
Le 20 septembre 1973, Bobby Riggs et Billie Jean King s’affrontent sur le court de tennis de l’Astrodome de Houston. Mais derrière le divertissement de façade se cache un affrontement pour l’histoire. C’est la « Bataille des sexes », opposition entre l’ancien et le nouveau monde.
En 1973, Bobby Riggs n’est plus qu’un vieil aigri dont les glorieuses années 1940 apparaissent comme un lointain souvenir. Billie Jean King, elle, est au sommet de sa gloire et vient de remporter son 10e titre du Grand Chelem. Le premier veut prouver la supériorité masculine, la seconde faire avancer la cause féministe.
Ce match, c’est l’incarnation la plus frappante de la misogynie, la croyance qu’un homme retraité peut battre la numéro 1 mondiale de son sport. C’est l’affrontement de deux visions du sport, de deux visions de la société. Un duel qui n’a aucune raison d’exister, si ce n’est celle de l’émancipation. Mais surtout un match qui va marquer l’histoire.

Une ancienne gloire misogyne, une championne féministe
Après plusieurs titres majeurs en amateur (Coupe Davis, Wimbledon, US Open), Bobby Riggs passe professionnel au début des années 1940. Et si la Deuxième Guerre mondiale freine son ascension, il est tout de même élu meilleur joueur mondial à quatre reprises entre 1941 et 1947. En perte de vitesse, il prend sa retraite en 1951 et embrasse une carrière de promoteur de matchs de tennis.
Si Obélix est tombé dans la potion magique lorsqu’il était petit, Billie Jean King est tombée dans le chaudron du sport. À 9 ans, elle assiste à son premier match de baseball mais ce qui la frappe le plus, c’est qu’il n’y a que des garçons sur le terrain. À 11 ans, elle s’achète sa première raquette de tennis grâce aux économies durement gagnées en faisant le ménage. Personne ne pourra l’empêcher de pratiquer son sport. Un seul cours suffit à son premier entraîneur pour en être sûr : elle a quelque chose, cette petite. Les 39 victoires en Grand Chelem de la carrière de King lui donneront raison.
Le sport à la croisée des chemins
Au début des années 1970, le mouvement d’émancipation des femmes a déjà commencé à produire ses premiers résultats aux États-Unis. L’Equal Rights Amendment a été adopté (mais non ratifié) et le procès Joe vs Wade a permis d’obtenir la protection du droit des femmes à avorter (sans constitutionnaliser ce droit pour autant). Billie Jean King fait elle-même partie du mouvement : elle devient la première joueuse de tennis à gagner 100 000 $ annuellement et la première femme élue « Athlète de l’année » par la revue Sports Illustrated en 1972.
« Je suis le roi des porcs chauvins mâles »
(Riggs s’auto-diagnostiquant)
C’est dans ce contexte que Bobby Riggs est invité à la télévision au printemps 1973. Cela fait quelques années déjà qu’il est devenu un habitué des diatribes provocatrices et misogynes. Après avoir parlé de sa vie de retraité, il est interrogé sur l’évolution du tennis moderne et, plus spécifiquement, sur sa féminisation. La réponse fuse : « Je vais vous dire mon cher, pour moi, la place des femmes est à deux endroits : la cuisine et la chambre à coucher. »
Et il ne s’arrête pas là, il déclare vouloir prouver, une bonne fois pour toutes, la supériorité masculine. Son idée : affronter, à 55 ans et sans aucune condition physique, la numéro 1 mondiale Billie Jean King, alors au top de sa carrière et très connue pour ses engagements féministes, réclamant notamment l’égalité salariale des primes. C’est l’alter ego parfait pour Riggs.
Mais Billie Jean King est prudente, elle ne veut pas rentrer dans le jeu de celui qui l’insulte depuis de nombreuses années. Elle refuse la provocation et décline, elle ne veut pas s’abaisser à de telles idioties. Mais Riggs est increvable, il se sent chargé d’une mission. Il attaque King dans la presse, la traitant de poule mouillée et change de cible : il veut affronter Margaret Court, la rivale de King.
Le massacre de la fête des mères
À 30 ans, Court a déjà décroché 22 de ses 24 Grands Chelems, elle est au pic de sa carrière et accepte de relever le défi. Le match aura lieu le 13 mai 1973 à Ramona, en Californie, la veille de la fête des mères. Dans les semaines précédant la rencontre, Riggs multiplie les interviews. Il fait le clown, insulte son adversaire et tout le tennis féminin. Il donne l’impression de prendre le match par-dessus la jambe, annonce qu’il ne se jouera qu’en deux sets gagnants car les femmes ne peuvent pas tenir plus. Mais derrière cette façade de nonchalance et de confiance en soi, le retraité s’entraîne comme une brute, en secret 1. Il veut faire croire qu’il arrive les mains dans les poches, alors qu’il ne s’est jamais préparé aussi intensément.
« Si elle ne peut pas battre un vieil homme fatigué, elle ne mérite même pas la moitié de ce qu’elle gagne 2 »
(Riggs sur l’égalité des primes)
Le jour J, 5 000 spectateurs se sont donné rendez-vous dans les travées noyées de soleil. Riggs fait du Riggs, il descend sur le court depuis les tribunes en portant des fleurs qu’il offre ironiquement à Court. Mais comme toujours avec le vétéran, tout n’est que façade. La fausse galanterie laisse place à une tactique mûrement travaillée : il sait qu’il ne pourra pas tenir sur la distance, il va donc épuiser son adversaire. Oubliez le beau jeu, Riggs abuse des lobs et amortis pour faire courir sur tout le court une Australienne surprise par cet anti-jeu notable. Elle ne parviendra jamais à se ressaisir et s’incline lourdement 6-2 6-1. Riggs exulte, offrant même volontairement certains points à son adversaire en fin de match. Il l’a humiliée comme il l’espérait, et il va s’en vanter.
Dans les jours qui suivent la rencontre, l’événement est renommé « le massacre de la fête des mères ». L’Amérique ne parle que de cela 3. Riggs est présent sur tous les plateaux télé et fait même la couverture du Time Magazine. Il s’auto-proclame « champion du tennis féminin », considérant que la meilleure femme du circuit n’est pas capable de battre « un gars avec un pied dans la tombe 4 ». De son côté, Billie Jean King bouillonne. D’autant plus que Riggs ne la lâche pas : « King est une star du tennis. Enfin, du tennis féminin. Elle ne vaut rien devant moi. » La numéro 1 mondiale sort du bois : elle propose une revanche (et en trois sets gagnants) au retraité, qui tombe dans le piège.

La bataille des sexes
Si King a feinté se désintéresser de la rencontre, elle n’a rien loupé du premier affrontement. Elle sait qu’elle doit arriver préparée, que Riggs est une crapule, qu’il l’attend au tournant. Alors elle redouble d’efforts, elle allonge ses entraînements, elle travaille de nouveaux aspects de son jeu. En juillet, elle remporte Wimbledon. Elle le sait, plus rien ne peut l’arrêter. Le match que les médias ont déjà surnommé « la Bataille des sexes » va être mémorable. En face, gonflé de son succès contre Court, Riggs fanfaronne encore, sans doute trop.
« King est une star du tennis. Enfin, du tennis féminin. »
(Riggs après sa victoire contre Court)
Le 20 septembre 1973, plus de 30 000 spectateurs prennent place dans les travées de l’Astrodome de Houston. Mais surtout, ils sont plus de 50 millions à suivre le match devant leur télévision. C’est aujourd’hui qu’il faut écrire l’histoire. Et si les gens veulent du show, on va leur en donner. Bobby Riggs, plus provocateur que jamais, entre dans le stade entouré de jeunes femmes, vêtu d’un survêtement flanqué d’un logo Sugar Daddy et brandit un porcelet, symbole de la misogynie. Billie Jean King aussi joue le jeu à fond : elle débarque sur un char couvert de plumes et tiré par quatre apollons, elle est Cléopâtre venue stopper l’envahisseur.
Après la surenchère, place au jeu. King sait qu’elle n’a pas le droit à l’erreur. Elle n’a jamais joué un match en trois sets gagnants, elle n’est pas sûre de pouvoir tenir le rythme. Elle doit donc attaquer, prendre de l’avance pour toucher son adversaire au moral. Si elle perd la première manche, elle n’a déjà presque plus aucune chance. Mais à la moitié du set, elle est menée 3-2. Plus concentrée que jamais, elle parvient à frapper plus vite, plus fort, plus proche des lignes et empoche finalement le premier set 6-4.
De l’autre côté du filet, l’inquiétude se lit sur le visage du retraité et on n’entend plus son « Let’s go girl » à chaque point marqué par son adversaire. Il est décontenancé, King ne joue pas le jeu offensif qu’il attendait d’elle pour pouvoir la faire courir. Elle joue du fond de court (« comme un homme ? »), et elle est plus en forme que lui qui doit s’employer sur chaque point. Dès l’entame du deuxième set, Riggs a rangé ses pitreries au placard, cela s’annonce plus compliqué que prévu. De plus en plus débordé lors des longs échanges, il opte pour les services-volées mais il n’a plus le physique pour ce jeu exigeant et s’épuise encore plus. Il pique du nez, de plus en plus, et finit par s’incliner en trois manches : 6-4 6-3 6-3.

Une victoire pour l’histoire
Largement battu, débordé par la vélocité de son adversaire, Riggs n’en perd pas la face pour autant. À peine la balle de match entérinée, il saute par-dessus le filet pour saluer King qui exulte face à la foule. Bon public, il lui glisse un « Je t’ai sous-estimée », et affiche un grand sourire lors de ses différentes déclarations. Mais en privé, c’est une autre histoire. Dévasté par la défaite selon ses propres dires, il s’enferme dans sa chambre d’hôtel 5.
« J’avais l’impression que si je perdais, ça nous ramènerait 50 ans en arrière » (King plusieurs années plus tard)
De son côté, King peut savourer : elle a remporté son pari, elle a démontré la légitimité du sport féminin et propulsé ses revendications égalitaires sur le devant de la scène. Très vite, ses détracteurs dénoncent un match sans intérêt, faussé par la différence d’âge et même truqué suite à un arrangement entre Riggs et la mafia pour régler ses dettes. Mais la championne balaie ces critiques : « S’il m’avait battu, il aurait empoché un million de dollars. Il avait tout intérêt de gagner 6. »
La victoire de King est un électrochoc : dès l’année suivante, les chaînes de télévision achètent les droits de diffusion des grands tournois féminins tandis que des millions de femmes s’inscrivent en club. Plus encore, la Women’s Tennis Association (WTA), créée quelques mois plus tôt par King et huit autres joueuses, obtient, dès la fin de l’année, l’égalité salariale des primes à l’US Open, avant de s’imposer comme la Fédération officielle du tennis féminin professionnel.
Personnellement aussi, King va profiter de cette victoire pour multiplier ses engagements. Pour la lutte contre le sida aux côtés d’Elton John, contre les discriminations raciales en soutenant Althea Gibson (première personne noire à remporter un tournoi du Grand Chelem), contre l’Apartheid en Afrique du Sud. Elle devient également la première sportive à faire publiquement son coming-out en 1981. Ses engagements seront récompensés. En 2009, Barack Obama lui décerne la médaille présidentielle de la Liberté, plus haute récompense civile. En 2020, la Fed Cup (la Coupe Davis féminine) est rebaptisée en son nom. Et en 2022, elle reçoit la Légion d’honneur pour les 50 ans de sa victoire à Roland Garros.
Plus qu’un match, cet affrontement entre Bobby Riggs et Billie Jean King est un symbole. Celui de la lutte évidemment, mais aussi de l’espoir. Un espoir d’émancipation, de reconnaissance, d’égalité. Un exemple aussi, pour de nombreuses femmes qui ont profité de sa lumière pour sortir de l’ombre. La « Bataille des sexes », c’est l’histoire d’un match de tennis qui a changé la société. D’une simple performance sportive qui a bousculé l’ordre politique et sociétal de son époque.