« Les discours de la mémoire forment une immense cacophonie, pleine de bruit, de clameurs et de controverses. Où que l’on se tourne, un passé commémoré ou haï, célébré ou occulté, raconté, transformé, voire inventé, est saisi dans les mailles du présent et partout on taille sur mesure dans le souvenir et l’amnésie. »
Régine Robin 1
Comprendre l’inaction
Dans un contexte politique global de polarisation croissante et d’appauvrissement du débat public 2, l’attaque meurtrière du Hamas perpétrée le 7 octobre 2023 à l’encontre de civils israéliens et les actes de génocide commis à l’encontre des palestiniens à Gaza par l’État israélien, à partir et depuis le 8 octobre 2023, ne font pas exception dans la cristallisation au sein de l’opinion publique de « camps » pro ou contre. Si, pourtant, la question du génocide en cours ne devrait pas en être une, au regard du droit international et tout simplement de notre capacité d’empathie entre êtres humains, force est de constater que, tant au sein de l’opinion publique, que parmi les responsables politiques, la qualification des actes commis par l’État israélien et des effets de ceux-ci sur la population palestinienne et gazaouie semble pour le moins difficile. Nombreux sont réticents à l’idée de nommer la réalité matérielle qui se déroule pourtant en live stream sur nos écrans… Les voix dissidentes sont rapidement qualifiées d’antisémites et clouées au pilori de l’opinion publique, au sein de laquelle la majorité semble considérer la « riposte » comme raisonnée et raisonnable vu la « menace existentielle » pesant sur Israël, reprenant ainsi à leur compte les arguments avancés par le gouvernement israélien 3.
Dès novembre 2023, plusieurs États et organisations non gouvernementales palestiniennes ont déféré à la Cour Pénale Internationale la situation en cours à Gaza et en Palestine, « évoquant de nombreux crimes de guerre, crimes contre l’humanité et crimes de génocide ». […] « Les juges de la Cour ont conclu qu’il existe des motifs raisonnables de croire que Benjamin Netanyahu et Yoav Gallant sont responsables de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité commis dans la bande de Gaza depuis au moins le 8 octobre 2023 ; il s’agit notamment des conditions de famine imposée aux civils, des attaques intentionnelles contre la population civile, de meurtres et de persécution. Les juges ont aussi déterminé qu’il existe des motifs raisonnables de croire que Mohammed Deif, commandant de la branche armée du Hamas, est responsable de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité commis en Israël et à Gaza depuis au moins le 7 octobre 2023 ; il s’agit notamment d’actes d’extermination, de meurtres et de prises d’otages 4.»
Les mois passant, le nombre de victimes des attaques illégales (ainsi que des bombardements systématiques et non discriminés par l’État israélien des infrastructures hospitalières, des zones résidentielles et des camps où les civils gazaouis et palestiniens se réfugient, sans compter le blocus de l’aide humanitaire, etc.) 5 n’a fait qu’augmenter. La réalité de ce génocide étant de plus en plus documentée, il s’agit de chercher à comprendre l’inaction (voire la complicité, marquée notamment par la répression violente des manifestations en soutien à la cause palestinienne) des États européens et des États-Unis vis-à-vis d’un État israélien, se rendant coupable de génocide à l’encontre de la population palestinienne à Gaza au vu et au su de tous et toutes. Comment expliquer ce soutien occidental indéfectible (bien que pas unanime 6) ? Au-delà des intérêts économiques et géopolitiques, quelles sont les raisons politiques (s’il y en a) qui mènent notamment l’Union européenne, entité autoproclamée garante des droits humains, à fermer les yeux sur ce drame ?

L’hypothèse de départ de ce texte donnait une place prépondérante au rôle de la rencontre entre d’une part, l’instrumentalisation par l’État d’Israël de la mémoire du génocide des juifs, mené entre 1939 et 1945 par le régime nazi, et d’autre part, le sentiment de culpabilité occidental (et spécifiquement européen) vis-à-vis de celui-ci. À l’appui de nombreux travaux scientifiques reconnus, une autre dimension a également alimenté cette analyse : celle des dynamiques coloniales à l’œuvre en Palestine et en Israël-Palestine. La conjonction de ces éléments permet, dans une certaine mesure, d’expliquer l’absence de réaction politique majeure face au génocide des Palestiniens et Gazaouis par l’État d’Israël.
Instrumentalisation de la mémoire comme raison d’État
Sur l’instrumentalisation de la mémoire du génocide des juifs par Israël, notons tout d’abord l’évolution de la nature du discours sur le génocide nazi ainsi que l’évolution de son rôle dans le « conflit israélo-palestinien » 7. En 1945, la reconnaissance de la particularité du génocide des Juifs dans le génocide nazi reste marginale : « les déportés raciaux pèsent moins lourd, dans les consciences, que les déportés politiques communistes, socialistes et autres antifascistes, envoyés en Allemagne dès 1933, dans des camps de concentration 8. » Par ailleurs, l’antisémitisme n’ayant pas disparu en Europe (comme l’illustrent les Pogroms en Pologne et en Union soviétique), « les rescapés juifs n’insistaient guère non plus sur leur judaïté, sachant qu’il n’était pas dans l’air du temps de s’appesantir sur la singularité de leur persécution 9 ». Toutefois, dès les années 1950, « une politique de mémorisation officielle » du génocide est mise en place par Israël. Avec le Procès Eichmann (1961-1962), la récupération politique des faits historiques s’accentue 10, tandis que la nature spécifique du génocide des juifs apparait plus largement dans l’opinion publique 11.
Cette mobilisation politique de la mémoire de la Shoah par l’État d’Israël opère tant au niveau de la construction de son identité interne que vis-à-vis de l’extérieur 12. Comme le résume l’historienne Idith Zertal : « À travers Auschwitz – qui est devenu la principale référence d’Israël face à un monde systématiquement défini comme antisémite et hostile –, Israël se dote d’une aura de sacralité, celle de la victime ultime, et s’avère imperméable à la critique et au dialogue rationnel avec le reste de la communauté des nations. 13» Par la suite, « avec l’arrivée au pouvoir en Israël de la droite et des ultra-orthodoxes en 1977, ce recours au judéocide comme argument politique devient systématique. Comparée à la Shoah, aucune atrocité ne compte plus 14». Ce phénomène s’intègre dans le projet sioniste au cœur de la construction de l’État israélien. « La construction d’un État israélien ultra-militarisé est alors un acte de « rédemption » face à la destruction de l’holocauste 15. » Ce faisant, Israël se constitue en « mère-patrie », seule protectrice de la population juive face à une menace existentielle, dont l’existence est régulièrement ravivée par la mobilisation continue de la mémoire de la Shoah. Ce récit, constitutif de sa raison d’État, est appris et continuellement rappelé à sa population (localement ou dans la diaspora). Par conséquent, « cela signifie que lorsque la patrie est la cible d’attaques violentes, comme ce fut le cas le 7 octobre, tout le traumatisme – ancré par ces films, ces musées, ces mémoires et ces récits d’horreur – resurgit avec force et la menace semble existentielle. S’il est vrai que l’Holocauste peut revenir à tout moment, et qu’Israël est la seule garantie contre cela, “cela crée une sorte d’alibi pour tout ce qu’Israël veut faire” 16 ».

Culpabilité occidentale et « judéophilie »
Sur le sentiment de culpabilité occidental, il faut dire que l’antisémitisme étant une caractéristique de l’habitus culturel européen, le judéocide fut perpétré en Europe « avec la complicité active ou l’indifférence de la plus grande partie de ses États 17 ». Par ailleurs, il faut noter le lien étroit entre l’augmentation de l’antisémitisme en Europe à la fin du xixe siècle (illustré notamment par l’Affaire Dreyfus en France) et la naissance du projet sioniste qui traduit l’idée selon laquelle les « juifs persécutés par les Européens ne trouveront la paix qu’en s’installant dans un territoire : ils se voient alors comme les réfugiés sur une terre promises 18». Rappelons donc que « le paroxysme antisémite du nazisme n’aurait pu advenir sans ces siècles de tradition antijuive19 ». Dès lors, depuis le « moment Eichmann20 », « le judéocide que tout le monde s’accorde désormais à appeler la Shoah 21 […] a pris progressivement une place centrale dans les mémoires collectives et les narrations publiques occidentales. Cette omniprésence faisant suite au silence a remplacé en Occident l’antisémitisme par une “judéophilie” officielle qui dicte en partie aux dirigeants leur politique 22 ». Selon Sophie Bessis, cette « judéophilie » constitue alors le miroir de l’antisémitisme occidental 23. Elle expose alors comment l’Occident, et plus particulièrement l’Europe, à l’issue de la Seconde Guerre mondiale, se trouve à agir de manière à se « racheter » moralement et ainsi, à pouvoir réaffirmer la supériorité morale dont elle s’estime « seule énonciatrice et dépositaire ». Deux stratégies ont alors été mises en place progressivement : la première fut la facilitation de la naissance de l’État d’Israël et ensuite, « la défense quasi inconditionnellement de sa politique expansionniste jusqu’à cautionner sans états d’âme la colonisation systématique de ce qui restait de Palestine après la fondation de l’État et la guerre de 1948 […]. Il fallait et il faut encore qu’Israël soit non seulement l’héritier de la victime, mais victime lui-même de toute éternité. Il fallait qu’il soit définitivement innocent et que jamais, quelles que soient ses actions, il ne passe dans le camp de bourreaux 24 ». La seconde réside dans la création du terme « judéo-chrétien » et dans son érection au statut de socle de la civilisation occidentale, en dépit de l’histoire. En s’érigeant en synonyme d’« universel » et « de noyau dur de l’identité occidentale », l’expression « judéo-chrétienne » opère également un tour de force qui servi « magnifiquement » les intérêts colonialistes et impérialistes européens : elle exclut l’islam. Ce faisant, elle renvoie « l’islam à une altérité politiquement construite et lui désigne son territoire, celui de la spécificité 25 ». On voit que le rapport à l’islam, entretenu en Occident, se mue au fil du temps : du temps colonial, vient le temps de l’importation de main-d’œuvre pour reconstruire l’Europe après 1945 et ensuite, le temps de la réponse à la « politique de la terreur » où « l’islam dans sa globalité est devenu synonyme de jihad 26 ».
Sanctuarisation de la mémoire du judéocide par l’Occident
La conjonction entre la mobilisation de la mémoire de la Shoah par Israël et le sentiment de culpabilité occidental a permis, au fil des années, une sanctuarisation de la « mémoire de la Shoah » aussi en Occident. Effectivement, si Israël a usé de cette mémoire pour des raisons politiques et existentielles, les États-Unis et l’Union européenne se sont érigés en défenseurs « à tout prix » de celle-ci notamment pour des raisons politiques et morales. En Allemagne par exemple, le devoir de mémoire fait partie intégrante de la raison d’État allemande 27 : « si l’Allemagne a longtemps régulé la manière dont l’Holocauste est mémorisé et discuté, ceci est d’autant plus marqué depuis, en 2008, la déclaration de la Chancelière d’alors – Angela Merkel – devant la Knesset à l’occasion du 60e anniversaire de la création d’Israël, la responsabilité particulière que porte l’Allemagne dans la préservation de la mémoire de l’holocauste comme atrocité unique mais aussi la sécurité de l’État d’Israël. Ces deux éléments étant – selon elle – constitutif de la raison d’État allemande ». Autrement dit, la raison même de l’existence de l’État allemand. Comme le suggère la journaliste Masha Gessen, cette démarche atteint son paroxysme dans l’adoption d’une définition de plus en plus extensive et, politiquement périlleuse, de ce qui est qualifiable d’antisémitisme 28 : depuis 2016, une définition particulière a connu une influence considérable. Il s’agit de celle adoptée par l’organisation intergouvernementale, l’Alliance Internationale pour le Souvenir de l’Holocauste (IHRA). Selon celle-ci « l’antisémitisme est une certaine perception des personnes juives, qui peut être exprimée comme une haine envers les personnes juives. Les manifestations rhétoriques et physiques de l’antisémitisme sont dirigées directement à l’encontre des juifs ou des individus non-juifs et/ou leurs propriétés, à l’encontre des institutions communautaires juives et des lieux de cultes 29 ». L’enjeu politique de cette définition est qu’elle est assortie de « onze exemples, parmi lesquels on trouve le fait d’affirmer que l’État d’Israël est un État raciste, ou comparer la politique de l’État israélien contemporain à celle des nazis 30 ». Malgré cela, elle a été adoptée par les 25 États membres de l’Union européenne et par le Département d’État des États-Unis. Se justifiant de cette définition extensive de ce qui est constitutif d’antisémitisme, les différents États occidentaux mettent alors en œuvre des politiques favorables au pouvoir israélien : il devient ainsi très difficile de contester l’action politique du gouvernement israélien sans s’exposer à la perte de financements ou de subsides (pour des organisations ou des artistes notamment), ou même sans s’exposer à la possibilité d’être réprimé (dans le cadre de la lutte contre les activités du mouvement Boycott Desinvest Sanction 31 par exemple). Comme le remarque Masha Gessen, « en 2021, la Commission européenne est même allée jusqu’à publier un guide pour l’utilisation pratique de cette définition, au sein duquel elle recommande notamment l’utilisation de celle-ci pour la formation des forces de l’ordre à la reconnaissance de crimes haineux constitutifs d’antisémitisme ». L’adoption de cette définition permet alors la répression par les différents pouvoirs occidentaux de toute parole critique face aux actions du gouvernement israélien, les taxant d’antisémites. Ce faisant, ils réaffirment leur soutien inconditionnel au pouvoir israélien, même lorsque celui-ci se rend ouvertement coupable des pires manquements au droit international et humanitaire.
En sus de ces éléments explicatifs liés aux politiques de mémoire, il convient d’attirer l’attention sur l’élément colonial et la valeur qu’il apporte à la compréhension des évènements contemporains. La dynamique coloniale inhérente aux développements en Israël-Palestine est observable à trois niveaux : l’attitude des empires occidentaux quant à ce territoire ; la politique coloniale de peuplement mise en œuvre par l’État d’Israël en Palestine ; et enfin, de manière continue, l’amnésie coloniale mêlée à une certaine nostalgie occidentale permettant d’ériger d’une part, le génocide des juifs en tant qu’évènement historique exceptionnel et d’autre part, de mettre à distance le massacre des populations palestiniennes.

Le temps de la Palestine mandataire
Le premier niveau réside dans la construction de l’État d’Israël sur le territoire de la Palestine mandataire. Au moment de la défaite de l’Empire ottoman, les Européens empreints de leur idéologie impérialiste, non seulement partagent ces territoires sans préoccupation aucune pour les populations qui y vivent, mais considèrent par ailleurs celles-ci comme « dociles ». Cela se traduit, en ce qui concerne le territoire palestinien sous le mandat britannique, par la conception de ce territoire comme étant « sans peuple » et propice à l’établissement d’un foyer national juif, revendication portée auprès du pouvoir anglais par des personnalités comme Théodore Herzl et son projet sioniste. Cela se matérialise notamment par la Déclaration de Balfour qui, en 1917, « engage la Grande-Bretagne à soutenir l’établissement d’un “foyer national” pour le peuple juif en Palestine 32 », alors que les juifs y constituent moins de 10 % de la population. Malgré la reconnaissance de droits propres aux communautés palestiniennes arabes sur leurs terres, consacrée par le Livre blanc britannique de 1939 33, le pouvoir colonial britannique facilite l’immigration des juifs en Palestine. L’idée est alors de permettre la création d’un foyer national juif en Palestine, sans pour autant que la Palestine dans son entièreté ne soit transformée en un foyer national juif. Toutefois, dès 1945 et jusqu’à la fin du mandat britannique en 1948, la rencontre entre les enjeux politiques du Royaume-Uni et des États-Unis et les intérêts sionistes crée les conditions de la Déclaration d’indépendance de l’État d’Israël prononcée par David Ben Gourion.
En quelques mots, le pouvoir mandataire anglais, en facilitant (en partie sous la pression des États-Unis), l’immigration des juifs en Palestine dans la période de l’après-guerre, permet l’acquisition progressive de territoires par les immigrés juifs. Pendant la guerre de 1947-1948, les Palestiniens arabes sont expulsés de leurs terres, massacrés et voient leurs villages détruits par les colons juifs 34. Ces massacres culminent en 1948 avec l’évènement connu dans l’histoire palestinienne comme la Nakba. À la suite de la Seconde Guerre mondiale, le développement du projet sioniste est grandement facilité, d’une part, par l’impossible retour des juifs survivants dans leur pays d’origine et leur difficile émigration vers les États-Unis, et d’autre part, par la légitimation apportée au projet par le sentiment de culpabilité occidental face à l’extermination systématique des juifs européens par le pouvoir nazi 35.

La colonisation par peuplement
Le second niveau se matérialise dans le colonialisme de peuplement développé par les juifs sionistes 36. Déjà avant la constitution d’Israël en tant qu’État, pendant le mandat britannique, le Fonds national juif avait constitué un « Département de la terre » dont l’objectif était d’acquérir les terrains nécessaires à l’immigration des juifs sur les terres palestiniennes. Déjà alors, un nettoyage ethnique avait été entrepris par les juifs sionistes afin d’homogénéiser leur futur territoire et de permettre la construction de colonies juives (appelées à l’époque « Yichouv »). 37 Par la suite, ce colonialisme interne sera d’autant plus justifiable pour le pouvoir qu’il est inhérent à la construction de l’État d’Israël et à sa « raison d’être » étatique. Comme l’exprime Naomi Klein, « le traumatisme juif fait partie intégrante de la conception de la sécurité qu’a l’État israélien. On lui érige des sanctuaires. On dresse des murs autour de lui. On mène des guerres en son nom 38 ». Et dès 1947, David Ben Gourion clame, face aux représentants de la Commission d’enquête des Nations unies, « Qui veut et peut garantir que ce qui nous est arrivé en Europe ne se reproduira pas ? La conscience humaine […] peut-elle se libérer de toute responsabilité dans cette catastrophe ? Il n’y a qu’une sauvegarde : une patrie et un État. » 39 Comme le démontrent Dominique Vidal et Philippe Rekacewicz, cela apparait clairement lorsque l’on regarde les différentes « propositions de paix » formulée par Israël au fil des années : « aucune ne respecte le droit international, qui interdit formellement toute colonisation de peuplement 40 ». Cette colonisation des territoires palestiniens est amplifiée, dès l’arrivée au pouvoir d’Ariel Sharon dans les années 1980, par la forme qu’elle prend : « la division des territoires palestiniens en une multitude de petits cantons [permet aussi] une « colonisation idéologique » au cœur de la population des territoires palestiniens occupés 41 ». Concomitamment, s’engage aussi une colonisation urbaine, notamment à Jérusalem-Est. « Parallèlement au processus de colonisation externe dans les territoires palestiniens occupés, déclaré illégal dès 1967 par la résolution 242 de l’ONU, il existe donc à l’intérieur d’Israël même une colonisation interne avec la confiscation et l’appropriation de terres bédouines, et de la destruction fréquente des espaces de vie, des maisons et des infrastructures dans les villages dit “non-reconnus” 42 ». Au fil du temps, ces incursions dans les territoires autonomes palestiniens sont aussi justifiées comme « démantèlement d’infrastructures terroristes ». Si la dynamique coloniale adoptée par l’État d’Israël est visible, en filigrane, dans son histoire politique 43, on peut observer deux moments où cette politique est ouvertement assumée et se durcit. En 2001, lorsqu’Ariel Sharon déclare : « la guerre d’indépendance d’Israël n’est pas terminée. 1948 ne fut que le premier chapitre 44 », et depuis novembre 2022, lorsque Netanyahou – vainqueur des élections – s’associe aux partis ultra-orthodoxes, mais aussi aux formations suprémacistes et messianiques.
« Altérisation » et déshumanisation
Le troisième niveau d’analyse explique d’une part, la facilité avec laquelle l’armée israélienne perpètre ce génocide en Palestine et d’autre part, l’absence de réaction majeure par le pouvoir occidental. Sur la facilité des membres de l’armée à tuer sans discrimination, y compris femmes et enfants, s’ajoute au sentiment d’agir pour « se défendre d’une menace existentielle » (sentiment inculqué par la socialisation politique et mémorielle de la population israélienne), la construction d’une « altérisation » (otherization) de la population palestinienne, notamment permise par des années de colonisation interne. Le Palestinien est alors désigné comme « l’Autre » auquel il est impossible, pour un·e membre de l’armée israélienne (mais aussi une partie importante de la population en général) de s’identifier. Ce processus « d’altérisation » empêche alors le développement de l’empathie, facilite le déploiement du sentiment de méfiance et finalement, permet sa déshumanisation. Cette déshumanisation porte alors en elle la possibilité d’exterminer cet « Autre ». Or, quand celle-ci se déroule au sein d’une relation coloniale asymétrique et que précisément la population palestinienne opprimée réclame ses droits et se défend face à ce pouvoir colonisateur, elle essuie une répression ultraviolente. Ceci est d’autant plus évident depuis le 7 octobre où cet Autre est continuellement désigné par le pouvoir politique israélien comme « un animal humain 45 » à abattre et à anéantir. Certains pointent alors la similitude de la réaction israélienne avec d’autres épisodes de l’histoire coloniale où le prétexte de la rébellion des populations autochtones donne lieu à une déferlante de violence, prenant la forme « d’expéditions coloniales punitives 46 ». Garder en tête l’asymétrie de puissance (politique et armée) au cœur de la relation entre le pouvoir israélien et le pouvoir palestinien est crucial pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui. De plus, à la différence d’anciens pouvoirs coloniaux, le pouvoir israélien ne dispose pas d’une métropole où se replier : ceci pousse à croire qu’il n’y aura de finalité possible qu’au moment où la population palestinienne ne sera plus.
Du point de vue de la complicité occidentale, le processus d’altérisation est présent en filigrane dans la perception des populations palestiniennes à travers l’histoire. Au départ, le pouvoir impérialiste européen domine politiquement cette population et la dénue de toute agentivité : elle est considérée comme incapable de réagir face au projet colonisateur. Son pouvoir à revendiquer son auto-détermination lui est alors refusé. Ensuite, est cultivée vis-à-vis d’elle, une forme de mépris (accentuée par l’islamophobie qui se développe en Europe occidentale, et, peut-être, par une forme de nostalgie coloniale) et une mise à distance qui ne permet pas de lui attribuer des traits dignes d’une humanité à respecter. Aujourd’hui encore, ces vies palestiniennes sont donc « systématiquement traitées comme “indignes d’être pleurées” 47 ».

Protéger et défendre la mémoire
Au fil des années donc, le projet sioniste de la construction d’un État refuge pour « le peuple juif » s’est bâti et se maintient sur base de la construction d’une identité ethno-nationale, exclusive à toute autre identité, renforcée par un mythe national ancré dans la mémoire du génocide des juifs par le pouvoir nazi (ou du « trauma juif » lié à la Shoah) dont cet État-nation serait le protecteur. Ce mythe constitutif et cette raison d’État, qui alimentent politiquement une victimisation perpétuelle vis-à-vis de la Communauté internationale, facilitent et légitiment le génocide de « l’Autre » population – autochtone – et l’appropriation de ses terres pour s’y installer. Ce discours victimaire permet également à Israël, au moment de répondre à des critiques de sa politique gouvernementale, de se positionner vis-à-vis de la communauté internationale en tant que victime d’antisémitisme. L’adoption de la définition extensive de ce qui est constitutif d’antisémitisme (portée par l’ONG HIRA) par l’Union européenne et les États-Unis dans un objectif de « protection des personnes juives » a aussi comme effet de contraindre ces autorités politiques : non seulement dans ce qui est dicible, mais également dans leur possibilité d’agir et de réagir. Plus encore, elle permet, et oblige presque, une répression ferme et violente des voix dissidentes – en raison d’un « plus jamais ça ! » qu’elles se doivent de réaffirmer à tout qui veut l’entendre.
Le « devoir de mémoire » vis-à-vis du judéocide en Europe restera à jamais un devoir moral de justice rendu aux victimes de l’évènement le plus tragique qu’ait connu notre continent. Mais plutôt que de la sanctuariser et de la détourner, ne conviendrait-il pas de protéger et de défendre cette mémoire, et de lutter contre ce qui se fait et pourrait se faire en son nom, au risque précisément de favoriser un antisémitisme opportuniste, bien réel celui-là ? Autrement dit, n’est-il pas temps d’ouvrir nos esprits aux mémoires plurielles et de prendre conscience du poids des traumatismes portés par l’histoire des uns et des autres ? C’est peut-être par la reconnaissance mutuelle de la souffrance vécue et infligée que pourra débuter un dialogue plus apaisé… un jour, peut-être.