Au-delà du football-business capitaliste

Par Marco Martiniello

Par ailleurs, le football professionnel comporte une dimension géopolitique importante comme le montrent les débats relatifs à l’octroi de l’organisation de la coupe du monde à certains pays comme récemment au Qatar, aux États-Unis de Trump (avec le Mexique et le Canada) ou encore en Arabie saoudite. De plus, le football professionnel semble être de plus en plus en porte-à-faux vis-à-vis des exigences légitimes de durabilité écologique. Ainsi, construire des stades climatisés dans le désert est incontestablement une absurdité écologique désastreuse.  Enfin, le football tant professionnel qu’amateur est souvent, à juste titre, mis en cause par les différentes formes de violence qui y sont associées. Qu’il s’agisse des violences à caractère raciste ou xénophobe exercées par des hooligans parfois proches de l’extrême droite comme récemment à Bruxelles à l’occasion de la finale de la coupe de Belgique 2025, ou de bagarres entre joueurs ou entre supporters, la violence est présente dans le football depuis toujours. Dans certains cas, elle prend une dimension belliqueuse. Les guerres en Yougoslavie ont commencé suite à des affrontements violents au stade Maksimir de Zagreb le 13 mai 1990 entre les supports croates du Dynamo Zagreb et les supporters serbes de l’Étoile rouge de Belgrade. Ces affrontements ne sont pas à l’origine de la guerre mais ils en ont marqué le début.

Dès lors, il est compréhensible de voir le football d’une part comme une activité fondamentalement violente, comme une parodie de la guerre qui peut encourager le tribalisme, le nationalisme, le racisme et d’autre part, porter à son paroxysme la logique capitaliste de la recherche du profit maximal au détriment de considérations morales, humanistes et écologiques. Mais il serait toutefois simpliste de le réduire à ces caractéristiques. Le monde du football peut en effet aussi monter un tout autre visage, beaucoup plus en phase avec des valeurs humanistes, antiracistes, antinationalistes, de justice sociale, d’inclusion et en questionnant le football-business capitaliste qui a profondément transformé ce qui était à l’origine le sport des ouvriers. Le football peut alors être vu comme une activité qui rapproche les communautés et les peuples et qui peut les accompagner dans leur marche vers une société plus juste, sans racisme et avec plus de justice sociale, aux antipodes du football business capitaliste. C’est cette autre face du football qui est mise ici en avant en prenant quelques illustrations.

La critique du football-business capitaliste

De nombreux supporters n’apprécient pas l’évolution de leur sport qui, au fil du temps, se trouve en prise avec sa marchandisation extrême et avec la place grandissante qu’y occupe l’argent. Le sentiment que le football, autrefois populaire, ouvert et accessible, a été confisqué par les élites économiques est assez répandu parmi les amateurs historiques du ballon rond.

Certains se sont mobilisés contre, notamment, l’augmentation du prix des places, la perte de l’ancrage local et communautaire des clubs et des joueurs, les ballets incessants de joueurs que des managers plus ou moins honnêtes font circuler d’un pays à l’autre en se sucrant par des commissions insensées sur ces transactions, la substitution d’un projet sportif par des visées exclusivement financières de la part d’investisseurs totalement étrangers au monde du football, bref contre la marchandisation extrême qui aurait dénaturé complètement le football.

Les mobilisations de supporters peuvent être plus ou moins fortes. Dans certains cas, lassés par la politique de leur club dans le football-business, des supporters ont pris leurs distances par rapport à ce dernier, allant même jusqu’à créer leur propre club dans les divisions inférieures du football amateur pour ressusciter les valeurs du football populaire d’antan. C’est le cas notamment de la création du FC United of Manchester et du CS Lebowski à Florence.

Lorsque le riche investisseur américain, Malcolm Glazer, a acquis le club de Manchester United, un groupe de supporters courroucés par ce rachat et ce qu’il signifiait ont décidé en 2025 de créer leur propre club détenu à 100 % par les supporters. Le club joue en septième division anglaise et occupe un stade de 4 400 places. Il repose sur sept principes fondamentaux :

  • Les dirigeants sont élus démocratiquement par les supporters.
  • Les décisions seront prises en respectant le principe : un membre, un vote.
  • Le club développera une relation forte avec la communauté locale, sans aucune discrimination.
  • Le club veille à pratiquer des prix d’entrée abordables.
  • Le club encourage une participation des jeunes et des gens du cru, sur le terrain et dans les tribunes.
  • Les dirigeants veillent à ne pas verser dans la commercialisation à outrance.
  • Le club restera toujours une association à but non lucratif. 1

En Italie, en 2004, un groupe d’amis dont certains faisaient partie de la Curva Fiesole des ultras de l’AC Fiorentina décident de suivre les exploits d’une équipe de troisième division florentine, l’A.C. Lebowski, qui avait la particularité de perdre tous ses matchs. Ils commencent à organiser des animations avec des drapeaux, des banderoles et des chants. En 2010, ces ultras fondent un nouveau club, l’USD Centro Storico Lebowski. Le CS Lebowski devient le premier club italien dont la propriété est collective, horizontale et non évolutive. Cette vision a des motivations éthiques et politiques, mais elle découle également de la constatation que la crise de nombreux clubs sportifs trouve son origine dans un modèle d’organisation capitaliste très risqué. Si un club sportif est dirigé par un président fortuné ou par une entreprise, il dépend totalement de sa fortune ou de sa malchance, de ses caprices, de son intérêt. Un club sportif est pourtant un atout fondamental pour un territoire. C’est un lieu d’éducation, de rassemblement, de divertissement, de santé. Il doit être accessible à tous et à toutes à tout moment. Et ne pas dépendre de la volonté d’un propriétaire.

En septembre 2018, le CS Lebowski devient une coopérative sportive, une forme d’organisation qui permet de renforcer le principe de propriété collective et les liens communautaires 2.

Un football antiraciste et antifasciste

D’autres supporters et clubs s’inscrivent dans la lutte contre les discriminations le racisme et le fascisme.  C’est le cas notamment des ultras regroupés dans le réseau international Alerta, fondé à l’initiative des ultras du FC Sankt-Pauli en Allemagne, en 2007. Les Ultra Inferno 96 du Standard de Liège faisaient partie de ce réseau qui a organisé de nombreux événements footballistiques pour promouvoir l’antiracisme et l’antifascisme dans différents pays. En dehors de ce réseau, d’autres clubs présentent l’antifascisme comme un de leurs éléments constitutifs. C’est notamment le cas de l’Union Saint-Gilloise, l’actuel champion de Belgique en titre.

Certains clubs se sont engagés plus spécifiquement dans l’accueil des personnes migrantes et en demande d’asile. C’est le cas en Allemagne du FC Lampedusa de Hambourg qui fait partie aujourd’hui du FC Sankt-Pauli, et qui était à l’origine composé de joueurs arrivés en Europe via Lampedusa en Sicile. En Italie, le club Afro-Napoli United a été fondé en 2009 pour permettre aux personnes migrantes sans documents de jouer au football tout en prônant les échanges entre la population locale et ces nouveaux résidents. Chez nous, le FC Krainem, comme d’autres clubs, développe depuis 2015 un projet intitulé We welcome young refugees, en collaboration avec des centres ouverts pour demandeurs d’asile. Le projet vise à intégrer des jeunes en demande d’asile dans le tissu social bruxellois, en leur permettant de s’entraîner dans le club, et aussi en y suivant des cours de français donnés par des bénévoles.

Par ailleurs, de nombreux supporters s’engagent dans la lutte contre la pauvreté qui touchent de plus en plus certaines villes européennes. Ils organisent notamment des récoltes de vivres, de jouets ou de vêtements, pour les personnes démunies, quelle que soit leur origine. Ainsi, au stade de Sclessin, les récoltes annuelles de vivres rencontrent chaque fois un énorme succès. Elles sont organisées par le Fan Coaching, et les groupes d’animation (PHK, Ultra Inferno 96).

Conclusions

Même si c’est le football-business capitaliste qui occupe le devant de la scène médiatique, même s’il a largement réduit l’importance du football populaire à l’antenne, des espaces de résilience et de résistance existent face à ce rouleau compresseur. Le football reste encore un espace de rencontre, d’échange, de convivialité, de solidarité, de reconstruction d’une citoyenneté partagée. Pour combien de temps encore ? Le futur nous le dira.

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