Il était une fois trois frères – Henri, Charles et Joseph – nés et vivant à Voort, près de Borgloon (ancienne Looz-la-Ville), dans la province de Limbourg. Après la guerre 14-18, le premier avait trouvé un emploi à la Société nationale des chemins de fer belges. Le deuxième travaillait tous les jours, comme domestique, chez le bourgmestre de son village natal, tout en devenant à l’occasion ouvrier agricole. Quant au troisième, il louait ses services dans une ferme de Rocourt, près de Liège. À cette époque, à Seraing, l’usine John Cockerill fonctionnait à plein rendement. Le travail ne manquait pas, et il y avait même pénurie de main-d’œuvre. Au printemps 1922, un curieux personnage fréquentait les cafés des environs de Voort. Il parlait de mines d’or à amonceler, laissant miroiter aux paysans limbourgeois la possibilité de bien gagner leur vie dans la Cité du fer, située en bord de Meuse. Charles se laissa tenter par cette offre alléchante. En moins de deux, il fut engagé chez Cockerill comme ouvrier d’aciérie pour un salaire de 300 francs par quinzaine : c’était quatre fois plus que ce qu’il gagnait chez le bourgmestre ! Un an plus tard, Henri et Joseph rejoignirent leur frère dans la même usine sidérurgique, si bien évoquée par Victor Hugo lors de son passage dans la région en août 1840, en route vers le Rhin : « Quand on a passé le lieu appelé la Petite-Flémalle [ancienne commune de Flémalle-Haute], la chose devient inexprimable et vraiment magnifique. Toute la vallée semble trouée de cratères en éruption. […] Vous avez tout simplement là sous les yeux les hauts fourneaux de M. Cockerill. » En 1926, comme dans le roman d’Alexandre Dumas, les trois mousquetaires se retrouvèrent à quatre, car les trois frères furent rejoints par leur sœur Émilie qui, peu de temps après son mariage, venait de tomber veuve. Il fallait bien s’occuper du quotidien de ces trois p’tits gars flamands parachutés en terre wallonne. Lesquels ne tardèrent pas à s’engager dans les aventures du mariage et des enfants. Mais ceci est une autre histoire, qui est aussi un peu la mienne, puisque Charles était mon père. Né en 1900 et décédé en 1991 (un 1er avril…), il fut pour moi, toutes proportions gardées, un « homme-siècle ». Avec son épouse, ma mère, elle aussi limbourgeoise, fille du garde-champêtre de Fologne (actuelle Veulen, commune de Heers), devenue servante dès la fin de son adolescence dans une maison bourgeoise de Liège, il forma un couple uni, tous deux témoins du peuple à leur façon. Qui fut exemplaire.
C’est peu dire que je tiens à transmettre l’histoire de mes parents à mes descendants. Ȇtre né à l’orée du XXe siècle, avoir passé ses premières années dans un milieu rural traditionnel, se retrouver au mitan de l’entre-deux-guerres dans l’effervescence urbaine pour elle et industrielle pour lui, avant de subir les affres du second conflit mondial et, après 1945, rebondir au cours des Trente Glorieuses quelque peu mythifiées aujourd’hui…, voilà un parcours de vie peu banal, poursuivi avec une constance remarquable et cette « décence commune » que George Orwell reconnaît volontiers dans les classes populaires.
Chacun, pour sa propre famille, peut s’adonner à cette pratique du souvenir et à des « exercices d’admiration » (Cioran) à l’égard de ses ascendants. À condition de ralentir. Oui, ralentir, car notre société est atteinte du vertige de l’accélération1. L’automobiliste à son volant est symptomatique de ce phénomène. « Toujours plus vite » semble bien être à notre époque un maître-slogan. Gagner du temps en quantité de domaines pour, par exemple, naviguer sur Internet. Ces invitations pressantes, qui s’apparentent à une véritable contrainte sociale, ne manquent pas d’être paradoxales : les progrès technologiques, si évidents actuellement, devraient, plutôt que de nous précipiter dans des courses folles, nous réserver des plages d’autonomie temporelle. Il n’en est rien, hélas. « Le temps c’est de l’argent », affirma le capitalisme moderne dès la sortie du Moyen Âge. Ainsi la vitesse serait-elle du pouvoir… Ô suprême illusion.
Cette tension constante vers l’avenir, y compris immédiat, fait fi du passé, même le plus récent. En cela, elle s’oppose à la tradition pour laquelle ce qui vient d’autrefois mérite d’être conservé et transmis, quitte à le faire évoluer ou à s’en émanciper. Pour contester un héritage, il faut au préalable en avoir reçu un, parce que les individus ne se forment pas ex nihilo. D’où l’importance de l’école en matière de transmission notamment. Cela commence aussi par l’intérêt porté à la vie de ses parents et grands-parents, de ses proches en général : nous avons une dette morale envers eux, et leur témoigner de la reconnaissance est une attention du cœur particulièrement délicate2. De plus, en se lançant dans une telle démarche, on aura l’occasion de s’apercevoir que du singulier surgit très souvent de l’universel. Et c’est toujours ça de gagné face aux dérives contemporaines de l’individualisme agressif et du communautarisme claustral…