
Comment les histoires familiales enrichissent-elles notre compréhension du passé ? À travers son travail de médiation scientifique et son podcast La Lettre V, Romane Carmon interroge les liens entre mémoire et Histoire, et montre comment témoignages, silences et archives permettent de faire émerger des récits souvent absents des commémorations et de la mémoire officielle.
Vous travaillez à la communication de l’Histoire. En quoi cela consiste-t-il ?
C’est d’abord une orientation que j’ai prise pendant mon parcours à l’UCL. L’idée est que, si le contenu est très important, le médium joue autant dans la transmission d’un savoir. L’Histoire appartient à tout le monde, l’objectif est donc de la rendre plus accessible. La recherche en Histoire produit tout un tas d’études intéressantes mais qui, à mon sens, ne trouvent que peu d’écho auprès du grand public. Il y a donc vraiment une volonté de « désacraliser » l’Histoire. Par ailleurs, je considère aussi que l’histoire des gens, ces « petites histoires », contribuent à la grande Histoire. Pour moi, cela va dans les deux sens. C’est pourquoi je travaille depuis plusieurs années sur des formats tels que le podcast ou le documentaire. À travers mon travail de médiation scientifique à l’ULB, l’idée est de partir de productions scientifiques pour évaluer comment celles-ci peuvent trouver un écho dans la société. Il s’agit aussi, d’une certaine manière, d’encourager la recherche à s’adresser à la société dans son ensemble.
Par ailleurs, le travail de mémoire reste essentiel dans ce cadre. Bien que la Deuxième Guerre mondiale commence à dater aujourd’hui, elle reste encore très présente. Les projets que je mène sont aussi des occasions de recueillir la parole des protagonistes.
Justement, en tant qu’historienne, quelle différence posez-vous entre Histoire et mémoire ?
De mon point de vue, l’Histoire consiste à raconter ce qu’il s’est passé suivant une sorte de consensus (ou pas d’ailleurs, ça peut parfois créer des débats) entre professionnel.les de l’Histoire qui se mettent d’accord sur la manière de raconter les événements du passé. Pour ce faire, ils et elles se basent sur des sources et une méthodologie commune : multiplier et confronter les sources, appliquer la critique historique, etc. Suivant bien entendu des choix de problématiques posés à la base, ce qui peut aussi faire l’objet de débat. De même qu’il est essentiel de toujours remettre l’état de la recherche en question, de voir comment l’enrichir, la relire, la questionner, l’amender. Comme le fait que pendant longtemps, l’Histoire des femmes n’a pas été racontée, notamment parce que la plupart des historiens étaient des hommes.
La mémoire quant à elle porte sur un ensemble d’événements dont on décide de se souvenir pour rassembler une communauté autour de valeurs communes. La démarche, l’objectif et la méthodologie diffèrent donc. La manière dont on raconte les choses dépend toujours de la perspective du présent. Il arrive par ailleurs que la politique fasse usage de cette mémoire. En France par exemple, l’image d’une France résistante réunie autour de la figure de De Gaulle avait toute son importance dans le contexte de la guerre d’Algérie. Cela explique pourquoi, pendant longtemps, la France a entretenu le mythe d’un pays de résistants. Ce n’est que des années plus tard qu’elle a commencé à s’intéresser à sa face plus sombre.
Vous avez réalisé un podcast, La Lettre V, qui aborde la Libération de la Belgique en 1944. Pouvez-vous le présenter brièvement ?
La Lettre V est une série de 4 épisodes de 25 minutes qui raconte la Libération autrement. Elle commence par ce qu’on a l’habitude de raconter et de commémorer des événements – la « mémoire officielle ». En parallèle, on s’intéresse aux expériences des personnes qui l’ont directement vécue, en se demandant si la « Libération » a vraiment bien porté son nom, si elle a gardé la même saveur chez tout le monde. Il s’agit d’adopter d’autres points de vue et de mettre en avant d’autres événements pour raconter cet épisode.
S’immiscer dans les histoires familiales peut nous permettre de comprendre les nuances de l’Histoire, là où la mémoire officielle donne une lecture plus manichéenne

Quel objectif poursuivez-vous en racontant ce que vous appelez les « petites histoires », c’est-à-dire le vécu des citoyens ? Observez-vous un regain d’intérêt pour cette perspective ?
Il y a un regain, certainement, et là c’est plutôt la médiatrice scientifique qui parle. Le grand public s’identifie davantage à des histoires familiales, à des « petites histoires ». Le terme « petites » est intentionnel : l’idée est de montrer que ce ne sont pas de « petites » histoires, au sens où elles contribuent tout autant à la « grande » Histoire. Je vois plutôt cela comme une sorte d’histoire alternative qui permet de créer un lien avec l’intime, avec ce qui se passe dans les familles, suivant des angles auxquels la grande Histoire ne s’est pas toujours intéressée. Pour accéder à ces petites histoires, l’histoire orale joue un rôle-clé, notamment pour aller chercher d’autres récits. Typiquement, le témoignage d’Olga, tondue à la Libération, est un très bon exemple. Ces femmes1, pour la grande majorité d’entre elles, n’ont pas raconté leur histoire. En Belgique tout particulièrement, peu d’études scientifiques ont été effectuées à leur sujet et, dans les familles, le sujet reste tabou.
Bien que l’histoire orale ait longtemps fait l’objet de méfiance de la part des historien.nes (parce que susceptible d’ouvrir la porte aux émotions, à l’intime, et de s’éloigner de l’objectivité requise par la discipline), il y a quand même un intérêt certain pour ces « petites histoires ».
Pendant des entretiens, il m’est arrivé de voir des historien.nes interrompre les témoins en rectifiant leur récit par rapport aux faits historiques. Si l’intention est bonne en soi, cela avait souvent pour effet de « casser » le témoignage et d’invalider le souvenir des témoins alors qu’en réalité, celui-ci raconte aussi quelque chose des événements. C’est à nous, en tant qu’historien.ne, de vérifier l’exactitude des faits, mais de comprendre aussi comment ces souvenirs ont pu se construire. Et naturellement, l’histoire orale doit également s’accompagner de la méthodologie propre à celle de l’historien.ne : c’est pourquoi le projet nous a aussi amené.es à nous plonger dans les archives judiciaires et dans la littérature scientifique.
L’histoire des gens, ces « petites histoires », contribuent à la grande Histoire

Dans votre podcast, la question de la transmission familiale transparaît, notamment au travers de plusieurs protagonistes. Qu’observez-vous dans cette transmission ?
Dans ce projet sonore, le premier mode de transmission est la parole des témoins : la première génération, celle qui a vécu les événements (David, Granny, Marcel). Comme beaucoup ne sont plus de ce monde aujourd’hui, il faut passer à la deuxième génération. Qu’a-t-elle retenu des récits qui leur ont été confiés ? En fonction de l’endroit et des conditions dans lesquelles ces enfants ont grandi, le récit peut évoluer. Dans le documentaire Enfants de résistants sur lequel j’ai travaillé, on se rend compte que certains se sont investis pour connaître l’histoire de leurs parents (recherche dans les archives, développement d’une connaissance de l’histoire). D’autres ne savent pas grand-chose sur l’histoire de leurs parents. On ne peut compter que sur très peu de souvenirs, mais c’est intéressant d’analyser les silences pour ensuite s’en remettre aux documents d’archives.
Dans cette transmission familiale, les objets occupent également une place. Ma grand-mère, par exemple, m’a transmis une valise sans se souvenir de ce qu’elle contenait. Dans une scène du podcast, on découvre ensemble ce qu’elle renferme, et on découvre des papiers de la vie de tous les jours, des directives de rationnement. C’est quelque chose qu’elle a vécu très directement avec des souvenirs de files d’attente, etc. J’ai aussi en tête cette fameuse carte qui montrait les impacts des V1 et des V2 sur la ville d’Anvers : on y voit des points partout, les dates, le nombre de décès par jour et par quartier. C’est une autre façon de transmettre : se dire qu’on se retrouve ensemble face à un document, comprendre comment le décrypter. Il m’est aussi arrivé de retrouver, dans des vieilles caisses familiales, des écussons de la résistance.
La littérature est un autre moyen de transmission, qu’il s’agit pour les scientifiques de « prendre avec des pincettes ». Les histoires de femmes tondues, par exemple, se retrouvent plus dans des romans que dans des manuels d’histoire. En tant que scientifiques, il est normal de questionner ce témoignage situé. Mais ces récits restent une indispensable porte d’entrée pour parler des faits et simplement les faire exister. Dans La Lettre V, l’histoire d’Olga nous vient d’un roman, Le Cahier orange, écrit par Bernard Caprasse, ancien gouverneur de la province du Luxembourg. Il y a quelques années, il apprend l’histoire d’Olga et se sent concerné par l’injustice qui a pesé sur cette résistante, tondue par des résistants en raison d’une relation qu’elle aurait eue avec un Allemand – ça c’est l’histoire officielle. Il se penche sur son cas et demande une enquête avec la volonté de la réhabiliter, elle qui n’a jamais été reconnue pour ses actes de résistance. Les résultats de l’enquête sont présentés au bourgmestre de la localité mais sans succès : à l’époque, d’anciens résistants mêlés à la tonte de Olga sont encore en vie et se trouvent être des personnes influentes dans la région. La demande de réhabilitation d’Olga est refusée, Bernard Caprasse décide alors d’écrire un roman.

Selon vous, quel rôle la transmission de la mémoire familiale peut-elle jouer ?
Comme je le disais, la mémoire vise à se réunir autour d’un récit partagé et de valeurs communes. J’ai tenu à commencer le projet en me rendant aux commémorations du 80e anniversaire de la Libération, en 2024, à la Colonne du Congrès. Je n’ai pas l’habitude de participer à ce genre d’événements mais j’ai pensé que pour les 80 ans, ça serait peut-être différent, plus fouillé. Je me suis aperçue que non : c’était toujours la même histoire qui était racontée, avec les mêmes personnalités phares, les mêmes professionnels interviewés, les musées qui ressortent les mêmes véhicules et uniformes d’époque, et le même type de discours autour de la défense de la démocratie, de la lutte contre le fascisme, autour du « plus jamais ça ».
Mais est-ce la seule lecture des événements ? Qu’est-ce que les gens ont vraiment vécu ? Qu’est-ce que cela a impliqué d’accueillir des soldats américains chez nous, et avec quelles relations ? Ma grand-mère me répétait que c’était la première fois qu’elle voyait des personnes noires de toute sa vie. On commence aussi à s’intéresser aux abus sexuels commis par des Alliés. Qu’implique cette figure du libérateur au sein de la population ? Comment la justice s’est-elle organisée à court, moyen et plus long terme ?
Les histoires familiales sont, pour moi, une porte d’entrée inestimable pour accéder aux histoires qu’on ne raconte pas ou peu. Ce qui reste intéressant, c’est que même les silences disent beaucoup des événements. Dans le podcast, on rencontre David, enfant juif caché pendant la guerre. Si l’historiographie des enfants cachés en Belgique s’est enrichie à partir des années 80-90, David m’explique que, à la Libération, il n’a pas vraiment eu voix au chapitre : la priorité était donnée à celles et ceux qui avaient le plus souffert – les rescapé.es des camps. Il y avait une sorte de hiérarchie dans la politique mémorielle. Un sentiment d’injustice qui s’est longtemps fait ressentir car ce n’est pas parce qu’on n’a pas été dans les camps qu’on n’a pas vécu quelque chose de particulièrement difficile, et qu’on n’en porte pas des traumatismes aujourd’hui. David a renoué très tard avec ce passé : début des années 90, un ancien moniteur du château de Jamoigne (où David a été caché) publie une annonce pour retrouver la trace des enfants cachés. David se dit que c’est l’occasion pour lui de renouer avec cette histoire qu’il avait délibérément enfouie. Toujours est-il que les commémorations de la Libération ne font pas ou peu état de ces récits-là.
Les histoires familiales sont, pour moi, une porte d’entrée inestimable pour accéder aux histoires qu’on ne raconte pas ou peu. Même les silences disent beaucoup des événements
Si la mémoire familiale s’expose forcément au risque de la subjectivité puisqu’elle est régie par un lien familial et intime qui n’existe pas entre l’historien.ne et le témoin, elle constitue une porte d’entrée parfois plus évidente à franchir que celle des centres d’archives. Le tout est de pouvoir recouper les dires avec la littérature scientifique et les archives.
Comment cette transmission se réinvente-elle au fil des générations et avec quelles limites ?
D’expérience, le regard sur les événements peut changer d’une génération à une autre. Interviewer « les enfants de » est plus difficile que les générations suivantes car la distance émotionnelle est encore trop ténue et ces enfants sont issus d’une époque où l’on racontait sans doute moins. La génération des petits-enfants a déjà plus de distance car elle n’a pas reçu cet héritage de près. Les petits-enfants et arrière-petits-enfants manifestent généralement plus d’intérêt à se plonger dans leur histoire familiale pour mieux la comprendre, parfois pour briser un secret familial.
Parfois, chercher et témoigner, c’est simplement essayer de comprendre les traumatismes familiaux qui se transmettent, souvent à partir de silences. Même dans les héritages de la résistance, il y a beaucoup de douleurs intrafamiliales, car ce n’était pas tout blanc. Comme dans la collaboration, ce n’était pas tout noir non plus : certains ont collaboré parce qu’ils n’avaient pas d’autres options pour nourrir leurs enfants. S’immiscer dans les histoires familiales peut nous permettre de comprendre les nuances de l’Histoire, là où la mémoire officielle donne une lecture plus manichéenne. Si je comprends bien sûr la douleur et la difficulté que peut représenter le fait de témoigner ou de faire des recherches sur son passé familial, j’encourage les gens à « remettre les mains dans le cambouis », s’ils s’en sentent capables, et même quand ils ont très peu d’informations. Parce qu’au-delà de la dimension privée, la démarche peut revêtir un objectif sociétal.