L’instrumentalisation à grand spectacle de l’histoire

Une chronique de Julien Dohet Historien de formation, il tient, depuis 2001, dans la revue Aide-mémoire, une chronique de lutte contre l’extrême droite analysant son idéologie au travers des textes qu’elle produit. Il a entre autres publié deux ouvrages en lien avec cette thématique : La bête a-t-elle mué ? Les nouveaux visages de l’extrême droite, avec Olivier Starquit (2020, coll. « Liberté j’écris ton nom », Centre d’Action Laïque), et L’antifascisme, avec la collaboration de Chloé Delabbé (2022, coll. « Dis c’est quoi ? », Renaissance du livre). Il est également syndicaliste, et militant au Front antifasciste de Liège.

Le côté problématique et idéologiquement orienté très à droite du Puy du Fou, « complexe de loisirs » situé en Vendée, ne sera jamais assez expliqué et dénoncé 1. Le parcours et les ouvrages de son fondateur Philippe De Villiers éclairent le projet politique derrière le succès de son spectacle La Cinéscénie du Puy du Fou, spectacle son et lumière professionnel bien rodé et efficace. Son livre écrit à la suite de la cérémonie des Jeux olympiques de Paris, vue clairement comme un anti-Puy du Fou, est un bel exemple et condensé de ce discours réactionnaire d’extrême droite qui percole de plus en plus.

La Cinéscénie du Puy du Fou, septembre 2013. Photo : © Pierre André Leclercq.

Un combat politique assumé

Le parcours de Philippe De Villiers est celui d’un entrepreneur du spectacle, mais surtout d’un homme politique ancré dans l’extrême droite réactionnaire qui aime faire remonter sa généalogie au 11e siècle et parle toujours avec nostalgie du monde de son enfance. Militant d’abord au sein de la droite classique (UDF via lequel il sera secrétaire d’État sous la présidence de Jacques Chirac), il fonde le parti souverainiste monarchiste Mouvement pour la France (dont Bruno Retailleau, l’actuel ministre de l’Intérieur a longtemps été membre) qu’il abandonne début des années 2000. 2 Se retirant un peu de la vie politique, il continue néanmoins à appuyer l’idée d’une alliance « des droites » incluant l’extrême droite. Lors de la présidentielle de 2022, il rejoint la candidature d’Éric Zemmour. 3

Peu après il entre à CNEWS, rien d’étonnant donc à lire qu’il qualifie Bolloré de grand résistant, car : « Il y a un an, malgré la soif d’un immense retirement, j’ai été arraché à mes pénates par une prémonition quant à l’accélération de la chute. Je me suis dit que c’était le moment de jeter mes dernières forces dans la bataille intellectuelle. » 4 Dans cette bataille, il décide donc d’écrire un ouvrage en réaction à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques : « La cérémonie des Jeux olympiques m’a profondément blessé, comme beaucoup d’autres. Une blessure esthétique, une blessure française. Dès les premières images, j’ai flairé que ce n’était pas un accident. Mais que, dans son ordonnancement même, elle avait été pensée, voulue comme une plongée dans les abysses, un catalyseur du grand renversement. » 5 Et de continuer à lutter idéologiquement lui qui s’accorde la paternité du terme souverainisme qu’il utilise en 2004. Notamment pour contrer le contresens de « souveraineté européenne », vu qu’il n’existe selon lui pas de peuple européen. 6

Une vision monolithique d’une France chrétienne

Pour lui la civilisation française est indissociable de la chrétienté. Il dénonce d’ailleurs les évolutions progressistes au sein de l’Église lors du concile de Vatican II convoqué par Paul VI : « Ainsi depuis la révolution paulinienne du premier homme nouveau des Évangiles, la pensée occidentale a imaginé successivement trois hommes nouveaux : celui du rousseauisme, c’est l’homme nouveau débarrassé de ses héritages. Puis celui du boboïsme, c’est l’homme nouveau débarrassé du lien social aliénant. Enfin celui du wokisme, c’est l’homme nouveau débarrassé de la nature de son propre corps. » 7 Et d’enfoncer le clou : « Pourquoi les évêques n’écoutent-ils pas ce cri de détresse ? (…) Pourquoi est-ce la préférence humanitaire toujours, plutôt que la préférence pour les petites gens qui ne peuvent plus défendre leurs mœurs, qui ne peuvent plus défendre leur langue, qui ne peuvent plus défendre leur mémoire, la mémoire commune ? Notre nation est en train de mourir et on a des clercs qui nous expliquent qu’en plus nous sommes coupables parce qu’il y a des migrants qui meurent en mer, et nous sommes coupables parce que nous n’aidons pas les ONG, nourries aux amphétamines de nos impôts, pour faire un travail de subversion. » 8 Sa critique est limpide face à l’aide aux migrants car « Lampedusa est une miniature prémonitoire de la grande invasion pacifique à venir. C’est peut-être – l’histoire en jugera – le signal du basculement. Au sud, l’Afrique compte un milliard quatre cents millions d’habitants qui se déversent chez nous en Europe. Et au nord, les élites occidentales, face à cette immigration invasive, consentant à une transfusion de sang neuf par un transfert démographique planétaire 9 ». Tout est ainsi vu et raconté sous le prisme d’une immigration, surtout liée à un islam monolithique, qui est une menace existentielle. Et d’attester du « racisme anti-blanc ». Dans ce cadre, il dénie la nationalité française parlant clairement de « Français de papier, mais aux origines lointaines » et d’une « insurrection » qui montre que « la vague migratoire s’est étendue jusqu’aux petites villes 10 ». Dénonçant également la « tenaille de l’université qui décivilise et des quartiers qui recivilisent 11  ». Image de la tenaille qu’il réutilise à un autre moment : « Une nation, ce n’est pas qu’une mémoire partagée, c’est aussi un art de vivre. Aujourd’hui, nous sommes pris dans une tenaille entre le wokisme qui s’emploie à nous déculturer et l’islamisme qui se prépare à nous reculturer. » 12

Philippe de Villiers lors de la marche pour la vie de 2017, manifestation annuelle française à Paris contre l’interruption volontaire de grossesse et la légalisation de l’euthanasie.

La France mythifiée qu’il décrit est attaquée depuis la Révolution française 13 qui est le début de la fin dont il tisse les étapes jusqu’à la signature à Versailles de la reddition de 1871. Dans cette lecture le « génocide vendéen » prend évidemment une place centrale dans une Révolution vue comme la matrice des atrocités du Communisme. 14 C’est ainsi qu’« il n’est pas exagéré de dire que la France est victime d’un mémoricide. D’une ablation de sa mémoire (…). Depuis plusieurs décennies, l’histoire de France, livrée aux sciences sociales jargonnantes et mortifères, a tué l’épopée (…). C’est une forme de révolution nouvelle, inouïe, la grande dépossession d’un peuple, la défrancisation, l’expatriation mémorielle. Au nom des droits de l’homme, (…) on a amputé toute une population de l’acquis le plus précieux des vieux peuples, le droit à la continuité historique (…). Le processus révolutionnaire ne s’est jamais arrêté. La France n’est pas vraiment revenue de sa période terroriste 15 ». Et de dénoncer la « nouvelle » façon de faire de l’histoire qui n’est plus le « récit légendaire », le « roman national » mais surtout fait de repentance à une époque où l’on ne peut plus rien dire, tout étant contrôlé par « la gouvernance mondiale ». Ainsi de l’Europe qui est fondée par les Américains et leurs « collabos » : « L’idée européenne est donc née outre-Atlantique, dans le bureau ovale. C’est une idée américaine. Jean Monnet n’en a pas été l’inspirateur, il en a été l’agent. » 16

Les marqueurs de l’extrême droite

Le constat est sévère d’un pays qui s’effondre, qui est au bord du précipice : « Nous avons perdu les solidarités organiques. Nous avons socialisé le risque au point d’affaiblir les attaches familiales et les liens affinitaires qui portent l’affectio societatis. La socialisation du risque aura finalement désocialisé. (…) Depuis soixante ans (… ) la classe politique a déchu l’autorité paternelle et dévalué le cercle de famille. À l’échelle de l’histoire, il s’agit d’un geste inédit qui désagrège le premier des voisinages, l’institution matrimoniale. » 17 Position classique d’une extrême droite se positionnant alors comme le dernier rempart et la solution pour échapper au chaos. « C’est une insomnie métapolitique où l’urgence vient bousculer la trêve nocturne. Comment trouver, demain matin, les mots pour alerter et être entendu sur les millénaires qui s’achèvent en notre temps, sur les dangers de ces nouvelles identités parodiques, minoritaires, diasporiques qui affaiblissent le pied mère ? On va encore me répondre que j’appartiens décidemment à la France blafarde, la France obsidionale, la France de l’altérophobie qui ne voit pas les vertus cachées de la dissimilitude. » 18

Pour lui, il existe actuellement trois France : la créolisée par l’immigration, l’ubérisée par la globalisation économique et la rescapée à laquelle il appartient et qui résiste. Et de tenir un discours pouvant apparaître comme de gauche : « Cette sécession des élites se traduit, se manifeste par deux spoliations du peuple. La première, c’est celle de l’outil de travail. C’est le passage d’un peuple producteur à un peuple consommateur (…). Notre classe dirigeante a ainsi fait le choix de la désindustrialisation, de la fin de la classe ouvrière, de la désertification des campagnes. Et de la migration compensatoire. La deuxième spoliation, c’est celle de la propriété. Sous le prétexte du passage normatif d’un peuple polluant à un peuple climatophile. C’est la fin de la classe moyenne ; celle qui possède des logements en propriété (…) » 19. Et d’utiliser le concept de « khmers verts ». Mais il est clairement bien à droite, avec cette distinction : « La droite est pour la limite, la gauche pour l’illimitation. La droite croit à un ordre naturel. Pas la gauche. » 20 Ce fameux « ordre naturel » doit être protégé et est vanté, comme dans ce passage eugéniste : « les aventuriers du Vendée Globe, porteurs asymptomatiques du virus de témérité, n’appartiennent pas à notre monde de l’hygiénisme d’état et de l’écocide, ils vivent avec les albatros et leurs torpeurs – et ils s’en arrangent, sans gel hydroalcoolique et sans l’immunité des vaccins. » 21

Les critiques des menaces ne s’embarrassent ni d’exagération, ni de mensonge avec la dépénalisation de l’avortement décrite comme une rupture du serment d’Hippocrate. Tout comme l’euthanasie, les deux étant mis en miroir de « l’immigration de remplacement » prônée par Bruxelles. « On ment par omission : tous les pays qui ont légalisé l’euthanasie sont pris dans les dérives des délires mortifères. Le point de fuite, c’est l’eugénisme. Pourquoi est-ce une rupture anthropologique inouïe ? Parce que ce n’est pas à la médecine ni aux soignants d’administrer la mort (…). L’indécence, c’est l’affirmation que cette loi prévoit des “conditions strictes”. On connaît la musique. La loi Veil était très restrictive et la digue a lâché. Dans les pays où l’euthanasie est légale – la Hollande, la Belgique –, on pratique l’euthanasie d’enfants (…). » 22

On le voit, De Villiers appartient pleinement au courant réactionnaire de l’extrême droite. Et en cela son parc d’attraction est un outil idéologique dangereux qu’il faut continuer à dénoncer et s’opposer à une déclinaison belge.

Sommaire du numéro