Comme pour les auteurs récemment abordés tels De Villiers1 ou Bardella2 nous poursuivons, avec le livre de Marion Maréchal toujours publié chez Fayard (maintenant dans l’empire Bolloré), notre tour d’horizon de figures de l’extrême droite française actuelle qui explicitent leur projet politique tout en retraçant leur parcours3. Même si ici l’autrice tient rapidement à préciser que : « Ce livre ne se veut pas une autobiographie. Les fragments de mon histoire ne sont qu’un prétexte pour parler de quelque chose de bien plus grand : notre pays et notre peuple4. »
Un parcours politique bien ancré à l’extrême droite
L’ouvrage se veut clairement une manière de se positionner politiquement dans le cadre de l’élection présidentielle à venir : « Si Donald Trump est autant caricaturé, insulté, détesté par notre intelligentsia, c’est qu’il vient nous dire qu’en politique il n’y a pas de « je ne peux pas » qui tienne, seulement des « je ne veux pas ». Il nous prouve que le patriotisme est une doctrine d’avenir. Finalement, tous ces exemples étrangers, inscrits dans leur singularité nationale, démontrent ce dont beaucoup, je crois, doutaient jusqu’alors : de nombreux chemins existent pour un chef d’État qui voudrait sincèrement, courageusement et intelligemment appliquer cette feuille de route simple, élémentaire : la France et les Français d’abord5 ». Ce don de sa personne, un classique des leaders d’extrême droite6, qu’elle exprime en conclusion, est évoqué dès les premières pages : « Pour cela, depuis ma première élection en 2012, j’ai fait des choix, j’ai mené des batailles politiques, j’ai perdu souvent, gagné parfois, commis des erreurs et grandi. Chaque jour, guidée par un seul fil conducteur tout au long des chemins escarpés de la politique : défendre ce qui me semble juste, quitte, parfois, à déplaire7. » Et de fait, son parcours politique bien que bénéficiant du fait d’être la nièce de Jean-Marie Le Pen8 sera parsemé de ruptures. « Mes parents ne nous ont jamais incités, mes frères et moi, à nous engager. C’est la politique qui nous a rattrapés dans notre quotidien. Ma mère étant organisatrice d’événements pour le parti et mon père directeur du Front National de la Jeunesse, la politique s’immisçait jusque dans le moindre dîner de famille9. » Ce n’est donc pas dans les pires conditions qu’elle se lance en politique en 2012 alors qu’elle n’a que 22 ans et est toujours étudiante à la fac de droit d’Assas, faculté connue comme un bastion de l’extrême droite depuis le mouvement Occident et le GUD. Cette première élection, elle la mène dans le Vaucluse où elle est parachutée. Occasion pour elle de surtout dire combien elle est partie de zéro pour malgré tout être dans les deux élus, avec Gilbert Collard, dans un passage du livre qui illustre totalement la banalisation en 15 ans de l’extrême droite en France : « Si, aujourd’hui, la présence du RN sur les bancs de l’Assemblée semble acquise et normale, à l’époque, il s’agissait d’un véritable tremblement de terre10. »
Elle démissionne cependant dès 2017 de l’ensemble de ses mandats, ne niant pas l’influence de son divorce dans cela mais surtout, outre une impuissance politique sur laquelle nous reviendrons, parce que déclare-t-elle : « J’ai toujours craint de devenir, comme tant de responsables politiques, un moulin à slogans, un publicitaire démagogue incapable de servir autre chose que des éléments de langage insipides11. » Politiquement, elle tient à se distinguer de sa famille en enlevant « Le Pen » de son nom (qu’elle remet pourtant dans le titre de son ouvrage…) lorsqu’elle lance à Lyon en mai 2018 l’Institut de Sciences Sociales, Économiques et Politiques pour lequel elle reçoit des dons financiers importants et dont une filiale est créée à Madrid. Bien qu’ayant déjà quitté le RN, elle franchit une étape de plus en 2022 malgré le déchirement personnel que cela implique en soutenant une candidature opposée à sa marraine : « J’ai la faiblesse de voir dans la politique un combat pour des convictions. Je ne voulais pas prendre le risque de perdre cinq ans de plus, en laissant passer l’opportunité qu’offre une présidentielle de construire la force politique dont je rêvais depuis longtemps. Il me fallait aider Eric Zemmour à tenir12. » Très vite cependant les choses se tendent. La volonté de Zemmour de présenter partout des candidats lors de la législative qui suit la dissolution achève la rupture : « Il est bon au passage de rappeler que nous n’avons pas quitté Reconquête ! : nous avons été évincés. Quatre des cinq députés européens tout juste élus et l’intégralité des vice-présidents se trouvèrent exclus suite à ce désaccord politique avec le président du mouvement13. » L’occasion pour elle de souligner que contrairement aux accusations énoncées à ce moment elle n’a rien pris dans la caisse et au contraire a dû s’endetter pour sauver les comptes de campagne. C’est donc après avoir créé sa propre structure Identité Libertés qu’elle poursuit son combat politique, s’étant mariée entretemps avec un proche de Salvini puis de Meloni…
Volonté d’incarner l’alliance à droite
Un des invariants du parcours que décrit Marion Maréchal, notamment pour justifier ses changements de parti, est son ancrage à droite : « (…) je me suis toujours naturellement considérée et définie comme de droite. Cette conviction-là déterminera nombre de mes décisions politiques, à commencer par le choix de mon suppléant aux élections législatives, Hervé de Lépinau, issu du Mouvement pour la France de Philippe de Villiers, et qui deviendra par la suite un ami14. » Et cela est complété par sa volonté d’alliance avec les partis de la droite « classique15 ». En cela, l’exemple italien, dont son mari est un des rouages, est un modèle : « Dans les années 1990, le Premier ministre italien Silvio Berlusconi brisa le cordon sanitaire avec le Mouvement social italien (MSI). Il intégra des membres de cette droite nationale à son gouvernement, ouvrant la voie, d’une certaine façon, à la victoire de Giorgia Meloni quelques décennies plus tard16 ». Au-delà de convictions idéologiques, ce positionnement est aussi pragmatique : « Seulement voilà, j’ai beau avoir grandi dans un univers mental où les batailles de Bazeilles, Diên Biên Phu et Camerone17 tiennent lieu de références, cette idée que la défaite peut être sublime pourvu qu’il y ait du panache me laisse un goût amer à l’annonce des résultats. Je le découvre ce soir-là : je n’ai aucune appétence pour les défaites, même glorieuses. Une défaite à 45% ou à 15% ne change strictement rien à l’affaire. Au lendemain de l’élection, votre impuissance politique est exactement la même18. » Et de prolonger sa réflexion : « Je tâchais donc d’inciter la direction du parti à mettre en place une stratégie visant la coalition des droites. Encore aujourd’hui, la plupart des exemples étrangers attestent de la pertinence de cette approche. Plusieurs pays européens sont actuellement gouvernés à droite grâce à des coalitions qui vont bien souvent de la droite nationale au centre droit19. » Et de souligner combien au niveau du Parlement européen, via la vice-présidence du groupe ECR, elle réussit cette alliance entre droite et extrême droite qui amène de réels résultats pour le « camp national » et les « patriotes ».

Un positionnement d’extrême droite avec le racisme comme colonne vertébrale
Cette stratégie d’alliance avec la droite est donc un marqueur fort du positionnement politique de Marion Maréchal. Pour le reste, et nous l’avons déjà évoqué, elle se positionne clairement à droite ne jouant pas la carte de l’ambiguïté « ni de gauche, ni de droite20. » Elle est contre l’école publique, considère LFI comme une menace existentielle pour la France, dénonce les dépenses publiques et la pression fiscale : « Il ne faut pas chercher bien loin pour comprendre pourquoi les charges salariales, taxes et impôts sont si élevés tandis qu’en parallèle tous les services publics essentiels périclitent : l’État régalien (la défense, la sécurité intérieure, la justice, la diplomatie, les finances publiques) s’est petit à petit trouvé dévoré par la voracité d’un État providence devenu un État nounou21. » Plus globalement : « Je choisirais assez naturellement mes combats : le maraîcher plutôt que l’écolo déraciné, la survie de l’éleveur plutôt que le bien-être du loup, le chant du coq plutôt que les exigences de l’urbain fraîchement installé, la production souveraine plutôt que la décroissance et la dépendance vis-à-vis de l’étranger, la science et ses innovations technologiques plutôt que la punition et l’interdiction22. »
Pour elle, le marqueur de séparation entre gauche et droite est la question de l’identité. De genre : « J’ai toujours refusé de me cacher derrière ma condition de femme pour atténuer les coups ou désarmer l’adversaire même si, en dépit de ce qu’en disent les féministes, appartenir à la gent féminine en politique est évidemment un atout aujourd’hui (…) je suis une femme, j’ai toujours travaillé, été autonome et, pour autant, je ne me reconnais aucunement dans le discours du féminisme de gauche qui domine aujourd’hui le débat. Je suis frappée de voir comment, en quelques années seulement, ce féminisme a muté en « transgenrisme », comment il est passé d’un combat d’affirmation de la femme à celui de son effacement23. » Ou encore : « Les partisans de l’adoption homosexuelle, puis de la PMA sans père, considèrent que les rôles paternel et maternel sont interchangeables. Ils pensent que deux mères peuvent remplacer un père, et deux pères se substituer à une mère. Je m’inscris en faux contre cette idée. Je reste convaincue que l’altérité homme-femme est fondamentale dans la parentalité24. » Mais c’est surtout par l’expression d’un racisme assumé et décomplexé que l’on voit surgir clairement le projet de société porté par la famille Le Pen depuis les années 50 25. Et Marion Maréchal de clairement évoquer une guerre de civilisation où les « Français de souche » sont clairement menacés de disparition. Elle demande d’ailleurs des statistiques ethniques. « L’Islam est une civilisation étrangère et non une composante de l’identité française. Il faut donc assumer le fait que, si nous accordons une place aux Français musulmans qui aiment la France, nous n’avons pas vocation à devenir une république islamique »26 et d’enfoncer un peu plus loin le clou : « À l’heure où il devient suspect de se définir comme homme ou femme, réactionnaire de se dire père et mère, raciste de se dire blanc, ridicule de se dire chrétien, dominateur de s’affirmer hétérosexuel, intolérant de s’inscrire comme héritier d’une culture située à la croisée de Rome, de la Grèce et de Jérusalem, que nous reste-t-il à dire de nous27 ? »
Dans ce contexte, le vernis laïque de l’extrême droite tombe rapidement pour dévoiler un racisme pur et dur : « En appeler uniquement à la laïcité pour traiter la question de l’islamisme, c’est une manière de faire fi de la loi du nombre. C’est détourner le regard du lien entre l’immigration issue des pays musulmans, la délinquance endémique qui est le terreau de la radicalité, et l’échec de l’assimilation ; bref, c’est ignorer la dimension civilisationnelle du problème. Arrêtons avec les fausses pudeurs et les vieilles lunes anticléricales : il n’y a pas de problème en France avec le catholicisme, le protestantisme, le judaïsme ou le bouddhisme28. » L’ennemi intérieur est par ailleurs clairement identifié comme la gauche : « L’intersectionnalité, terme moderne pour désigner la nouvelle « convergence des luttes », aboutit à l’association baroque entre des courants islamistes et LGBTQIA+, le féminisme antipatriarcat, l’anticapitalisme d’apparat et l’immigrationnisme antifrançais, soudés face à un ennemi commun : le mâle blanc européen, hétérosexuel et chrétien. En France, les nouveaux antiracistes imitent ces revendications américaines en s’appuyant sur la sempiternelle repentance coloniale et la mémoire sélective de l’esclavage qui omet bien souvent de parler des millions de victimes de la traite arabo-musulmane. Cette entreprise de dissolution trouve dans notre pays son aboutissement sous le vocable “islamo-gauchisme”29. »
Avec ce livre, nous sommes une fois de plus confrontés à la réalité crue de cette montée contemporaine du fascisme : une idéologie, un projet de société basé sur l’inégalité hiérarchisée qui est intangible car naturelle30, qui est de plus en plus acceptée, vue comme une vision parmi d’autres. Et ce via la complicité active d’une droite31 qui est clairement vue, à raison, comme indispensable à l’arrivée au pouvoir. Le fait que nombre de positions présentes dans ce livre pourraient avoir été écrites, portées et dites par le président du premier parti francophone depuis les dernières élections doit clairement nous alerter et nous appeler à une réaction.