La tentation des extrêmes

Par Björn-Olav Dozo et Dick Tomasovic

Pour plu­sieurs géné­ra­tions de spec­ta­teurs, Dark Vador, l’un des per­son­nages phares de la saga Star Wars conçue par George Lucas dès le milieu des années 1970, est sans conteste l’un des méchants les plus impres­sion­nants du ciné­ma. Pré­sen­té comme l’incarnation du Mal abso­lu, le per­son­nage gagne en épais­seur de film en film jusqu’à deve­nir le sujet prin­ci­pal de la tri­lo­gie des années 2000 qui raconte autant qu’elle ana­lyse la manière dont un héros peut som­brer du mau­vais côté de la Force, autre­ment dit choi­sir en toute conscience une voie malé­fique pour déve­lop­per et asseoir son pou­voir. Si le per­son­nage connait in extre­mis la rédemp­tion, sa tra­jec­toire est aus­si une ambi­tieuse réflexion sur les méca­nismes de la com­pro­mis­sion per­son­nelle et de la cor­rup­tion des idéo­lo­gies, de la perte des valeurs humaines et de la ten­ta­tion de l’extrémisme.

© Territoires de la Mémoire, François-Xavier Cardon
© Ter­ri­toires de la Mémoire, Fran­çois-Xavier Cardon

Le Mal incarné

Au-delà de la com­mu­nau­té des ciné­philes, le per­son­nage de Dark Vador (Darth Vader dans la ver­sion ori­gi­nale) s’est impo­sé dans l’imaginaire du grand public comme une repré­sen­ta­tion par­fai­te­ment ico­nique du Mal, en dépit des ambi­va­lences du per­son­nage, de son évo­lu­tion morale (qui le mène­ra à la révolte contre son propre camp pour sau­ver son fils) et de la pré­sence dans la saga d’un autre « vrai » méchant, d’un niveau bien supé­rieur puisqu’il tire les cordes du redou­table Empire, et mani­pule à sa guise son entou­rage : Dark Sidious, alias l’Empereur Pal­pa­tine. Vador n’est en quelque sorte que l’un de ses bras armés. Pour­tant, c’est bien Dark Vador que l’on retient comme adver­saire majeur des cou­ra­geux rebelles, et ultime incar­na­tion de la vio­lence et de l’oppression. Les rai­sons en sont nombreuses.

© Jack Durieux
© Jack Durieux

Il y a d’abord bien enten­du son appa­rence phy­sique, sur­hu­maine, téné­breuse et mena­çante, sa voix basse expri­mant per­pé­tuel­le­ment une colère qui gronde, le bruit lourd et métal­lique de sa res­pi­ra­tion arti­fi­cielle qui intro­duit par­fois le per­son­nage avant même qu’il ne sur­gisse dans le champ et le rend encore plus cha­ris­ma­tique et ter­ri­fiant. Lors de sa pre­mière appa­ri­tion, dans le film datant de 1977, le ter­rible Sith fait une entrée remar­quée dans la navette trans­por­tant la prin­cesse Leia. Dans un cou­loir d’un blanc cli­nique, une série de sol­dats prennent posi­tion devant la lourde porte blin­dée qui part en fumée pour lais­ser péné­trer un bataillon de sol­dats, des storm­troo­pers aux armures blanches et lisses. Dans un nuage de fumée entre alors Vador, impo­sant au centre de l’image une impres­sion­nante car­rure noire. Il fait quelques pas, pose les mains sur les hanches et contemple les morts qui jonchent le sol en occu­pant le centre de l’image. Jeux de contraste et de symé­trie, ren­for­ce­ment du noir par le blanc, scé­no­gra­phie gra­phique : Vador n’est pas qu’un méchant cha­ris­ma­tique, il est un motif struc­tu­rant du récit, mais aus­si du sys­tème for­mel, puisqu’il ordonne les agen­ce­ments de la mise en scène. C’est autour du monstre que le film se bâtit. Sa sil­houette unique et dis­ci­pli­née de sombre samou­raï, lisse, froide, solen­nelle et machi­nique appelle en réponse une troupe de per­son­nages cha­mar­rés, cha­leu­reux, fami­liers et délu­rés (Leia la prin­cesse rebelle, Luke le modeste fer­mier, Solo le cow-boy frin­gant, Chew­bac­ca la bête humaine). Cha­cun d’entre eux ne fait que ren­for­cer le sinistre hié­ra­tisme de Vador, qui s’impose en colosse noir et miné­ral (son appa­rence est celle, allé­go­rique, d’une ombre pesante et mena­çante), dés­in­té­grant toute résis­tance sur son pas­sage. Les sol­dats de l’Empire se redressent au garde-à-vous, tant en signe de res­pect de son auto­ri­té qu’en expres­sion de crainte face au dan­ger qu’il repré­sente. Lorsque Vador inter­roge ensuite un pri­son­nier, l’un des capi­taines de la garde du vais­seau, il ne retient pas sa force et le tue en le sou­le­vant sim­ple­ment d’une main. D’emblée, Vador est décrit comme un être dont la sombre sil­houette ne fait que reflé­ter une âme noire. C’est que, on le com­pren­dra bien­tôt, son juge­ment a été obs­cur­ci à la suite d’immenses souf­frances phy­siques, bien sûr, mais sur­tout morales et sen­ti­men­tales. L’être humain s’est lit­té­ra­le­ment for­gé une cara­pace qui ne per­met plus la lec­ture de ses émo­tions. Ses mou­ve­ments sont rigi­di­fiés par son sca­phandre, son visage est dis­si­mu­lé par un casque, sa voix est modi­fiée par son res­pi­ra­teur arti­fi­ciel. Plus rien ne semble humain chez Dark Vador. C’est pré­ci­sé­ment cet enfouis­se­ment de tout signe pos­sible de res­sen­ti, d’émotion et d’empathie (l’absence même de regard) qui place immé­dia­te­ment le per­son­nage du côté d’une puis­sance malé­fique, poten­tiel­le­ment sur­na­tu­relle (Vador est issu d’une forme de croi­se­ment entre le bes­tiaire fan­tas­tique et le fan­tasme robotique).

C’est ensuite, bien sûr, par ses actes ô com­bien répré­hen­sibles que Vador s’impose dans l’imaginaire popu­laire comme un véri­table bour­reau. Sa féro­ci­té et sa cruau­té semblent sans bornes, lui qui recourt sans ver­gogne à la tor­ture, à l’assassinat (dont un ter­rible infan­ti­cide lorsqu’il décide de tuer tous les jeunes appren­tis che­va­liers dans un temple Jedi) et même au géno­cide (il par­ti­cipe à l’établissement de l’Étoile de la Mort, qui est une gigan­tesque arme de des­truc­tion mas­sive qui peut réduire en quelques secondes une pla­nète entière en miettes, et anéan­tir toute sa population).

© Sylvain Lauwers
© Syl­vain Lauwers

Enfin, Dark Vador se tient lui-même au centre de tout un ensemble de rémi­nis­cences his­to­riques très impor­tant. Dans la pre­mière tri­lo­gie (1977–1983), ima­gi­née par Lucas au len­de­main du chaos de la Guerre du Viêt Nam et des mou­ve­ments de contes­ta­tion incri­mi­nant l’impérialisme amé­ri­cain, les réfé­rences à la Seconde Guerre mon­diale sont nom­breuses. L’Étoile de la Mort est une nou­velle figu­ra­tion de la bombe ato­mique (appuyer sur un bou­ton suf­fit à déci­mer un monde), et l’ordre de l’Empire (ses déco­ra­tions, sa struc­ture, ses bataillons) rap­pelle bien enten­du l’imagerie du nazisme (Lucas, né en 1944, puise lar­ge­ment son ima­gi­naire dans les images qui ont tant cir­cu­lé dans l’après-guerre). La deuxième tri­lo­gie (1999–2005) a pour contexte les ter­ribles et mémo­rables atten­tats, lar­ge­ment média­ti­sés, qui ont ciblé, entre autres, les États-Unis sur leur propre ter­ri­toire. Ces films vont par­ti­cu­liè­re­ment s’attacher, à tra­vers le par­cours d’Anakin Sky­wal­ker, le futur Dark Vador, à la ques­tion de la radi­ca­li­sa­tion poli­tique et reli­gieuse. Enfin, dans un monde en perte de repères géo­po­li­tiques, la der­nière tri­lo­gie en date (2015–2019) convoque la figure de Dark Vador comme icône tuté­laire du Mal, et pose la ques­tion de l’héritage des valeurs et du poids des fan­tômes du pas­sé sur les actes des géné­ra­tions qui les suivent. Ain­si, Vador n’est jamais sim­ple­ment qu’une incar­na­tion du Mal, il est aus­si un per­son­nage qui per­met d’interroger la faillite des idéaux et la ten­ta­tion des solu­tions sim­plistes du tota­li­ta­risme aux pro­blèmes sociaux et individuels.

Une trajectoire de radicalisation

Ana­kin Sky­wal­ker, qui devien­dra Dark Vador, naît esclave sur la pla­nète Tatooine, pla­nète de la bor­dure exté­rieure, éloi­gnée des centres de for­ma­tion Jedi de la Répu­blique. C’est un gar­çon géné­reux, prêt à aider sans contre­par­tie, obéis­sant envers sa maman, qui a des amis de son âge et qui tra­vaille déjà dur pour sur­vivre. Il ren­contre par hasard Qui-Gon Jinn, maître Jedi, mais celui-ci y voit le signe d’une pro­phé­tie : il pense avoir décou­vert l’Élu dans cet enfant excep­tion­nel, celui qui doit réta­blir l’équilibre dans la Force. À la fin de La Menace fan­tôme (1999), Ana­kin quitte Tatooine, des rêves inter­stel­laires plein la tête et un peu d’inquiétude sur le visage.

Dix ans plus tard, ce gar­çon au grand cœur, qui rêvait de voyages et de décou­vertes, est deve­nu un ado­les­cent colé­rique, qui suit péni­ble­ment son Maître, Obi-Wan Keno­bi, à peine plus âgé que lui, dans des mis­sions prin­ci­pa­le­ment poli­tiques qui ne le fas­cinent pas. La vie de Jedi est loin de ce qu’il ima­gi­nait : rete­nue, dis­cré­tion, maî­trise de soi… On est à des années-lumière des courses de modules sur Tatooine, où Ana­kin excel­lait. Qui-Gon Jinn est mort avant d’avoir pu com­men­cer la for­ma­tion de son jeune Pada­wan. Il a fait pro­mettre à Obi-Wan de prendre ce der­nier sous son aile, contre l’avis du Conseil des Jedi. Ce sera pour­tant la voie, mal­gré tout.

© Sylvain Lauwers
© Syl­vain Lauwers

On ne connait pas les détails des pre­mières années de for­ma­tion d’Anakin. L’ellipse de dix ans entre La Menace fan­tôme et La Guerre des clones laisse le spec­ta­teur dans l’incompréhension : qu’a‑t-il bien pu se pas­ser pour que le carac­tère d’Anakin évo­lue à ce point ? Où est pas­sé le gar­çon enthou­siaste de Tatooine ? Ce grand écha­las à l’intensité extrême et au verbe haut et court est-il vrai­ment celui que les Jedi atten­daient ? Deux évé­ne­ments le dépeignent, dans L’Attaque des Clones (2002), en train de bas­cu­ler du côté obs­cur, en tra­his­sant les pré­ceptes Jedi : sa rela­tion amou­reuse avec Pad­mé Ami­da­la, alors que les Jedi ne peuvent connaître l’attachement et que cet amour va le plon­ger dans une crise exis­ten­tielle qu’il ne pour­ra résoudre que par la radi­ca­li­sa­tion ; le mas­sacre du vil­lage des pillards Tus­kens (femmes et enfants com­pris), qui avaient enle­vé et tué sa mère.

La grande qua­li­té de cette pré­lo­gie est de mon­trer com­ment la crise exis­ten­tielle d’Anakin, nour­rie de colère, d’impuissance et de doute quant à ses choix, se déve­loppe pro­gres­si­ve­ment sur un ter­reau fer­tile – Ana­kin est régu­liè­re­ment en prise avec la frus­tra­tion et l’irascibilité – , favo­ri­sée par dif­fé­rents élé­ments de contexte (éloi­gne­ment paren­tal, iso­le­ment ami­cal, perte des illu­sions et des rêves, etc.). Le bas­cu­le­ment du côté obs­cur, expres­sion lar­ge­ment reprise dès qu’on parle de la saga Sky­wal­ker, est en fait un long pro­ces­sus, à l’opposé de l’interrupteur qui aurait été acti­vé pour pro­duire l’incarnation du Mal. La crise psy­cho­lo­gique d’Anakin n’est pas une crise d’adolescence clas­sique – bien qu’elle en endosse cer­tains ori­peaux –, mais une refon­da­tion des prin­cipes et des valeurs qui construisent son univers.

Vador n’est jamais sim­ple­ment qu’une incar­na­tion du Mal, il est aus­si un per­son­nage qui per­met d’interroger la faillite des idéaux et la ten­ta­tion des solu­tions sim­plistes du tota­li­ta­risme aux pro­blèmes sociaux et individuels

Objet de toutes les convoi­tises poli­tiques et reli­gieuses de la part des fac­tions en pré­sence (ordre Jedi et chan­ce­lier Pal­pa­tine), Ana­kin est pris dans un mael­ström idéo­lo­gique et poli­tique qui dépasse ses capa­ci­tés d’appréhension des évé­ne­ments. Chaque camp lui jure que l’autre lui ment et le mani­pule, chaque recom­man­da­tion vise à main­te­nir une influence forte sur lui, chaque action de sa part entend démon­trer son indé­pen­dance mais l’enfonce dans des contra­dic­tions inex­tri­cables. Enfer­mé dans sa soli­tude men­tale et morale, il finit obsédé par ses craintes (la vision pré­mo­ni­toire de la mort de Padmé) et dési­reux de poser des actions fortes pour impo­ser l’ordre auquel il aspire. Ain­si, dans La Revanche des Sith (2005), quand Obi-Wan annonce à Ana­kin que le Sénat va voter des pou­voirs sup­plé­men­taires au chan­ce­lier Pal­pa­tine, le Pada­wan s’en réjouit : « Moins de dis­cus­sions, plus d’action. Est-ce un mal ? Il nous sera plus facile de ter­mi­ner cette guerre ».

Ce par­cours ado­les­cent décrit dans la pré­lo­gie montre la radi­ca­li­sa­tion d’Anakin, le com­bat inté­rieur contre ses doutes et son obses­sion pour l’imposition de sa volon­té, en par­ti­cu­lier pour ten­ter d’échapper à la mort. Cette repré­sen­ta­tion de l’enfantement du Mal est à lire en regard de la repré­sen­ta­tion du Mal en action, mise en scène notam­ment dans la tri­lo­gie originale.

© Sylvain Lauwers
© Syl­vain Lauwers

Fort de la com­pré­hen­sion de la tra­jec­toire d’Anakin, il est pos­sible de pos­tu­ler que la séduc­tion d’Anakin par le Côté Obs­cur tient peut-être fina­le­ment à une moda­li­té esthé­tique d’expression du pou­voir. Les Jedi agissent dis­crè­te­ment, là où les Sith et l’Empire dans son ensemble déploient une bru­ta­li­té et un clin­quant qui visent à impo­ser leur loi par la ter­reur. Ter­reur poli­tique, mais aus­si ter­reur esthé­tique, où tout brille, des casques de storm­troo­pers aux docks d’atterrissage des chas­seurs TIE. L’ordre règne, la confor­mi­té au plan est totale, rien n’est lais­sé au hasard. L’incertitude ne peut trou­ver sa place au sein de l’Empire : tout est ran­gé, expur­gé, droit et froid. Au milieu de mil­liers de storm­troo­pers blancs iden­tiques, Vador, dans son armure noire, n’a pas d’égal. Il est immé­dia­te­ment repé­rable, recon­nu et recon­nais­sable entre tous. Pour quelqu’un qui a cou­ru toute sa vie après la légi­ti­ma­tion de son sta­tut, cette cer­ti­tude d’être unique, d’être seul en son genre, sin­gle­ton par­mi les ensembles aux com­po­santes innom­brables, doit repré­sen­ter un accom­plis­se­ment sans pré­cé­dent. L’Empire, par sa plas­tique, offre à Vador un écrin pour faire plus qu’exister : tel un dia­mant noir, il peut enfin briller. Tragiquement.

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