Ce que nos familles nous transmettent du passé

Par Aline Cordonnier

Entre recherche de fidélité à un lien intime et regard collectif, comment mémoire et souvenirs circulent-ils dans les familles ? Qu’est-ce qui est transmis des récits du passé, a fortiori quand ils renferment des événements politiques comme des faits de résistance, de collaboration ou de colonisation ? Quel rôle y jouent la honte, le stigmate ou le sentiment d’injustice ? Par ses recherches au croisement de la psychologie, de l’histoire et des sciences politiques, Aline Cordonnier montre comment la mémoire familiale constitue un passage entre mémoires individuelle et collective… tel un filtre au milieu d’un sablier incessamment renversé.

Laura1 a 21 ans. Dans deux ou trois ans, dit-elle, ses arrière-grands-parents ne seront plus, et avec eux disparaîtra une partie de l’histoire de sa famille au Congo belge. « Il y a toute une partie de cette histoire qui va s’effacer et moi je suis incapable de relayer cette histoire alors qu’en fait, j’ai une responsabilité », nous confie-t-elle. Quant à son arrière-grand-père, il ne peut déjà plus raconter grand-chose même si elle le lui demandait aujourd’hui car il est atteint de la maladie d’Alzheimer. Ce dernier témoignage direct de cette page familiale s’efface donc doucement, au moment même où sa descendante commence à en mesurer l’importance.

Pourtant, Laura n’a pas grandi dans un silence total. Vers ses 12 ans, elle apprend que ses arrière-grands-parents ont vécu au Congo et que sa grand-mère y est née, une information qu’elle reçoit avec la même indifférence que s’ils lui avaient annoncé avoir vécu à Londres. Dans leur maison, elle repère les différents artéfacts congolais exposés ci et là. Ce n’est que des années plus tard, alors que le mouvement Black Lives Matter prend une ampleur mondiale et que de nombreux groupes décoloniaux remettent à l’avant-plan le passé colonial belge, que ce pan de l’histoire familiale prend un tout autre sens. Une même information, reçue à deux moments différents d’une vie, ne « pèse » donc pas le même poids. Le sens d’un souvenir familial change avec le climat collectif dans lequel on le reçoit, parfois des années après l’avoir appris.

Pour comprendre comment une mémoire familiale peut ainsi se charger de sens collectif, il nous faut d’abord comprendre ce que sont ces mémoires ainsi que les mécanismes de transmission qui les portent d’une génération à l’autre.

Se souvenir de ce qu’on n’a pas vécu

Quand on parle de mémoire, on pense en général aux souvenirs que l’on a d’événements qu’on a vécus soi-même. Mais de quoi parle-t-on quand on dit « se souvenir » d’un épisode survenu avant notre naissance, ou auquel on n’a jamais assisté ? Julie, 25 ans, également rencontrée dans le cadre de nos recherches, en donne un exemple limpide : « C’est comique parce qu’en fait, j’ai, entre guillemets “un souvenir” de cet événement-là, alors que ce n’est pas possible puisque je n’étais pas née. Mais comme ils me l’ont raconté, je l’ai imaginé et maintenant, j’ai l’impression de l’avoir vécu. » Ce qu’elle décrit avec amusement, les chercheurs l’appellent la mémoire vicariante2. Celle-ci représente les souvenirs construits à partir des récits de nos proches, suivant le même mécanisme de reconstruction que la mémoire autobiographique.

La plupart de ces souvenirs hérités restent circonscrits à la sphère intime. Mais certains débordent largement le cercle familial : une guerre, une migration forcée, une présence coloniale. On parle alors de mémoires familiales historiques3 et c’est précisément là, à la croisée du vécu intime et de l’histoire collective, que les choses se compliquent.

Un sablier entre le privé et le collectif

Figure 1 : L’allégorie du sablier (adapté de Cordonnier et al., 2022).

Avec des collègues politologues et historiens, nous avons développé l’allégorie du sablier pour rendre compte de la manière dont les mémoires personnelles, familiales et collectives s’articulent (voir figure 1)4. Au sommet se trouve le niveau macro, qui correspond aux représentations collectives du passé telles qu’on les retrouve dans les livres d’histoire, les musées, les commémorations ou encore les médias. En bas se trouve le niveau micro qui représente l’individu, non pas un simple réceptacle vide, mais quelqu’un avec ses croyances, ses sensibilités et son identité. Et au milieu, dans l’étroit goulot du sablier, la famille (niveau méso), qui agit comme un filtre entre les deux. Ce filtre n’a pas la même largeur pour tous, car certaines familles racontent abondamment alors que d’autres se taisent. Mais l’image a une propriété essentielle : elle est réversible. On peut retourner le sablier et placer l’individu, et sa famille, au sommet, car ce sont bien les individus, et non des entités abstraites, qui se souviennent, racontent, transmettent. La mémoire collective existe d’abord à travers ses porteurs individuels, et les récits familiaux contribuent, en retour, à façonner les représentations collectives du passé. Enfin, posé sur le côté, le sablier dessine le symbole de l’infini, signe que la boucle entre le personnel et le collectif ne s’arrête jamais.

Ce qui se perd et ce qui perdure à travers les générations

Le célèbre sociologue Jan Assmann avait prédit que la mémoire communicative, cette forme de mémoire collective qui circule dans les conversations de tous les jours, survivrait environ trois à quatre générations avant de s’éteindre5. Mais de récentes recherches sur la transmission des souvenirs de la Seconde Guerre mondiale montrent une érosion bien plus rapide, avec une disparition quasi complète chez les petits-enfants, ces souvenirs familiaux étant remplacés par des connaissances culturelles plus génériques6.  Pourtant, tout ne s’efface pas au même rythme, selon le contenu mais également le contexte historique auquel le passé se réfère. En effet, nos études ont montré que le passé familial de la guerre était mieux transmis chez les descendants de résistants comparés aux descendants de ceux qui avaient collaboré durant la guerre. De plus, les récits chargés en émotions ou qui mettent en scène un acte marquant tendent à mieux résister à l’érosion générationnelle. Dans certains cas, nous retrouvons même de véritables « mythes familiaux », connus en détail par toutes les générations, racontés et reracontés sans grande perte7.

Couverture du livre Memory, Mind & Media aux éditions Cambridge University Press

Ce qui perdure le mieux n’est d’ailleurs pas le fait précis, mais la fonction que le récit remplit. Nos recherches montrent que ces mémoires familiales historiques servent des fonctions à la fois personnelles (construire son identité, maintenir le lien familial, orienter ses choix) et collectives, en transmettant des leçons du passé qui dépassent le cercle intime8. Parmi toutes ces fonctions, c’est la fonction identitaire au niveau personnel qui domine, citée par plus de la moitié des participants, tous groupes et générations confondus. Mais le contenu du passé compte. Les mémoires de résistance servent davantage de fonctions collectives que les mémoires de collaboration, qui restent plus cantonnées à la sphère familiale, sans doute parce qu’il n’existe pas, du moins en Belgique francophone, de récit collectif valorisant autour de la collaboration. Les parents et les grands-parents ne transmettent pas non plus pour les mêmes raisons ; les premiers le font davantage pour enseigner et guider, les seconds pour maintenir le lien et transmettre une identité familiale au sens large9.

Mais certains récits ne circulent pas ou peu. Dans nos entretiens, nous avons identifié plusieurs formes de silence bien distinctes, tels que le silence choisi (on ne veut pas en parler), le silence imposé (on n’a pas le droit d’en parler), le silence protecteur (pour épargner un proche plus fragile), ou encore le silence « noyé dans le bruit », où l’on raconte beaucoup, mais en évitant soigneusement l’essentiel. Laura pointe ce qu’elle appelle « la culture du silence dans les familles blanches, classe moyenne-riche ». À ses yeux, ce non-dit ne tient pas qu’à sa famille, mais à une dynamique sociale plus large, renforcée par un enseignement scolaire de la colonisation qu’elle juge largement insuffisant. Ces silences ne font pas disparaître le passé, ils le font revenir autrement, souvent amplifié par l’imagination de ceux qui héritent des blancs du récit. Ils se font plus profonds encore lorsque le passé familial rejoint une controverse collective, et que se taire devient aussi un moyen de se protéger du regard de la société.

Quand le passé familial dérange

Que se passe-t-il quand ce passé familial est précisément de ceux que la société condamne aujourd’hui ? C’est la question que nous avons explorée auprès de familles belges descendantes de collaborateurs de la Seconde Guerre mondiale et d’anciens coloniaux au Congo, deux cas de l’histoire belge qui offrent un contraste saisissant10. Le stigma associé à la collaboration était, dès 1944, immédiat et formalisé par l’État. Celui qui pesait sur les coloniaux à leur retour en 1960 était, lui, quasi inexistant. Depuis lors, les trajectoires se sont inversées, le stigma lié à la collaboration s’est progressivement atténué en Flandre tout en restant vif en Wallonie, tandis que celui lié à la colonisation n’a cessé de croître des deux côtés de la frontière linguistique.

Ces trajectoires divergentes se lisent directement dans la manière dont les familles acceptent ou non d’en parler. Du côté de la collaboration, les familles flamandes ont participé à nos recherches sans grande réticence, sur plusieurs générations. En Wallonie, par contre, peu de familles se portaient volontaires, et nous nous retrouvions souvent avec des générations manquantes, les enfants ou petits-enfants n’ayant tout simplement jamais été mis au courant de ce passé familial. Pour la colonisation, la parole circule plus facilement des deux côtés de la frontière linguistique, même si le ressenti diffère d’une génération à l’autre.

Nous nous sommes d’ailleurs penchés sur ce ressenti en croisant deux notions, celle de stigma (être jugé depuis l’extérieur) et de honte (une évaluation négative de soi-même). Nous avons identifié quatre configurations distinctes chez des descendants de collaborateurs et de coloniaux11. Certains cumulent les deux. Une femme de 71 ans, descendante de coloniaux, raconte avoir été insultée à l’école comme « enfant colonial sale », une blessure restée vive toute sa vie. D’autres se sentent stigmatisés sans honte, ou honteux sans se sentir stigmatisés. C’est le cas de Laura, qui confie avoir honte « de la situation de la Belgique » sans avoir honte de sa famille, tout en avouant le malaise que lui inspire cette nuance : « Je trouve ça gênant de dire que je n’ai pas honte. Je ne suis pas fière, hein ! » D’autres encore, notamment certains descendants de collaborateurs francophones, se sentent stigmatisés en l’absence de tout stigmatiseur actif. Quatre-vingts ans après la guerre, le poids du passé familial reste palpable sans que personne ne les accuse directement. Enfin, certains descendants n’éprouvent ni l’un ni l’autre, estimant n’avoir « rien à régler » avec leur histoire familiale.

Quand la mémoire familiale devient politique

La famille ne se contente pas de recevoir le passé collectif, elle le retransmet, parfois sous une forme transformée, y compris en engagement politique. Le mécanisme le plus documenté est celui de la transmission du sentiment d’injustice, indépendamment des faits eux-mêmes. Une vaste étude menée auprès de plusieurs milliers de personnes à travers l’Europe a montré que le sentiment de victimisation lié à la Première Guerre mondiale continue, un siècle plus tard, à se transmettre au sein des familles et des nations qui se sont senties lésées, alors même que le souvenir précis des événements s’est largement effacé12. Ce n’est pas la mémoire historique qui circule le mieux, mais la mémoire émotionnelle et politique.

Dans son célèbre livre « Grand-père n’était pas un nazi ». National-socialisme et Shoah dans la mémoire familiale13,le sociologue Harald Welzer a observé un phénomène intéressant qu’il nomme « l’héroïsation cumulative » : au fil des générations, les récits familiaux se transforment progressivement pour effacer ce qu’ils ont de moralement embarrassant. L’aïeul compromis devient celui qui « avait de bonnes intentions », voire celui qui « protégeait » discrètement les populations dont il avait la charge. Nous retrouvons ce même mécanisme dans nos entretiens avec des descendants de coloniaux : le grand-père administrateur devient le « bon patron » aimé de ses employés, et ce que la famille reconnaît comme injuste est systématiquement rejeté sur « les autres » colons. Ce n’est pas un mensonge délibéré, c’est une manière, souvent inconsciente, de préserver une identité familiale positive dans un climat où le jugement moral collectif s’est considérablement durci.

Mais ce durcissement du jugement collectif peut produire l’effet inverse en poussant certains descendants à s’engager activement, plutôt qu’à se défendre. Laura raconte son malaise face à l’arrêt de métro bruxellois « Léopold II », qu’elle emprunte deux fois par jour : « Ça me rend malade. » Avec une colocataire, elle a entrepris une campagne d’affichage pour relayer la parole de militantes afro-descendantes, un choix délibéré de ne pas parler en son propre nom, et envisage d’écrire à la société de transport pour demander un changement de nom. Sa vigilance est devenue presque permanente : « Je ne peux pas me permettre de faire une bourde raciste, parce que je suis blanche et que j’ai des arrière-grands-parents qui ont fait la colonisation. »

Sa vigilance contraste avec d’autres héritages du même passé. Sa mère, elle, se situe dans un entre-deux plus hésitant. Elle nous indique ressentir de la honte, reconnaît qu’il y avait « certainement un sentiment de supériorité » chez ses propres grands-parents, mais insiste sur le contexte : « ils avaient 20 ans, on leur a dit que c’était comme ça ».  D’un autre côté, elle nous confie trouver ses enfants « très militants » et manquant parfois de recul historique. C’est peut-être là que se joue l’essentiel de la transmission, non dans un récit précis, mais dans ce travail discret, de génération en génération, qui consiste à tenir ensemble la loyauté familiale et le jugement moral du présent.

Une mémoire jamais neutre

La mémoire familiale n’est donc ni un dépôt fidèle du passé, ni un sanctuaire intime à l’abri du regard collectif. C’est un espace en perpétuelle négociation, où la fidélité affective à ceux qui nous ont précédés se heurte, ou se combine, à l’exigence de vérité historique. Ce que l’on transmet ou que l’on tait dépend autant des silences propres à chaque famille que du climat moral global dans lequel cette famille évolue à un instant donné. Et inversement, ce sont bien ces millions de récits familiaux, transmis, négociés, et parfois contestés qui finissent par nourrir et transformer nos représentations collectives du passé.

Pour qui travaille à la transmission de la mémoire, ce constat invite à une forme d’humilité critique. Aucune mémoire, familiale ou collective, n’est un simple décalque fidèle des faits. Reconnaître cette part de reconstruction, de silence et de négociation n’affaiblit pas le travail de mémoire. Au contraire, cela permet de mieux comprendre pourquoi certains passés continuent, plusieurs générations plus tard, à se transmettre ou à résister à toute transmission.

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