
Lorsque le génocide a lieu en 1994, Joséphine n’a que 29 ans et doit fuir pour essayer de survivre. Son témoignage, elle ne le partagera réellement que trente ans plus tard, un témoignage qui retentira au sein de sa propre famille. Aujourd’hui, à 61 ans, elle veut parler pour ceux qui ne le peuvent plus.
Vous avez vécu la haine progressive envers les Tutsis, et le génocide qui s’est déroulé en 1994. Pourriez-vous nous raconter votre histoire dans ce contexte ?
Je suis née et ai grandi au Rwanda, sur la colline de Biguhu à Kibuye. À l’âge de 20 ans, je suis partie à Kigali pour travailler, j’ai rencontré quelqu’un, nous étions terriblement amoureux, et je me suis mariée1. On a eu deux enfants, une fille et un garçon. Et puis l’horreur du génocide est arrivée en 1994. Il y avait déjà eu des signes avant-coureurs auparavant. Chaque année, dans les écoles, il y avait des statistiques. On nous demandait de lever le bras si on était tutsi, et on était toujours en minorité. On ne savait pas pourquoi mais on se sentait mal à l’aise. C’est plus tard qu’on a compris : c’était une forme d’humiliation. Et même si on travaillait bien à l’école, en tant que Tutsis, on n’était pas sûr d’avoir une place pour continuer l’école ou l’université. Il y avait aussi la radio Mille Collines qui faisait de la propagande. On entendait qu’il fallait tuer les Tutsis, qu’ils étaient des « cafards » et des ennemis.
À Kigali, la guerre a commencé le 7 avril. Il y avait des bombardements dans la ville, et un voisin militaire nous a conseillé de partir car on habitait tout près de l’aéroport. Avec mon mari, on n’avait pas d’autre choix que de fuir. Ma fille avait alors trois ans et mon fils six mois. Je me suis dit que si je confiais ma fille à ce militaire elle allait peut-être échapper à ça. Et je lui ai demandé de la protéger. Mon fils était trop petit, j’ai dû le prendre avec moi. On est partis le 8 avril.

Là, tu survis au jour le jour, en comptant parfois sur un coup de chance. Tu essayes de te cacher, de te fondre dans la masse, de survivre. Tu ne vas pas travailler, tu tournes en rond, tu n’as plus de repères. Je ne connaissais plus les jours, le calendrier s’est arrêté le 7 avril. Ça a duré 3 mois. 100 jours. Le but était de semer la terreur. À la radio, une journaliste a demandé : « Les Tutsis qui restent, ils feront quoi ? » On te fait tellement douter : tu te demandes ce que tu vas faire si tu restes. Des gens cachés sortaient pour se livrer.
Évidemment ça a été très dur mais à chaque fois j’étais à distance : je me cachais, j’esquivais, on prenait d’autres chemins. Et puis on est arrivés à une barrière filtrante près de la frontière du Congo. C’est la première fois que je me suis retrouvée face à ce tueur avec son gourdin. J’ai toujours son image en tête. Il m’a dit que j’étais tutsie. J’ai essayé de négocier, de convaincre que je n’étais pas tutsie. Il a amené une dame âgée et a commencé à comparer nos mains en disant que les miennes étaient trop fines. J’ai tenté de dire que nos mains étaient forcément différentes au vu de la différence d’âge. Le tueur est allé dans mon sens en disant : « Cette femme n’est pas tutsie. J’ai tué beaucoup de Tutsis, ils meurent en silence. » En gros, ça voulait dire qu’ils sont nés pour mourir, ils ne rouspètent pas, ne revendiquent rien. J’ai renchéri en disant que ça faisait 3 mois qu’on tournait en rond et que j’avais maigri. Une longue file s’était créée, les gens attendaient sous le soleil et commençaient à se plaindre de la chaleur. Le tueur a fini par dire qu’il était fatigué et que pour lui je n’étais pas tutsie. Et ainsi on a continué le chemin. Il nous a accompagnés un peu plus loin et on lui a donné l’équivalent de deux euros pour le remercier. Ça a été un moment terriblement effrayant pour mon mari et moi.
Au final, j’ai fait le tour du sud du Rwanda jusqu’au nord, et on est arrivés dans un camp de réfugiés à Goma, au Congo. C’est là que j’ai perdu mon fils car il était malade. J’ai été malade aussi. Le chemin a été long, mais j’ai pu retrouver ma fille qui avait été laissée dans un camp de réfugiés au Congo. Et la vie a continué…
On m’a tout pris, sauf la vie. On m’a pris ma famille, j’ai perdu mes repères. J’avais 29 ans. On n’a pas d’autre choix que d’avancer. Tu vis ou tu meurs, il fallait choisir. J’ai peut-être eu de la chance. Cela amène aussi à se questionner : je suis là, qu’est-ce que je fais de ma vie ? Il faut que je me batte, je veux la vivre. Je vais essayer de la vivre correctement. Il y a des gens qui n’ont pas pu vivre, ceux qui sombrent dans l’alcool, dans la drogue, dans la tristesse aussi.

Comment est née l’envie ou le besoin de témoigner, notamment avec le livre Joséphine : seule sur ma colline ? Les faits que vous racontez ont eu lieu il y a plus de trente ans. Pourquoi raconter maintenant, et à qui souhaitez-vous vous adresser ?
J’ai toujours voulu écrire, je voulais transmettre le début de ma vie jusqu’à aujourd’hui. Mais je ne pensais pas que ça pourrait arriver au vu des moyens que cela demande. Et puis tout a commencé avec un autre livre, Un génocide en héritage écrit par Bernard Wilkin et Donatille Karurenzi. Donatille est une amie. Elle m’a raconté qu’elle avait comme projet d’écrire un livre sur le génocide avec quelques rescapés tutsis vivant à Liège et m’a demandé si je voulais témoigner. Bernard Wilkin, historien et archiviste, s’est joint à ce projet. J’ai alors raconté ce que j’avais vécu en évoquant également mon ex-mari. Le mariage mixte étant encore mal perçu aujourd’hui, certains rescapés voulaient que mon témoignage entier soit retiré du livre pour cette raison. Après plusieurs discussions, j’ai dit à Bernard qu’on pouvait retirer mon témoignage : ça ne change pas mon histoire. Suite à cette participation avortée, Bernard a trouvé le moyen qu’on raconte mon histoire à travers un petit livre. Ainsi, Joséphine : seule sur ma colline m’a permis de raconter ce que j’ai vécu, notamment pour mes enfants et pour mon petit-fils. Michaël Bisschops, le président des Territoires de la Mémoire, m’a dit que mon témoignage, maintenant, c’était aussi pour les autres, pour ceux qui n’ont pas eu la possibilité de témoigner et pour montrer la voie aux autres rescapés. Ça m’a fait quelque chose. Mon objectif au départ, c’était de raconter mon histoire pour mes enfants et mon petit-fils. Je n’avais pas pensé qu’on pouvait raconter le génocide aux jeunes. Le but, c’est bien de transmettre et de rendre une histoire accessible à tous, notamment aux jeunes, qu’ils sachent ce qu’il s’est passé au Rwanda. D’autant que les négationnistes déforment et nient les faits.
À partir de ce livre et de mon récit, des gens sont venus me poser des questions et cela a créé une dynamique. J’ai continué à parler, à faire des rencontres et à témoigner, notamment dans des écoles. On se retrouve aussi lors des commémorations avec les rescapés et leurs enfants. On montre que la vie continue. C’est quelque chose sur lequel j’insiste : on a vécu le génocide, on a perdu des membres de notre famille, mais on vit. C’est un message de résilience qui peut aussi encourager les jeunes qui vivent des événements difficiles.


Est-ce qu’au sein de votre famille vous aviez déjà raconté votre histoire, à vos enfants par exemple ? Quelle a été leur réaction à la sortie du livre ?
J’en avais déjà discuté de temps en temps avec des amis mais je ne racontais rien à mes trois enfants. Je ne voulais pas montrer la tristesse et le malheur que j’ai vécus. Ils ont grandi comme des enfants « normaux », sans que le génocide fasse partie de leur vie. Ils n’ont pas été imprégnés par mon histoire. Je voulais les protéger, comme un fardeau à ne pas leur transmettre. Je ne leur en parle que depuis la sortie de mon livre. Je pense pourtant que c’est mieux d’en parler, il y a des choses qu’ils ne comprennent pas si on ne leur dit pas les choses. Notre histoire se transmet même si on n’en n’a pas envie. Quand on est triste à la maison, qu’on est un peu plus sensible ou agressif, les enfants le sentent. Et ils sentaient d’autant plus ma souffrance que j’ai perdu mon deuxième enfant et que je pense souvent à lui. D’ailleurs, une anecdote rappelle cela. Durant le génocide, on s’est réfugiés dans une église avec d’autres personnes. Chez nous, on t’appelle par le nom de ton premier né. Comme j’étais avec mon fils, qui s’appelle Mugisha, j’étais « maman Mugisha » pour les personnes réfugiées dans l’église. En 2024, j’ai été assesseure pour les élections au Rwanda et une dame qui venait de Kigali m’a interpellée en m’appelant « maman Mugisha ». Elle a mis un nom sur mon enfant que personne ne connaissait. Je pense que ça m’a libérée et aidée à raconter mon histoire.
Depuis que le livre est sorti, on en a un peu discuté avec mes enfants. Pour la plus âgée, qui fait partie de l’histoire, c’est difficile. Je ne sais pas si elle a lu le livre. Mes deux plus petits m’ont posé des questions. Mon garçon m’a interrogée sur son papa, la plus petite m’a dit qu’elle était fière de moi. C’était positif. Mais avec ma fille aînée, c’est comme s’il y avait un blocage, peut-être parce que ça la concerne aussi. Je lui ai aussi transmis beaucoup d’un coup. Elle m’a dit que c’était un peu comme dans les poupées russes : il y a beaucoup d’éléments. Ça viendra peut-être plus tard.


Qu’aimeriez-vous laisser comme trace, comme vœu ?
Il y a plusieurs choses. D’abord, je dirais qu’il faut vivre la vie, sans regretter. Tu peux être au plus bas, le plus important c’est de se relever et de vivre. Si je pars demain, est-ce que j’ai vécu la vie que je voulais ? Qu’est-ce que j’ai transmis ? Rendre le monde meilleur, j’essaye de faire ma part. La deuxième, c’est de ne pas s’enfermer derrière une carapace, essayer de parler avec les autres. Certaines personnes écouteront, d’autres pas. Mais il faut toujours rester ouvert aux autres. Enfin, c’est important de témoigner. Bien sûr, ça n’est pas facile et cela demande du temps et du courage de dire les choses. Mais ça peut aider les gens. Écrire permet aussi de se souvenir. C’est important.
Sorti aux éditions Altura, Joséphine : seule sur ma colline a été co-écrit par Bernard Wilkin, Joséphine Uwimana et Donatille Karurenzi et illustré par Pierre Bailly. Avec le soutien de la Fédération Wallonie-Bruxelles et des Territoires de la Mémoire.