Nous. Peu de mots semblent aussi rassembleurs et pourtant fabriquent aussi facilement une frontière. Nous, les démocrates. Nous, les humanistes. Nous, les progressistes. Nous, les défenseurs des droits humains. Le mot rassure et donne le sentiment d’appartenir à quelque chose de plus grand que soi. Mais dès qu’il y a un « nous », il y a toujours, quelque part, ceux qui n’en sont pas. Et il suffit parfois de peu pour qu’ils deviennent un « eux » : ceux qui ne pensent pas comme nous, qui ne vivent pas comme nous, qui n’ont pas les mêmes codes.
Nous vivons une époque fascinée par les appartenances. Nous voulons savoir d’où chacun parle, à quel groupe il appartient, quelle identité il revendique ou que nous lui prêtons. Tout cela n’est pas illégitime. Nos histoires, nos convictions et nos blessures façonnent ce que nous sommes. Mais quand nous ne regardons plus les individus qu’à travers les groupes auxquels nous les rattachons, quelque chose se fissure. On ne rencontre plus une personne mais le groupe auquel on l’a réduite.
C’est une mécanique politique redoutable : pour construire un « nous » solide, rien ne fonctionne mieux que de désigner un « eux ». Un responsable. Un intrus. Un danger. Celui qui prendrait trop de place, qui ne partagerait pas nos valeurs, qui menacerait notre identité ou notre manière de vivre. C’est simple, brutal. Ça fonctionne.
Face à cette mécanique, notre réflexe est souvent de fabriquer un autre « nous ». Plus large, plus généreux, plus inclusif. Mais un cercle, même immense, garde toujours un bord. Alors arrêtons peut-être de chercher le bon « nous ». Et si nous passions de « qui sommes-nous ? » à « comment voulons-nous vivre les uns avec les autres ? ».
Faire société ne signifie pas partager une identité commune. Ni penser, croire ou vivre de la même manière. La démocratie n’a jamais eu pour ambition de faire disparaître nos différences. Elle organise leur coexistence. Elle rend possible une société où des personnes profondément différentes, parfois profondément en désaccord, se reconnaissent pourtant une place égale dans un monde commun.
Voilà peut-être le mot dont nous avons besoin : pas « nous », mais « avec ». Vivre avec celui qui croit et celle qui ne croit pas, celui qui vient d’ailleurs, celle dont les choix m’échappent, celui qui me contredit. Le vivre-ensemble ne signifie pas être d’accord mais vivre avec la complexité. ça n’est pas un état que l’on atteint, mais un effort, une construction fragile et quotidienne. Ça n’est pas la disparition du conflit, ni le consensus permanent, encore moins cette espèce de grande soupe tiède dans laquelle toutes les opinions devraient finir par se valoir. Tout ne se vaut pas. Vivre « avec » ne signifie pas tout accepter. Il existe un cadre commun : l’égalité des droits, la dignité humaine, la liberté de conscience, le refus de la violence. Ce cadre ne réduit pas nos différences mais les rend possibles. C’est précisément parce que nous partageons des règles communes que nous pouvons vivre sans partager les mêmes convictions. Le désaccord n’est donc pas un accident démocratique. Il en est une matière première.
La démocratie ne repose pas sur l’effacement des désaccords. Elle repose sur notre capacité à les organiser, à les accueillir, sans transformer celui qui pense autrement en ennemi et en refusant qu’ils servent de prétexte pour retirer à certains leur dignité ou leur légitimité dans l’espace commun. C’est toute la différence entre le conflit démocratique et la logique du « nous contre eux ». Dans le premier, l’autre reste un interlocuteur, un adversaire parfois, mais un citoyen dont les droits ne dépendent ni de ses opinions, ni de son origine, ni de notre sympathie à son égard. Dans la seconde, il devient progressivement un corps à contenir, une menace à neutraliser, parfois un groupe dont la présence même serait devenue problématique.
Peut-être avons-nous trop longtemps cherché à nous rendre semblables. Il serait temps de nous rappeler que la démocratie nous demande quelque chose de bien plus ambitieux : être différents sans devenir ennemis. Notre défi n’est plus d’apprendre à dire « nous ». Il est d’avoir le courage de vivre « avec ».