Après-guerre Travailler sur la mémoire et l’espoir

Par Valérie Rosoux Professeure à l’Université Catholique de Louvain, Directrice de recherches du Fonds de la recherche scientifique (FNRS). Titulaire d’une licence en philosophie et d’un doctorat en relations internationales, Valérie Rosoux est une spécialiste européenne de la réconciliation post-conflit, et l’auteure de plusieurs ouvrages et articles consacrés aux contextes d’après-guerre et aux usages de la mémoire dans les relations internationales.

Peut-on travailler à la fois sur la mémoire et sur l’espoir ? Cette question se révèle particulièrement cruciale au vu du désordre mondial dans lequel nous vivons. Les cycles de violence se succèdent en effet comme s’ils étaient irréversibles. Que ce soit en Ukraine, dans le Haut-Karabakh ou à Gaza, au Soudan, en République démocratique du Congo ou en Iran, tous signent l’échec des initiatives de résolution de conflit. En une génération, la méfiance s’est accrue, l’empathie a disparu, et chaque événement renforce la liste des traumatismes historiques et des griefs passés. Face à ce constat, les acteurs engagés dans les initiatives en faveur de la paix semblent impuissants, sinon désillusionnés. L’indifférence et l’inaction sont toutefois de sombres tentations. Que faire, dès lors ? 1

Introduction

La guerre transforme tous les territoires en forêts arides en proie au feu. Elle déchaîne des flammes dans toutes les directions. À ce stade, la question n’est plus de savoir comment médiateurs et négociateurs pourraient éteindre ces incendies tels des deus ex machina, mais comment ils peuvent tenter d’apprivoiser les flammes. À cet égard, quelle responsabilité est assumée par les parties à la table des négociations ? Celles-ci se sentent-elles redevables aux générations passées, présentes et/ou futures ? Ces parties se concentrent-elles sur les urgences du présent (déjà bien exigeant) ou peuvent-elles envisager les processus de paix comme des occasions de formuler une double promesse à l’égard des générations passées et futures ?

Cette étude présente une typologie fondée sur quatre scénarios temporels. Le premier correspond à un « présent étriqué », concentré de manière exclusive sur les enjeux immédiats du conflit. Les parties agissent en quelque sorte hic et nunc (ici et maintenant), comme si elles étaient relativement détachées du passé et de l’avenir. Le deuxième scénario caractérise un présent « ancré dans le passé ». Les parties se penchent, dans ce cas, sur les griefs historiques et les revendications de réparation qui y sont liées. À l’inverse, un troisième scénario conduit à une forme de « tabula rasa ». Plutôt que d’aborder les revendications liées aux violences passées, les parties négocient en priorité les questions à venir. Le dernier scénario combine travail de mémoire et projection vers l’avenir. Cette combinaison peut sembler paradoxale à première vue. Les psychologues cognitifs ont pourtant montré qu’au niveau individuel, se remémorer le passé et songer au futur activent des structures cérébrales similaires. Ce lien étroit entre mémoire collective et projection collective dans le futur est confirmé par plusieurs études récentes.

 Références à l’avenirabsence de références à l’avenir
Références au passéPrésent dilatéPrésent ancré
Absence de références au passéPrésent projetéPrésent étriqué
Tableau 1 : combinaisons temporelles

Hic et nunc : un présent étriqué

Dans la plupart des processus de paix, les belligérants se concentrent sur des questions techniques et très précises, sans faire référence au passé ou à l’avenir. Ainsi, les médiateurs impliqués dans les négociations entre Kiev et Moscou, ou entre le gouvernement israélien et les représentants du Hamas, se penchent en général sur des sujets tels que l’échange de prisonniers de guerre ou de dépouilles, les cessez-le-feu temporaires ou les corridors humanitaires. Ces négociations sont menées de manière pragmatique. Depuis 2024, pour ne prendre qu’un exemple, les représentants officiels ukrainiens et russes ont annoncé plusieurs échanges de prisonniers de guerre.

Dans de telles circonstances, les références explicites à hier ou à demain n’ont guère de sens. Les parties sont engagées dans un jeu stratégique qui n’implique ni travail de mémoire, ni projection vers l’avenir. Elles représentent les générations présentes et conçoivent la négociation comme un jeu à somme nulle au vu de l’intensité du conflit. Ce processus fondamentalement compétitif ne favorise pas la transformation des relations entre ennemis, celle-ci n’étant de toute façon pas à l’ordre du jour. Chaque partie cherche à maximiser ses gains. Le présent est étriqué, comprimé à force de se resserrer sur les seules préoccupations du moment.

Réparation : un présent ancré dans le passé

Dans le premier scénario, les questions liées au passé sont loin d’être prioritaires. Elles sont comme figées et peuvent le rester pendant des années, voire des décennies. Elles pèsent néanmoins indéniablement sur les processus de négociation et de rapprochement. Lorsque le poids du passé devient trop lourd, les parties sont sommées de ne plus faire « comme si ». L’exemple des réparations allemandes à l’égard des Juifs après la Seconde Guerre mondiale est révélateur à cet égard. Au-delà de sa dimension morale, le traité de réparation de 1952 entre Israël et l’Allemagne de l’Ouest révèle une dimension stratégique majeure pour la République fédérale d’Allemagne : sa réhabilitation sur la scène internationale. Le retour dans la « famille des nations » exigeait une reconnaissance sans équivoque des crimes commis au nom du peuple allemand et un engagement concret en matière de réparation. L’irréversibilité des atrocités de masse rend toute tentative de compensation intégrale des souffrances des victimes impossible. Cependant, l’accord a permis des paiements aux victimes juives présentes dans la diaspora et le nouvel État d’Israël. La somme que l’Allemagne accepte alors de verser n’est pas fixée selon des critères moraux. Elle est le résultat d’un processus de négociation basé sur une combinaison de critères politiques et juridiques.

Dans un tel scénario, les textes des accords mentionnent souvent la volonté de réparer et de restaurer la dignité de ceux qui ont été affectés par les violences du passé. La légitimité de cet objectif ne saurait être remise en question. Tous les cas démontrent que cette question des réparations constitue l’un des obstacles les plus difficiles à surmonter dans tout processus de rapprochement.

Tabula rasa : un présent projeté dans le futur

Chercheurs et praticiens dépeignent souvent les risques liés à la tyrannie du passé sur l’imagination. Certains recommandent donc aux parties de ne pas se demander de manière stérile qui avait raison ou tort dans le passé, mais de s’accorder sur ce qu’elles peuvent envisager ensemble pour le futur. Dans une telle perspective, l’objectif du processus de paix n’est pas de s’appesantir sur les réalités historiques, mais d’imaginer les conditions politiques d’une paix durable.

En Irlande du Nord, le sénateur George Mitchell, principal artisan de l’Accord du Vendredi saint, partageait cette conviction. Pour lui, les parties ne pouvaient s’accrocher aux mythes du passé, mais devaient affronter la réalité du futur, ce qui, reconnaît-il, exige de la force, du courage et une vision. L’accord signé en 1998 par les gouvernements britannique et irlandais ainsi que par quatre partis politiques a aboli les contrôles frontaliers entre l’Irlande du Nord et la République d’Irlande, facilité le désarmement, et créé une nouvelle structure de gouvernance. Certains aspects de l’Accord du Vendredi saint sont incontestablement liés aux « Troubles » qui ont duré environ 30 ans, comme par exemple la question des prisonniers de chaque côté, mais il ne s’agissait pas d’une approche globale consacrée à l’héritage des violences passées. Ainsi, la question des disparus ou du jugement des criminels n’étaient pas à l’ordre du jour. Lorsque la notion de justice est mentionnée dans l’accord, elle ne se réfère pas aux événements passés, mais au système de justice pénale à mettre en place.

La méfiance entre les parties persiste malgré la signature de l’accord. Cependant, le choix de se tourner résolument vers l’avenir a contribué à une forte réduction de la violence. L’espoir mis en avant à la fin de ce processus tumultueux a été résumé dans le poème « Plus jamais », inscrit au centre d’une fresque murale : « Plus jamais se réveiller chaque heure, en espérant que nos enfants rentrent chez eux. Plus jamais de personnes mutilées ou blessées, qui ont souffert seules. (…) Plus jamais de haine chez nos enfants ». Cette mise en avant d’un avenir meilleur pour les générations futures a sans aucun doute contribué à sortir de l’impasse.

Double promesse : un présent dilaté

À plus ou moins long terme, le choix de ne pas se laisser submerger par le passé peut conduire à une fuite en avant quelque peu naïve au vu du passif historique qui pèse de part et d’autre de la table des négociations. À un moment ou un autre, les demandes de justice et de réparation troublent inévitablement le dialogue amorcé au sujet d’un avenir commun. Ces revendications peuvent certes être reportées, pour de bonnes ou de mauvaises raisons, mais elles ne disparaissent jamais complètement. Comment, dans de telles conditions, combiner travail de mémoire, vision à long terme et objectifs immédiats ?

Cette question implique une dilatation du présent, qui n’est plus détaché ni du passé ni du futur. En termes de loyauté, les parties cherchent à ne pas considérer exclusivement les vivants, mais aussi les disparus et les générations futures. C’est cette loyauté multiple qui fut choisie par les dirigeants français et allemands lorsqu’ils décidèrent de de se réconcilier.

En janvier 1963, le président français Charles de Gaulle et le chancelier allemand Konrad Adenauer signent le Traité de l’Élysée. Ce Traité d’amitié est souvent présenté comme une charnière ayant transformé des ennemis héréditaires en partenaires. Bien qu’il ne constitue pas le moment fondateur de la réconciliation franco-allemande, il a assurément cristallisé le rapprochement et continue de structurer les liens entre Paris et Berlin. Malgré les frictions régulières entre les gouvernements, les engagements pris en 1963 n’ont jamais été abandonnés. Le Traité de l’Élysée a établi un lien audacieux entre consultations officielles régulières et interactions au niveau des sociétés civiles.

Le travail de mémoire ne repose pas sur une forme de culpabilité collective mais sur l’assomption d’une responsabilité historique

Les mécanismes institutionnels mis en place par le Traité ont créé une structure de dialogue permanent à travers des réunions biannuelles des chefs d’État, des consultations entre ministres, ainsi que des conseils conjoints dans tous les domaines. L’intention initiale était d’imaginer une autre forme d’interaction en suscitant un dialogue régulier pour faire émerger petit à petit un terrain d’entente. L’objectif était donc de promouvoir une compréhension mutuelle entre représentants officiels, mais aussi d’influencer les nouvelles générations de fonctionnaires français et allemands. Les négociations ont également abouti à la création de l’Office Franco-Allemand pour la Jeunesse (OFAJ), chargé de dynamiser les échanges de jeunes, les conférences et l’enseignement réciproque des langues. À ce jour, l’OFAJ a permis à près de dix millions de jeunes français et allemands de se rencontrer dans le cadre de 382 000 programmes. Plus de 60 ans plus tard, les consultations officielles se poursuivent et près de 75 % des populations française et allemande vivent dans des villes jumelées.

Quels sont les principaux facteurs qui expliquent une telle transformation des relations ? À première vue, le texte du Traité de l’Élysée est principalement tourné vers l’avenir. Son objectif explicite est de créer des institutions solides et durables. Pourtant, le texte évoque bien trois temporalités : le passé  (« Convaincus que la réconciliation entre les peuples allemand et français, mettant fin à une rivalité séculaire, constitue un événement historique transformant profondément les relations entre les deux peuples »), le présent (« Conscients de la solidarité qui unit les deux peuples tant du point de vue de leur sécurité que de leur développement économique et culturel ») et l’avenir (« Notant notamment que les jeunes ont pris conscience de cette solidarité et sont appelés à jouer un rôle décisif dans la consolidation de l’amitié franco-allemande »).

Il est tentant de mettre en exergue une approche qui serait fondée sur la complémentarité du travail de mémoire et du « travail d’espoir »

Le cas franco-allemand rappelle qu’après une guerre, le travail de mémoire ne repose pas sur une forme de culpabilité collective mais sur l’assomption d’une responsabilité historique. Le but est d’ouvrir progressivement les yeux sur les promesses non tenues du passé, c’est-à-dire les promesses faites aux victimes et jamais respectées, afin d’imaginer comment ces promesses auraient pu être tenues et comment le groupe aurait pu agir. Ce cas ne constitue pourtant pas un modèle qui puisse être automatiquement transposable à d’autres contextes. Il est certes tentant de mettre en exergue une approche qui serait fondée sur la complémentarité du travail de mémoire et du « travail d’espoir ». L’espoir est toutefois fondamentalement ambivalent. Il n’est en soi ni positif ni négatif. Il peut certes consolider une attitude de résilience, mais peut également se révéler trompeur ou même contre-productif. En période de détresse et de guerre, comment des tiers pourraient-ils naïvement encourager les parties opprimées à garder espoir ? L’espoir ne se décrète pas, surtout lorsque les parties au conflit sont dévastées par la violence. Il ne peut faire l’objet d’aucun impératif.

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