Littérature jeunesse
Sur la piste des monstres de l’enfance

Entretien avec Brigitte Van den Bossche, des Ateliers du Texte et de l’Image

Propos recueillis par Gaëlle Henrard

Située à Liège, l’asbl Les Ate­liers du Texte et de l’Image (ATI) a pour mis­sion la ges­tion, la conser­va­tion et la valo­ri­sa­tion du Fonds Michel Defour­ny : un centre docu­men­taire tout à fait excep­tion­nel en Fédé­ra­tion Wal­lo­nie-Bruxelles, com­po­sé de quelque 70 000 ouvrages et spé­cia­li­sé en lit­té­ra­ture jeu­nesse et graphique.

La revue Aide-mémoire est allée à la ren­contre de Bri­gitte Van den Bossche pour grat­ter du côté sombre des his­toires pour enfants, et voir ce qu’elles avaient à nous racon­ter de nos monstres et petits pen­chants destructeurs.

© Joanna Concejo
© Joan­na Concejo

Comment se manifestent le « côté obscur », les parts d’ombre de l’existence, le « mal » pour réutiliser ce terme, dans la littérature jeunesse et graphique ? Comment sont traités ces sujets ? Ce traitement est-il manichéen ?

His­to­ri­que­ment, la figure du mal, de l’abject, de la mons­truo­si­té, on la retrouve dans les contes. Il y a tel­le­ment d’incarnation du mal, du malé­fice, du mau­vais dans les albums pour enfants que remon­ter aux contes est déjà une pre­mière étape.

On pense évi­dem­ment au Petit Cha­pe­ron rouge, conte de tra­di­tion orale dont les retrans­crip­tions les plus connues sont celles de Charles Per­rault en France, et des frères Grimm en Alle­magne. On y retrouve le bien connu per­son­nage du loup qui incarne la figure de l’abuseur et du tueur.

Cette figure de l’être mas­cu­lin, mau­vais, laid mais qui attire pour­tant, notam­ment par sa richesse, est aus­si pré­sente dans La Barbe bleue de Per­rault, ain­si que dans L’Oiseau d’Ourdi des frères Grimm. Repous­sant, il séduit néan­moins et ce type de récit, mal­gré une approche cari­ca­tu­rale, sert aus­si une cer­taine ambivalence.

© Joanna Concejo

Avec Le Conte du gené­vrier, éga­le­ment recueilli par les frères Grimm dans Contes de l’enfance et du foyer, on touche là aus­si au sum­mum de la cruau­té, mais cette fois avec une figure fémi­nine, celle d’une marâtre dont on sait par ailleurs qu’elle incarne fré­quem­ment la méchante dans les contes. Il y est ques­tion d’une femme qui s’installe avec sa fille chez son nou­veau mari, lui-même père d’un gar­çon orphe­lin de mère. La belle-mère déteste son beau-fils et finit par le déca­pi­ter. Confuse par ce qu’elle vient de com­mettre, elle replace la tête du gamin sur son buste et l’assoie sur une chaise. Lorsque sa fille rentre à la mai­son et demande à son frère adop­tif une pomme, celui-ci ne réagis­sant pas, elle le gifle et du même coup fait tom­ber sa tête au sol. La jeune fille se croit cou­pable de cette hor­reur. La mère fait donc por­ter à sa fille la culpa­bi­li­té de ce crime atroce. Pour conso­ler cette der­nière, elle cache le corps du gar­çon en le cui­si­nant en un déli­cieux mets qui sera ser­vi au père ren­tré au soir. On est alors au tiers de l’histoire… En termes de cruau­té et même de gore, on atteint là un som­met. On pour­rait bien sûr éga­le­ment évo­quer les contes du Petit Pou­cet ou d’Hansel et Gretel.

Il est sans doute oppor­tun de rap­pe­ler éga­le­ment le conte de Blanche-Neige où la figure du mal est incar­née par la reine, belle-mère de la jeune fille. Mais dans l’imaginaire col­lec­tif et les ver­sions qui sont cou­ram­ment véhi­cu­lées, à com­men­cer par celle de Walt Dis­ney, le mal n’est incar­né que dans le chef de la belle-mère, au tra­vers des trois épreuves qu’elle impose à la jeune fille, la plus connue étant celle de la pomme empoi­son­née. Or dans la ver­sion ini­tiale, la cruau­té n’est pas cir­cons­crite au seul per­son­nage de la reine. Récem­ment, ce conte a été réin­ter­pré­té par l’autrice et illus­tra­trice Bea­trice Ale­ma­gna avec Adieu Blanche-Neige (La par­tie, 2021) en ren­ver­sant le point de vue, fai­sant de la reine la nar­ra­trice de l’histoire quitte à ce que la cruau­té prenne plus de place dans le livre. Bea­trice Ale­ma­gna déclare d’ailleurs aimer « mettre du noir là où ça brille et de la lumière là où c’est trop sombre », et avoir l’impression que « que ce soit un enfant ou un adulte, un lec­teur a tou­jours un peu envie de quelque chose d’un peu dégoû­tant, un peu déran­geant 1 ».

Ce qui est d’autant plus inté­res­sant dans cette ver­sion, c’est que la reine est invi­tée aux noces de Blanche-Neige et du prince, et qu’on l’y fait dan­ser dans des mules de fer chauf­fés à blanc sur des char­bons ardents, jusqu’à ce que mort s’ensuive. On la fait mou­rir de dou­leur, c’est une sorte de mar­tyr. Or cet épi­sode fait par­tie de la ver­sion ori­gi­nale, mais a été édul­co­ré par les ver­sions popu­laires que l’on connaît et dans les­quelles cette cruau­té dans le chef de Blanche-Neige et du prince a été pas­sée sous silence 2. En ouver­ture de son livre, Bea­trice Ale­ma­gna déclare : « Ici, pas de nains drôles ou amou­reux, pas de bai­sers prin­ciers, pas de fin édul­co­rée, mais une mort vio­lente et impi­toyable, infli­gée par Blanche-Neige à la reine, contrainte de brû­ler face aux invi­tés de son mariage. Je me suis deman­dé quelle était fina­le­ment la véri­té du conte, qui repré­sen­tait, réel­le­ment, la vic­time ou le bour­reau (…) 3 ».

Si le mal est donc incar­né de manière assez cari­ca­tu­rale et mani­chéenne dans les contes, il n’est pas inutile de noter qu’un cer­tain nombre de nuances sont pas­sées aux oubliettes de la mémoire col­lec­tive, sou­vent sous le cou­pe­ret d’une morale plus lisse, plus binaire. Mais on voit cepen­dant que cer­tains contes sont aujourd’hui réadap­tés, réin­ter­pré­tés, avec un autre point de vue. Ces inter­pré­ta­tions contem­po­raines ouvrent de nou­velles portes sur les signi­fi­ca­tions de plu­sieurs contes. Ain­si, on peut reve­nir au Petit Cha­pe­ron rouge, qui a été réin­ter­pré­té à dif­fé­rentes reprises, avec par­fois une dimen­sion séduc­trice entre le loup et le Petit Cha­pe­ron rouge. On assiste aus­si à des scènes de jeu ou de com­pli­ci­té entre les deux per­son­nages. La ver­sion de l’illustratrice polo­naise Joan­na Conce­jo (édi­tions Nota­ri), sur les textes ori­gi­naux de Per­rault et des frères Grimm, est, à cet égard notam­ment, très inté­res­sante. Le Petit Cha­pe­ron rouge, qui n’est plus une si petite fille que ça, semble curieuse et séduite par le loup. Si celui-ci est gigan­tesque, la domine et l’amadoue, les deux per­son­nages jouent ensemble, s’amusent. Un lien, une com­pli­ci­té, se crée entre eux, ils se font des câlins. Pour autant, le loup réap­pa­raît par­fois comme mena­çant. C’est l’illustration qui nous donne ces infor­ma­tions, puisque c’est tou­jours le texte ori­gi­nal qui est uti­li­sé. Ce vis-à-vis texte/image crée un effet inté­res­sant et amène le ques­tion­ne­ment des points de vue. On ne sait pas tran­cher de façon binaire sur le bien ou le mal dans cette ver­sion. C’est autre chose. On peut d’ailleurs par­fois avoir de la peine pour le loup. Joan­na Conce­jo a elle-même sug­gé­ré que l’enfant et le loup avaient peut-être été amoureux.

Citons encore au pas­sage La petite fille en rouge (Gal­li­mard, 2013) de Rober­to Inno­cen­ti et d’Aaron Frisch, ou la ver­sion de la pho­to­graphe fran­çaise Sarah Moon qui pro­pose en 1985 une lec­ture pour le moins déran­geante du texte de Perrault.

© Joanna Concejo
© Joan­na Concejo

Comment a évolué ce traitement des monstres ou des « méchants » dans la littérature jeunesse, indépendamment de l’univers du conte ?

Le livre, bien connu main­te­nant, Max et les Maxi­monstres de Mau­rice Sen­dak (fin des années 1960 pour la pre­mière édi­tion fran­çaise) est évi­dem­ment très inté­res­sant. Ce petit gar­çon, Max, incarne un enfant nour­ri de pul­sions agres­sives : il enfile un cos­tume de loup, se pro­mène avec un énorme mar­teau, pend son our­son, dit vou­loir man­ger sa mère et mul­ti­plie les bêtises avant de s’en aller, par le pou­voir de son ima­gi­na­tion, pour le pays des « wild things » et y faire une fête « épou­van­table ». L’idée de l’auteur était bien d’aller vers une mons­truo­si­té maxi­male. On est donc dans quelque chose d’assez radi­cal mais qui per­met de mettre en avant les pul­sions incons­cientes de tout un cha­cun, qu’elles soient de vie, de mort, de cruau­té, de des­truc­tion, etc. Lorsque le livre est sor­ti en fran­çais dans les années 70, il a été dif­fi­ci­le­ment accueilli, mais plus par­ti­cu­liè­re­ment en rai­son de l’impertinence de Max. Par ailleurs, Michel Defour­ny, créa­teur du fond conser­vé et valo­ri­sé par les ATI, est allé au Rwan­da après le géno­cide de 1994 et y a lu cet album. Quelqu’un dans l’assemblée lui a fait remar­quer que cette his­toire de Where the wild things are (titre ori­gi­nal), c’était la leur. Que cet enfant, empor­té par ses pul­sions, qui dit vou­loir man­ger sa mère, c’est ce qu’ils se sont fait à eux, au Rwan­da, pen­dant le génocide.

© Joanna Concejo

On peut aus­si évo­quer Tomi Unge­rer, auteur d’origine alsa­cienne, qui a beau­coup pro­duit durant les années 60 et 70, et que l’on connaît notam­ment pour Les trois bri­gands et Le Géant de Zeral­da. Les trois bri­gands sont quand même trois voleurs qui sèment la ter­reur, qui sont armés d’une énorme hache, mais qui s’avèrent en fait être plu­tôt bon enfant lorsqu’ils ren­contrent la petite Tiffany.

Qu’est-ce qui pose finalement difficulté dans ce type de publications destinées à la jeunesse ?

Pour Max et les Maxi­monstres, Les trois bri­gands ou Annie du lac de Kit­ty Crow­ther, il faut rap­pe­ler que les don­nées sont tout à fait inté­grées par les enfants eux-mêmes. Ils n’ont pas de dif­fi­cul­tés par­ti­cu­lières avec ces livres qui fonc­tionnent très bien, ce qui tient notam­ment, je pense, à l’articulation assez géniale entre le texte et l’image. Mais dans Annie du lac, pré­sen­ter une héroïne dépres­sive qui sou­haite se sui­ci­der, ce sont prin­ci­pa­le­ment les adultes que cela effraie ou choque. De même, dans Le Géant de Zeral­da, la peur s’exprime plus dans le chef des parents que dans celui des enfants. Fran­çoise Dol­to avait d’ailleurs émis un juge­ment sans appel à l’égard du tra­vail de Tomi Unge­rer disant qu’« il faut pré­ser­ver les enfants de la cruau­té », opi­nion peu par­ta­gée par le prin­ci­pal inté­res­sé plu­tôt d’avis de « cho­quer, faire sau­ter à la dyna­mite les normes », disant encore qu’« il faut effrayer les enfants, [qu’]ils ont leurs moments tra­giques ». On sent bien que cette ques­tion de l’effroi en a ten­du plus d’un (adulte), si l’on en croit encore ce com­men­taire de Fran­çois Fau­cher, édi­teur et fils du fon­da­teur des édi­tions du Père Cas­tor, au sujet du bien connu Pierre l’Ébouriffé ou Crasse-Tignasse de Hein­rich Hoff­mann, tra­duit en fran­çais par Cavan­na : « Quel che­mi­ne­ment ces images feront-elles au cours des ans ? Ne vont-elles pas ins­pi­rer des actes ? Com­ment réagi­ra l’enfant après avoir eu entre ses mains ce code du petit bour­reau ? (…) Je n’oserai donc pas assu­mer la res­pon­sa­bi­li­té de pro­duire des ouvrages de ce style des­ti­nés aux tout jeunes 4. »

© Joanna Concejo
© Joan­na Concejo

Avez-vous des pépites contemporaines qui permettent de remettre en perspective cette question de l’effroi, de la cruauté ou de la monstruosité dans la littérature jeunesse aujourd’hui ?

J’ai évo­qué le tout récent Adieu Blanche-Neige de Bea­trice Ale­ma­gna. Il y a éga­le­ment Niko­laus Hei­del­bach avec Que font les petits gar­çons aujourd’hui? et Que font les petites filles aujourd’hui? (Les Grandes Per­sonnes, 2014), qui nous offrent un cata­logue d’enfants cruels, bizarres, pré­sen­tés dans des uni­vers sou­vent glauques, et qui donnent un résul­tat assez jubi­la­toire (sui­vant le point de vue que l’on adopte, évi­dem­ment). Et puis, je ne peux pas ne pas nom­mer, même si plus ancien, Les enfants fichus, d’Edward Gorey, d’abord aux États-Unis où il rem­porte un suc­cès popu­laire phé­no­mé­nal. On y découvre une gale­rie d’enfants à la vie fou­tue, dans des situa­tions d’un cynisme gla­çant. À mes yeux, ça reste une pépite… contem­po­raine, oui.

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