
Cela fait six ans que le vélo fait partie intégrante de mon quotidien : en tant que moyen de déplacement principal de mon domicile à mon lieu de travail, en tant que pratique sportive ou encore en tant que véhicule d’aventures. Pourtant, ce n’était pas gagné : asthmatique et un peu douillette, les sorties à vélo qui ont ponctué mon enfance et mon adolescence évoquent plutôt des souvenirs douloureux… sauf lorsqu’à 17 ans, il devient mon unique moyen de transport pour aller rendre visite à mon amoureux de l’époque. Je n’ai donc pas grandi en pratiquant ce sport. Toutefois, à l’issue de mes études supérieures, un coup de mou et une forme d’ennui profond me poussent à me tourner vers ce joyeux objet. Accoutrée de vêtements aux couleurs flashy 80’s empruntés à mon papa et d’un vélo de route trop grand (aussi emprunté à mon papa), je commence à prendre goût au sport lors de petites sorties en solitaire sur les routes calmes de mes Ardennes natales. Progressivement, ce passe-temps prend de plus en plus de place dans ma vie et ma pratique se diversifie aussi avec le VTT. Je deviens rapidement accro au sentiment de liberté et à l’ivresse des sensations que procure le vélo sous toutes ses formes. Je vais donc profiter de cet espace pour, à partir de ma pratique personnelle, partager quelques réflexions à ce sujet.

L’avènement du vélo : perspectives historiques d’un moyen de transport révolutionnaire
Remontons le temps jusqu’à la fin du xixe siècle, moment où la bicyclette est inventée et gagne en popularité. Engin de loisir et significatif de modernité, peu se doute alors du rôle que va jouer cet objet dans l’émancipation des femmes, avant même qu’elles n’obtiennent le droit de vote. Jusqu’alors restreintes à l’espace domestique dans des rôles sociaux normés et bien définis, les femmes sont contraintes à dépendre des hommes pour se déplacer. Le développement du vélo marque alors un véritable tournant dans l’émancipation des femmes en Occident. À vélo, elles sont désormais capables de se déplacer plus loin, de manière moins coûteuse et surtout, sans dépendre d’un frère, d’un mari ou d’un père. Ce faisant, les femmes (principalement blanches et bourgeoises) s’octroient alors des instants de loisirs, loin des contraintes et des attendus sociaux 2. Pour sortir, les femmes cyclistes bravent toutefois les préjugés sociaux (la pratique du vélo étant associée à une « “masturbation sportive” qui les conduiraient à déserter le lit conjugal 3 ») et les « conseils » médicaux de l’époque où des médecins affirment avec aplomb que « le vélo affecte les muscles pelviens, accroit les douleurs de l’accouchement, dérègle les menstruations et pourrait même rendre stérile 4 ». Les femmes à vélo sont régulièrement moquées et considérées comme « laides » par les quotidiens de l’époque 5.
En Belgique, aux États-Unis, ou dans l’Angleterre victorienne, des écrits et archives témoignent de l’importance qu’a pris cet objet, non seulement pour la mobilité des femmes mais également dans l’évolution de leurs tenues 6. Effectivement, les tenues conventionnelles de l’époque (de très longues et lourdes jupes, des corsages contraignants et des chapeaux extravagants) sont tout sauf adaptées au mouvement et encore moins à la pratique du vélo. Faisant fi des conventions sociales, certaines femmes commencent à adopter d’autres tenues : apparait alors le Bloomer, un pantalon bouffant qui est bien plus pratique pour pédaler. Raillé et moqué, ce dernier finit toutefois par s’imposer et être toléré tant que la femme se promène un vélo à la main…7
Libérées des contraintes vestimentaires et armées de leur vélo, ces femmes cyclistes prennent progressivement leur place dans l’espace public et rompent avec les rôles genrés et les attitudes qui leur sont assignées : celles de personnes fragiles, soumises et restreintes au domicile. Ce faisant, elles participent plus amplement à la vie sociale, politique, culturelle ou professionnelle. Susan B. Anthony, militante américaine pour le droit de vote, a d’ailleurs affirmé en 1896 : « Laissez-moi vous dire ce que je pense du cyclisme. Je pense qu’il a fait plus pour l’émancipation des femmes que n’importe quelle autre chose au monde. Je persiste et je me réjouis chaque fois que je vois une femme à vélo. Cela procure un sentiment de liberté et d’autonomie à une femme 8. »

Deux siècles plus tard, quelle représentativité pour les cyclistes sportives ?
Au fil des années, le vélo s’est popularisé auprès des femmes : que ce soit comme moyen de déplacement par nécessité économique ou conviction politique. Cependant, la pratique du vélo en tant que sport reste quant à elle majoritairement masculine. Cette tendance au sein du sport amateur se retrouve aussi au niveau du sport élite et professionnel, où selon la discipline du vélo pratiquée, les femmes sont plus ou moins bien loties. Effectivement, s’il existe une grande variété de disciplines dans le cyclisme, en Belgique, la discipline la plus reconnue et suivie du grand public est sans doute le cyclisme sur route avec des courses comme Liège-Bastogne-Liège, Paris-Roubaix ou encore le Tour de France. Or celui-ci est à la traine, en comparaison du VTT, de la descente, ou de l’enduro où de nombreuses femmes courent au niveau international et bénéficient d’une plus grande reconnaissance.
Le développement du vélo marque alors un véritable tournant dans l’émancipation des femmes en Occident. À vélo, elles sont désormais capables de se déplacer plus loin, de manière moins coûteuse et surtout sans dépendre d’un frère, d’un mari ou d’un père
De manière générale, la professionnalisation des athlètes féminines dans ces diverses disciplines est le fruit de revendications de certaines femmes qui ont marqué l’histoire du sport (comme Jeannie Longo en France qui a joué un rôle important dans l’attraction de l’attention médiatique sur le vélo féminin). Des préjugés sexistes empêchèrent l’organisation de courses cyclistes féminines du même acabit que les courses masculines : par exemple, « jusqu’en 1958, l’Union Cycliste Internationale (UCI) refuse de sacrer une championne du monde. [Ceci est jugé comme] une mesure de “bon sens” dont le quotidien L’Équipe se félicite en mars 1957 : “Elles devront donc se contenter d’épreuves existantes et du cyclotourisme, ce qui correspond beaucoup plus à leurs possibilités musculaires et physiologiques” 9 ». L’histoire du Tour de France féminin en témoigne : une première édition est créée en 1955. Ensuite, il faudra attendre 1984 pour qu’une nouvelle édition voit le jour. Les cyclistes sont toutefois raillées par leurs homologues masculins. En 1989, le Tour de France féminin est à nouveau abandonné pour des raisons économiques. Les athlètes féminines se trouvent donc obligées de courir sur des courses moins renommées, moins médiatisées et surtout, moins financées et encadrées que leurs collègues masculins, ce qui engendre frustration et une potentielle mise en danger. En 2013, plusieurs cyclistes renommées adressent une pétition au patron du Tour de France. Elles récoltent 100 000 signatures et revendiquent de l’aide pour « briser les obstacles qui empêchent injustement les femmes athlètes d’accéder aux mêmes opportunités que les hommes 10 ». En 2020, sous la pression de la section féminine du syndicat de coureurs professionnels (CPA Women), l’UCI « impose aux meilleures équipes de fournir aux sportives un contrat de travail, assorti d’un salaire minimum réévalué annuellement et du droit au congé maternité 11 ». En 2022, le Tour de France Femmes avec Zwift (sponsor principal du TDFF) 12 voit le jour, sous la direction de Marion Rousse, une ancienne cycliste. Tout l’enjeu de cette première édition est alors d’assurer une médiatisation suffisante du Tour pour qu’il soit viable économiquement. Si cela semble fonctionner, et le public de plus en plus nombreux chaque année, l’équilibre entre l’allongement de la durée de la course et sa viabilité reste un exercice.
Aujourd’hui encore, les athlètes féminines qui pratiquent l’une des disciplines du cyclisme sont soumises à un double standard. Cela s’est particulièrement remarqué récemment lors de la victoire du Tour de France Femmes 2025 remportée par la cycliste française Pauline Ferrand Prévot. Tenante du titre de championne olympique de cross-country (VTT) et athlète au palmarès plus qu’impressionnant, son apparence physique et sa perte de poids en préparation du Tour a généré une polémique. Si au fil des neufs étapes du TDFF, plusieurs participantes ont utilisé leurs réseaux et les entretiens de fin de courses pour alerter sur l’amaigrissement de certaines coureuses du peloton, ces critiques ont continué après la victoire historique de la française. S’il est évidemment crucial d’être attentif à la santé des athlètes de manière générale et ne pas donner de « mauvais exemples aux jeunes femmes », on ne peut que constater la manière dont le corps des femmes athlètes est à nouveau scruté par les médias et l’opinion publique alors que la discussion autour de leurs performances est reléguée au second plan.

A contrario, dans d’autres disciplines du vélo comme les courses d’ultra-endurance, les organisations mettent en place des mesures concrètes pour favoriser l’inclusion des personnes FLINTA 13 et des personnes minorisées. Particulièrement, l’édition 2025 de la Transcontinentale Race (une course d’ultra-endurance où les coureur·ses traversent le continent européen sur une distance de +/- 5000 km en autonomie et auto-suffisance complète) a mis l’accent sur cette dimension d’inclusion avec sa campagne #100TCRWomen dont l’objectif ambitieux était que 100 personnes s’identifiant comme FLINTA prennent le départ de la course pour cette onzième édition. Cet objectif ambitieux s’est matérialisé par l’organisation d’évènements en ligne pour aider concrètement les femmes à se préparer à la course. Les organisateur·rices pointant effectivement les barrières mentales, culturelles ou sociétales qui empêchent les femmes de s’inscrire à ce type de courses : l’anxiété de rouler seule sur une si longue distance, de rouler de nuit et de bivouaquer seule ou encore la peur d’avoir une panne mécanique et de ne pas pouvoir réparer son vélo seule. Au-delà de l’accompagnement à la préparation, un certain nombre de places était réservé pour les personnes FLINTA. Par ailleurs, des efforts de visibilisation ont aussi été réalisés par l’organisation : tout au long de la course, l’accent a été mis sur le podium féminin, ce qui ne va pas toujours de soi, vu que la médiatisation se concentre souvent sur le trio de tête (qui est statistiquement plus fréquemment tenu par des hommes).
En ce qui concerne la visibilisation du vélo au féminin et de l’émancipation qu’il permet, on peut aussi souligner que certaines athlètes utilisent leur notoriété et leur reconnaissance en tant que cycliste pour développer elles-mêmes ou participer à des programmes qui promeuvent le développement du vélo au féminin. On peut penser notamment à l’athlète d’ultra-endurance Lael Wilcox (avec son programme de mentorat GRIT – Girls Riding Into Tomorrow – lancé en 2017 en Alaska) ou à la VTTiste Kate Courtney (avec sa fondation She Sends Racing, un programme qui combine sa carrière élite avec des actions pour l’empowerment des filles et des femmes en vélo). Dans un registre similaire, on peut aussi penser à Isabeau Courdurier (triple championne du monde en enduro) qui s’est engagée auprès de Fifty Fifty, une organisation de lutte contre les violences faites aux femmes, et de leur programme de reconstruction par le sport.
On peut également noter l’importance qu’ont les réseaux sociaux dans la réappropriation de leur image et de leur discours par les athlètes féminines. Une recherche de 2009 rappelle le « rôle du sport dans la formation des normes sexuées et [dans] la reproduction de la hiérarchie entre les sexes [… et que] les modes de mise en scène médiatique des sportifs et sportives participent largement à ce processus 14 ». En analysant les publications de la revue Vélo Vert, journal dédié au VTT dominant le marché francophone dans les années 2000, elles relèvent que les « modèles de genre féminin véhiculés par la revue démontre la présence d’une [«fémininité exacerbée»], basée notamment sur l’érotisation des corps, une assimilation à la mère ou à une éventuelle charge de famille ainsi qu’une infériorisation des compétences techniques et compétitives 15 ». En contraste avec cette représentation très cadrée et sexiste des femmes cyclistes véhiculées dans les années 2000, les réseaux sociaux – modérés généralement par les sportives elles-mêmes – leur permettent de choisir l’image qu’elles renvoient d’elles-mêmes et de leur pratique sportive. Des pages dédiées à des tuto mécaniques ou techniques voient aussi le jour. Récemment, on observe toutefois une certaine esthétisation de la pratique du sport avec l’apparition d’une certaine image de la « fille cool en vélo ». L’apparition de cette image semble conduire en parallèle à la popularisation de la pratique du vélo chez les femmes. De plus en plus partagent leurs aventures quotidiennes, leur voyage solo et leur apprentissage.

À l’intersection du sexisme et du racisme, une émancipation pour toutes ?
Si le vélo a effectivement été un vecteur important de l’émancipation féminine, il faut toutefois rappeler que toutes les femmes ne sont pas égales dans cette pratique. Une recherche témoigne d’ailleurs du fait que les femmes racisées ont systématiquement été écartées de l’histoire du développement du vélo et de son rôle dans l’émancipation féminine 16. De manière générale, le milieu du vélo reste un milieu où les personnes FLINTA non blanches sont très peu représentées. Certains groupes comme les « Ovarian Psychos » 17 s’organisent alors pour revendiquer cette représentation en tant que femmes racisées en se réappropriant l’espace. Pour ce faire, elles organisent des masses critiques en non-mixité choisie pour sensibiliser les autres usagers à la place des cyclistes dans le trafic. S’identifiant comme étant issues de la classe travailleuse (working-class), elles soulignent également le rôle du vélo comme moyen de déplacement principal. À vélo, elles affirment se sentir sans peur et elles se permettent de prendre leur place dans l’espace public. Grâce au vélo, elles ne se trouvent plus contraintes à subir les transports publics (où elles peuvent vivre des discriminations et des agressions diverses).
En sortant ainsi, elles rompent avec les attitudes qui leur sont assignées : celles de personnes fragiles, soumises et restreintes au domicile. Ce faisant, elles participent plus amplement à la vie sociale, politique, culturelle ou professionnelle
Par ailleurs, pour de nombreuses femmes ici ou ailleurs, la pratique du vélo reste tantôt un interdit formel ou social selon les contextes 18, tantôt une source d’émancipation en devenir. Certains programmes de développement (comme Cyclo Nord-Sud) mettent effectivement l’accent sur le vélo pour permettre aux femmes d’accéder à l’éducation ou à un emploi, le vélo leur permettant de parcourir de plus longues distances qu’à pied, de manière plus sécurisée et moins coûteuse. Dans ces contextes, le vélo a donc également un rôle à jouer pour l’émancipation des femmes.
Le sexisme ordinaire et les préjugés qui continuent d’exister à l’encontre des femmes à vélo témoignent du fait que la pratique du vélo par des femmes reste un acte subversif et politique. En cela, il participe à leur émancipation des rôles genrés auxquels elles sont assignées. C’est pourquoi, quand je croise une femme ou une petite fille à vélo, je ne peux m’empêcher de sourire. C’est pourquoi, il reste crucial de voir des femmes à vélo : à la télévision, en ville ou en campagne. C’est pourquoi, je vous invite à oser : en petit groupe ou seule, enfourchez votre vélo, sortez, prenez votre place !