’espace productif en denrées alimentaires) estimées nécessaires à la survie du peuple colonialiste. Cette notion a été mobilisée dans le génocide des Nama et Ovahereo en Namibie par le IIe Reich, et ensuite par le régime nazi du IIIe Reich pour justifier l’invasion et la colonisation des territoires d’Europe de l’Est, notamment de la Pologne et de l’Ukraine.

Dans ce long processus de destruction colonialiste, les tueries de masse et nettoyages ethniques, et potentiellement le moment génocidaire à proprement parler, constituent en fait l’escalade de la violence qui existe déjà lorsqu’un peuple veut prendre le contrôle de l’espace et des ressources d’un autre. Elle est partie intégrante du processus colonial en combinaison du déplacement des populations qui se trouvaient auparavant sur ces terres.

Dans ce va-et-vient entre passé et présent, les techniques mobilisées par l’architecture forensique permettent ainsi de documenter et de mettre en perspective ces processus lents et leurs effets sur le territoire pour les rendre visibles dans des avant-après et les constituer en preuves, a fortiori lorsque les faits de violence font l’objet d’une minimisation ou d’un déni méthodique et systématique de la part des États qui s’en sont rendus (ou s’en rendent encore) coupables et de ceux, complices, qui les soutiennent. FA s’emploie ainsi à minutieusement et rigoureusement contre-cartographier les actions menées par le régime israélien dans la bande de Gaza 25 et révèle la répétition du modèle génocidaire exposé ci-dessus, en s’appuyant par ailleurs sur le texte pour la prévention et la répression du crime de génocide et spécifiquement sur la clause qui qualifie de génocide la « soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle 26 ». On retrouve, selon cette analyse, d’une part le processus colonial de peuplement qui est celui du temps long. Et d’autre part, sur le temps de l’escalade de la violence coloniale, les éléments de déplacement des populations vers des zones inhospitalières (désert, au-delà du fleuve Wadi Gaza 27) rompant le lien avec leurs conditions de vie, de meurtres de masse par des bombardements sur des zones, bâtiments et camps peuplés de civils, majoritairement femmes et enfants, et de destruction systématique du bâti et des infrastructures, de la culture et de l’agriculture gazaouie créant famines, empêchant le ravitaillement et réduisant les terres en poussière (Eyal Weizman parle d’« undgrounding », d’un retour au sol nu). À terme, ces espaces deviennent lunaires, tout simplement méconnaissables c’est-à-dire non-identifiables même pour les personnes qui y ont vécu. Cela induit une modification du paysage et de la végétation qui est également étudiée par FA et documentée de façon irréfutable par les images satellites ainsi que les relevés sur place quand c’est possible. 28 Un travail qui révèle aussi la dimension environnementale du génocide et de l’écocide.

Les États disposent d’un double monopole : celui de la violence létale et celui de son identification ou de son déni

Ces terres deviennent des lieux à la mémoire physiquement empêchée, oblitérée, ce qui participe aussi du travail de sape de l’espoir chez les populations gazaouies de retrouver un jour le lieu où elles ont bâti leur vie et leurs familles puisqu’il n’existe plus. Des terres sans souvenirs pour des souvenirs sans terre. Sur les ruines, dans la poussière, le béton et les millions de pixels, FA œuvre à un véritable sauvetage d’urgence et à la manifestation en temps réel de ce qui constituera des pièces à conviction pour les tribunaux et des traces pour reconstruire une mémoire… dans quelques dizaines d’années peut-être, quand « un jour tout le monde aura toujours été contre ça 29 ».

Manifester la vérité dans ce qui reste

« Notre connaissance du passé n’est pas celle d’un fait empirique définitif et transparent, mécaniquement gravé dans la matière ou la mémoire, ou bien parfaitement capturé par une image. Les histoires de la violence seront toujours marquées par des lacunes et des discontinuités (…) inhérentes à la brutalité et aux traumatismes (…). » 30 La mémoire se construit à partir des traces laissées, après. À partir de ce qui reste des récits du passé dans les consciences (et les inconsciences) des personnes, victimes, témoins, criminels aussi (car il faut bien comprendre les processus dans le chef de qui les initient et les opèrent). À partir de ce qui reste dans les innombrables rapports et données collectées, répertoriées, archivées : noms, chiffres, morts et blessés dénombrés, villes et villages rasés. De ce qui reste aussi dans les traces imprimées sur les environnements bâtis, les sols et les surfaces, les paysages, après le passage des criminels, après la survenance de leurs crimes. À partir d’innombrables indices qu’il faudra faire parler en tentant de trouver une « voie moyenne » entre une vision totalisante de la vérité, souvent celle des États, et une perspective relativiste qui ne croit en rien et relativise tout.

Si l’historien, armé de ses outils et façonné par ses méthodes, n’a pas pour mission de juger l’histoire mais de tendre autant que possible à la vérité historique des événements passés, les équipes de FA œuvrent quant à elles à la collecte, la documentation, l’articulation et la publication des traces de béton, de pixels et de paysages pour permettre qu’un jour l’histoire, puis la mémoire, puissent se faire. Et à la vérité d’être manifestée, pour que parfois ils proclamer : « Voilà ce qui s’est passé ici ». Pour autant toutefois, il reste à attendre, même désespérément, que les tribunaux, notamment internationaux, soient rendus capables de juger, ce qui est leur mission à eux. 

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