« C’est en contemplant longuement notre passé que notre œil acquiert la force indispensable pour sonder l’avenir1. »
« La mémoire n’est au fond que l’expression consciente de l’historicité de notre condition humaine dans le présent2. »
Se souvenir d’évènements historiques graves qui interpellent la conscience collective, honorer la mémoire des victimes de tels évènements et transmettre celle-ci dans une perspective de sensibilisation voire d’éducation à une certaine forme de citoyenneté, tout cela est-il suffisant ? Une telle démarche peut-elle se contenter d’alerter sur les horreurs du passé tout en faisant l’économie de l’indispensable compréhension des mécanismes profonds de celles-ci ? Notre précédent article retraçait à grands traits l’historique du concept de « devoir de mémoire » et s’achevait sur le constat d’un nécessaire détour critique par l’historiographie dans le but, d’une part, de resituer les évènements, les dynamiques et les acteurs dans leur contexte et, d’autre part et conséquemment, d’en inférer quelques enseignements utiles au décryptage et à la compréhension des enjeux politiques et sociaux de notre époque. C’est cette approche que nous nommons « travail de mémoire ».
Le présent article a quant à lui pour ambition d’esquisser les contours de ce recours critique à l’Histoire dans le champ mémoriel : sa généalogie, ses impératifs, mais aussi ses écueils éventuels. Il tâchera d’identifier, par une série d’exemples, le type d’enseignements que le travail de mémoire permet de dégager et en quoi ceux-ci peuvent contribuer à compléter et enrichir la démarche mémorielle relative aux évènements traumatiques du « court XXe siècle », pour reprendre l’expression de l’historien Eric Hobsbawm3. Précisons d’emblée que ces exemples seront tous issus des travaux historiques consacrés au nazisme et à la Shoah, qui, indissolublement enchevêtrés constituent, qu’on le veuille ou non, « le paradigme des violences du XXe siècle4 ».
De la victime à l’exécuteur
La démarche mémorielle basée sur l’obligation du souvenir, et qui, rappelons-le, est née au sein du système concentrationnaire nazi parmi les survivants de l’horreur, s’est constituée dans une perspective et une volonté de transmission. Il s’agissait de porter la parole des victimes, aussi bien les morts que les (sur)vivants, et de faire du récit du souvenir un témoignage. La victime s’est alors parée des atours du témoin, tant du point de vue moral que juridique (et surtout judiciaire)5. Or, dans le dernier cas, le témoignage d’une victime est appelé à se confronter à celui d’un coupable (ou, au moins dans un premier temps, d’un accusé). Comme le résume la chercheuse québecoise Johanne Villeneuve :
« Le témoignage des victimes […] s’inscrit d’abord et avant tout sur l’horizon de la transmission – pôle éthique qui déborde l’espace d’une cour de justice. C’est à l’écoute des victimes que s’est définie la notion même de témoignage depuis la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, on dit que les bourreaux « témoignent », comme on le dit d’un simple témoin dans une affaire judiciaire. On le dit toutefois en sachant bien l’absence d’une transmission, car le bourreau n’a rien à transmettre, aucun testament, aucune éthique. […] Une question s’impose alors : quel sort devrions-nous réserver aux témoignages des bourreaux, à leur « expérience », à leurs traces dans l’histoire6 ? »
« Quel sort devrions-nous réserver aux témoignages des bourreaux, à leur “expérience”, à leurs traces dans l’histoire ? »
C’est précisément là qu’intervient l’historien. Le témoignage des exécuteurs7 étant, pour des raisons bien compréhensibles, éthiquement irrecevable au sein de l’agora, c’est à l’historien qu’est revenu la charge de s’en faire le relais objectif et bien sûr critique. Et c’est précisément dans l’enceinte d’un tribunal que cette logique fut illustrée de façon vivante. En 1985, lors d’un procès pour négationnisme intenté au Canada à l’encontre de l’éditeur néo-nazi Ernst Zündel, la Cour argua que pour prouver la culpabilité de l’accusé, il fallait démontrer que l’Holocauste avait bien eu lieu. À cette fin, l’accusation appela en tant qu’expert Raul Hilberg, l’un des pionniers de la recherche sur le génocide des Juifs par les nazis, et auteur de la monumentale étude La destruction des Juifs d’Europe8. La jurisprudence anglo-américaine refusant de prendre en compte les témoignages dits « par ouï-dire » (c’est-à-dire exposant indirectement des faits, ou rapportés par un tiers), la défense demanda que l’expertise de Hilberg soit requalifiée en « ouï-dire » et jugée invalide. La Cour, reconnaissant le caractère « par ouï-dire » du témoignage maintint néanmoins la validité de celui-ci, évoquant entre autres le principe de nécessité. Voici comment fut formulée l’étonnante argumentation du tribunal :
« Les évènements que le Dr Hilberg tente de prouver se produisirent il y a plus de quarante ans, et alors qu’il y a des survivants des camps de concentration nazis, dont certains ont été appelés à témoigner, il est improbable d’obtenir des témoignages vivants pour expliquer la politique du gouvernement nazi ou les politiques en relation avec les évènements cités9. »
Ce qui interpelle dans cet argumentaire, comme le souligne le juriste américain Lawrence Douglas, c’est que lorsqu’elle évoque des témoignages vivants, « la Cour ne parle pas ici des survivants mais des auteurs10 ». L’historien est donc ici présenté comme une alternative recevable pouvant satisfaire à la nécessité de présenter la « preuve de l’architecture profonde de la Solution finale11 ». En résumé, il pallie adéquatement, selon l’évaluation du tribunal, l’absence de témoins provenant des rangs des exécuteurs et se voit donc habilité à expliquer les faits à leur place.
« Si on veut comprendre la violence, il faut s’intéresser à ceux qui l’opèrent et pas à ceux qui la subissent12 », rappelle régulièrement l’historien Christian Ingrao, qui, dans un entretien consacré à la publication des Bienveillantes de Jonathan Littel, expliquait le succès de ce roman par le fait que les lecteurs « sont fascinés parce qu’ils sentent bien que, si l’on veut comprendre les massacres, les atrocités, il faut en passer par le discours des bourreaux, pas par celui des victimes, innocentes par définition13 ». Du reste, cette posture fut également celle de Raul Hilberg lui-même, à qui il fut d’ailleurs souvent reproché une approche « clinique » du génocide qui semblait complètement se désintéresser de la victime. Dans un livre plus tardif, Hilberg justifie son choix par l’impossibilité pour le scientifique de faire l’économie du point de vue et de la perspective nazis pour tenter de comprendre – et mieux encore, d’expliquer – les mécanismes de la Solution finale.
« J’étais convaincu, et cela dès le tout début de ma recherche, qu’il était impossible de saisir la pleine dimension de ce fait historique si l’on ne comprenait pas les mécanismes des actes des exécuteurs. C’est l’exécuteur qui avait la vue d’ensemble. Lui seul formait l’élément déterminant. […] La certitude que la perspective de l’exécuteur offrait la première piste à suivre devint pour moi une doctrine dont je ne me départis jamais14. »
L’évolution d’une historiographie
Une démarche de travail de mémoire soucieuse de produire une explication des évènements violents du XXe siècle qui irait au-delà de l’injonction mémorielle, devra donc se confronter à la compréhension des mécanismes, des modes de pensée – voire de l’univers mental – des perpétrateurs de cette violence. Il lui faudra porter son attention non seulement sur les faits eux-mêmes, mais sur leur généalogie, les contextes successifs, les acteurs, les processus décisionnels, les processus opératoires… et pour ce faire, plonger dans une historiographie qui, en ce qui concerne le nazisme, « est aussi âgée que le régime lui-même15 », et a naturellement connu une évolution importante en huit décennies. Il n’est donc pas inutile d’en tracer brièvement les grandes étapes, et de constater que la perception du phénomène s’est fondamentalement transformée au fil du temps, des débats et des nouvelles réalités archivistiques, ce qui est à mettre au crédit d’une science historique qui, dans le cadre de son exploration de l’univers nazi, a également énormément réfléchi sur elle-même16.
Par ailleurs, au-delà de l’exercice d’érudition en lui-même, reconstituer le regard de l’Histoire sur le nazisme depuis la Seconde Guerre mondiale est également révélateur des contextes extérieurs qui pouvaient agir sur ce regard. Comme le rappelait l’historien allemand Ulrich Schlie, les questions que soulève la recherche historique « découlent du présent dans lequel elle s’inscrit et les réponses qu’elle apporte doivent tenir compte de la portée potentielle de l’influence contemporaine. » C’est pourquoi, selon lui, l’étude des ouvrages sur le sujet permet de « dire quelque chose sur les attitudes du moment vis-à-vis du nazisme17 ».
Si l’on excepte quelques travaux pionniers, contemporains du sujet18, les recherches sur le IIIe Reich commencèrent très peu de temps après la Seconde Guerre mondiale. L’usage veut que cette première « école » de l’historiographie du nazisme soit appelée « intentionnaliste ». Portée par des historiens parfois contemporains des faits et dont la formation – effectuée pour certains avant la guerre – relevait de l’approche classique de l’histoire des idées et des grands hommes, cette conception du IIIe Reich peut se résumer par la formule reductio ad Hitlerum, c’est-à-dire la figure d’Hitler et ses intentions criminelles comme explications principales de l’émergence du IIIe Reich et des crimes commis par lui. En gros, Hitler avait un plan, exprimé dès l’origine dans Mein Kampf, et la trajectoire du nazisme s’explique par la mise en œuvre de ce plan par le Führer et le cercle restreint de ses affidés. Cette approche, assez commode parce que faisant reposer l’essentiel de la responsabilité sur les épaules d’un petit groupe19, reposait fortement sur les théories du totalitarisme et « regardaient le Troisième Reich comme un système de pouvoir monolithique séparé de la société et complètement soumis à la volonté de son chef charismatique20 ».
En réponse à cette école se constitua progressivement, dans la deuxième moitié des années 60 et au cours des années 70, une alternative qui sera qualifiée d’approche « fonctionnaliste ». Constituée d’historiens de la nouvelle génération formés à une pratique historiographique davantage ouverte à d’autres disciplines, et notamment aux sciences sociales, cette nouvelle école portait son analyse sur les structures et décrivait le IIIe Reich comme un système tiraillé par des rapports de force et de compétition incessants entre ses diverses composantes. Hitler y était perçu comme un « dictateur faible », incapable de maîtriser l’emballement d’une machine infernale « polycratique » qui, par un phénomène de radicalisation cumulative21, finit par sombrer dans la violence la plus extrême.
« Si on veut comprendre la violence, il faut s’intéresser à ceux qui l’opèrent et pas à ceux qui la subissent »
L’historien américain Christopher Browning, qui se qualifie lui-même de « fonctionnaliste modéré », résume parfaitement l’opposition entre les deux écoles : « L’approche « intentionnelle » insistait sur le rôle capital de Hitler, de son idéologie et de ses plans longuement mûris alliés à un sens aigu du moment opportun ; l’approche « fonctionnelle », elle, soulignait les dysfonctionnements d’une bureaucratie laissée à elle-même et l’implosion meurtrière d’un mouvement politique miné par des rivalités internes qui auraient conduit à une impasse. »
Les échanges entre les deux écoles donnèrent lieu à de vifs débats, rétrospectivement décrits par certains auteurs comme une véritable « ligne de front de la controverse historiographique23 ». Les partisans de l’approche fonctionnaliste reprochaient notamment à leurs vis-à-vis et prédécesseurs une lecture trop littérale des sources quant aux intentions des acteurs, et une incapacité à offrir la moindre explication sur la logique et la dynamique des évènements. Ce à quoi les tenants de l’approche intentionnalistes rétorquaient que se concentrer sur une supposée logique sous-jacente aux processus de décision revenait à minorer voire ignorer les questions de responsabilité et de culpabilité individuelles24.
Davantage stérile que véritablement féconde25, cette polémique finit par lasser un certain nombre d’historiens qui appelèrent à son dépassement26. Ainsi, dans un livre qui constitue encore aujourd’hui un bilan incontournable des recherches sur le nazisme, Ian Kershaw plaidait la nécessité « de parvenir à une synthèse entre « intention » et « structure », plutôt que de les considérer comme deux forces radicalement opposées27. » D’autant qu’une nouvelle approche commençait lentement à émerger : l’histoire des acteurs, et dans ce cas-ci plus précisément, celle des acteurs du génocide.
Cette nouvelle génération d’historiennes et d’historiens se développa au cours des années 90, « sous le double effet de la découverte d’un océan documentaire dans les pays du défunt pacte de Varsovie et de l’ouverture des archives judiciaires allemandes. Un monde s’ouvre : la perspective jusqu’ici germano-centrée s’élargit à l’Europe, à la dimension quotidienne et prosaïque des occupations, de leur cortège de pratiques de violence et de coercition28 ». Héritière des travaux de courants tels que l’ « histoire de la vie quotidienne » en Allemagne (Alltagsgeschicht) ou la « microhistoire » en Italie (microstoria), cette approche historiographique s’attela à saisir, par le biais de leurs acteurs, le caractère multidimensionnel des évènements, les continuités autant que les ruptures dans leur mise en place, ainsi que les dynamiques diverses qui pouvaient se développer entre une réalité d’en bas (ici par exemple, les exécuteurs sur le terrain) et celle des structures surplombantes (instances de décision et d’organisation du IIIe Reich).
C’est pourtant (encore) d’une polémique que cette nouvelle démarche prit son essor, avec la publication, dans le courant des années 90, de deux ouvrages portant sur le même sujet – le cas du 101e bataillon de réserve de la police de Hambourg et son rôle dans la Solution finale en Pologne – mais dont les auteurs tirèrent des conclusions diamétralement opposées29. Le premier, paru en 1992, est aujourd’hui le livre le plus connu de Christopher Browning, dans lequel l’auteur dresse une typologie des raisons ayant poussé la majorité des hommes du 101e bataillon, au profil modéré et non militant, à accepter – mais aussi pour une minorité à éviter – de prendre part aux massacres de masse des Juifs de Pologne à partir de l’été 1942. Les raisons identifiées vont du conformisme à l’esprit de corps, en passant par l’habituation progressive et la déshumanisation30. En 1997, un autre historien américain, Daniel Goldhagen, publie Les bourreaux volontaires d’Hitler, dans lequel il réfute toute tentative d’explication du comportement de ces « Allemands ordinaires » autre que celle selon laquelle ces derniers « étaient animés par l’antisémitisme, par un type particulier d’antisémitisme qui les amenait à conclure que les Juifs méritaient de mourir ». Et il conclut : « Je résumerai ma position ainsi : les agents de l’Holocauste, après avoir consulté leurs convictions et leur morale intimes, et avoir jugé que l’extermination des Juifs était juste, ne voulaient pas dire non31. »
« Nous avons du mal à entendre les liens qui relient la culture et la barbarie, tant nous sommes convaincus que la culture fait barrage à la barbarie »
Semblant dans un premier temps reproduire à l’échelle des exécuteurs l’opposition entre intentionnalisme (Goldhagen) et fonctionnalisme (Browning), l’histoire des acteurs évita l’écueil et, au fur et à mesure de l’inventorisation des archives nouvellement accessibles, produisit un foisonnement de travaux portant l’analyse à la fois sur les petits rouages humains de la violence de masse et les dynamiques entretenues avec les diverses officines, agences et institutions, tant des points de vue local que global. Ainsi peut-on citer des travaux portant sur divers groupes d’individus ayant joué un rôle dans la conception, la mise en place ou l’opérationnalisation proprement dite de la machine criminelle du IIIe Reich, aux quatre coins de l’Europe occupée. Que ce soit le rôle des intellectuels SS dans la mise en œuvre de l’utopie millénariste nazie (Christian Ingrao), celui des jeunes technocrates chargés des plans de germanisation de l’Europe de l’Est menant à un gigantesque et criminel plan de régulation des populations (Götz Aly, Suzanne Heim), celui des fonctionnaires du ministère des Finances rivalisant d’ingéniosité juridique pour spolier légalement les biens des Juifs au profit du contribuable allemand (Götz Aly), le comportement des soldats de la Wehrmacht dans les atrocités ordonnées et commises sur les civils au cours de la guerre à l’Est (Omer Bartov, Johannes Hürter), le rôle des politiques alimentaires planifiées et destinées à éliminer des millions de « bouches inutiles » dans les territoires de l’Est (Chistian Gerlach), etc. Comme le résume Christian Ingrao :
« Une vague d’investigation extrêmement fournie s’est de fait imposée, qui a imprimé un triple mouvement à l’historiographie du nazisme : un recentrement sur les acteurs du génocide, un élargissement des perspectives d’appréhension de la répression nazie, avec un intérêt croissant des chercheurs pour les Tziganes et les malades mentaux, et, enfin, la publication de travaux extrêmement précis sur les logiques locales menant aux décisions génocidaires32. »
Enseignements et perspectives
Suite à ce survol rapide et peu exhaustif de l’évolution de l’historiographie du nazisme, une question se pose immanquablement : où tout cela nous mène-t-il ? Une première constatation pourrait être que, loin d’être un fleuve tranquille et continu, l’Histoire comme l’historiographie sont faites d’autant de ruptures que de continuités. Dans une perspective de travail de mémoire qui consisterait, rappelons-le, à tirer du passé des enseignements utiles au décryptage du présent, la comparaison entre deux périodes historiques peut donc se révéler féconde et porteuse de sens, pour autant que celle-ci s’applique autant sur ce qui les rapproche, que sur ce qui les différencie. Une démarche de travail de mémoire impliquera dès lors d’identifier, entre le passé et le présent, ce qui peut relever de la rupture ou de la continuité. Ce qui induit d’être attentif aux contextes, aux acteurs, aux processus de décisions, et ce dans la perspective de tenter de dégager l’un ou l’autre invariant. Car l’Histoire, même si elle ne se répète pas, reste porteuse de leçons. Et une approche mémorielle critique des faits, de leurs acteurs et de leurs contextes, peut permettre de repérer des continuités entre passé et présent, et d’en dégager des invariants potentiellement porteurs de ces précieux enseignements.
S’agissant du nazisme et du IIIe Reich, citons quelques exemples d’enseignements pouvant constituer des points de vigilance pour notre époque, et qu’un détour par l’historiographie permet d’identifier. Nous nous limiterons à trois propositions pour lesquelles un consensus historien est à peu près établi.
Premièrement, les nazis n’ont pas obtenu le pouvoir par les urnes. Il le leur a été donné en janvier 1933 par un petit groupe de la classe dirigeante, que l’historien Johann Chapoutot appellait récemment « les irresponsables33 », persuadés qu’ils seraient en mesure de garder Hitler et son parti sous contrôle. Ceci alors même que le NSDAP amorçait une chute électorale presque aussi spectaculaire que son envol. « Finalement, ce qui décida du sort de l’Allemagne et, avec elle, du monde fut la tragique erreur de calcul d’une petite coterie de conservateurs ultranationalistes34. » Les diverses tentations contemporaines d’alliance politique avec l’extrême droite trouvent ici un précédent qui fut fatal à la démocratie et qui plongea l’Europe dans le chaos.
Deuxièmement, le portrait que l’étude des acteurs des crimes du IIIe Reich fait émerger inquiète par sa perturbante « normalité ». Par exemple, le profil des principaux « architectes35 »des décisions criminelles et de leur exécution laisse apparaître des personnes plutôt jeunes, très diplômées, intelligentes, cultivées, rationnelles, efficaces, et – ce qui n’est pas le moins effrayant – persuadées d’agir pour le bien. « L’essentiel du cauchemar fut préparé en effet par des hommes intelligents, courtois et cultivés, convaincus de faire le bien et de préparer un monde meilleur. Pour eux et leurs enfants seulement. Nous avons du mal à entendre les liens qui relient la culture et la barbarie, tant nous sommes convaincus que la culture fait barrage à la barbarie36. » La mise au jour de cette réalité tend par ailleurs à relativiser grandement l’explication par l’idéologie ou celle par la contrainte des comportements criminels. Comme le souligne Hans Mommsen, « la propagande, les sauvages tirades haineuses contre les compatriotes juifs et les minorités […] ne peuvent expliquer à elles seules pourquoi tous ceux qui étaient directement ou indirectement impliqués dans l’entreprise de destruction des juifs ne se dérobèrent pas à la collaboration37 ». D’où l’enjeu plus large « d’essayer de comprendre la pathologie des États modernes, de s’interroger sur la « civilisation », cette mince couche de vernis dont sont recouvertes les sociétés industrielles avancées38 ».
Troisièmement, le nazisme et le IIIe Reich dépassent les limites de l’histoire allemande et doivent être réinscrits dans un contexte beaucoup plus large d’analyse, tant dans le temps que dans l’espace. Comme l’écrit Enzo Traverso au sujet du traitement historique de la Shoah, l’enjeu historiographique est de « réinscrire cette dernière dans une histoire globale du nazisme, et le nazisme dans une histoire de l’Europe, car les deux appartiennent à la crise européenne39 ». Et l’un des grands angles morts de cette crise est sans doute le silence qui continue d’entourer l’histoire du colonialisme européen40. À part une poignée de penseurs comme Hannah Arendt, qui distinguait dans l’impérialisme colonial la matrice de « la catastrophe du totalitarisme, dont les horreurs sans précédent ont éclipsé les évènements inquiétants et la mentalité non moins inquiétante de l’époque antérieure41 », il en est peu en Occident à avoir exploré les potentielles continuités entre l’Europe coloniale et la violence nazie. Ce qui n’est pas le cas en revanche d’un nombre importants d’intellectuels noirs (C.L.R. James, Frantz Fanon, Aimé Césaire…) qui non seulement firent facilement le lien entre les deux expériences, mais ne manquèrent pas non plus de souligner l’incapacité des intellectuels européens à faire de même. Dans son Discours sur le colonialisme, publié en 1950, l’écrivain martiniquais Aimé Césaire rappelait l’homme blanc à sa responsabilité et dénonçait sa mémoire à géométrie variable :
« Oui, il vaudrait la peine d’étudier, cliniquement, dans le détail, les démarches d’Hitler et de l’hitlérisme et de révéler au très distingué, très humaniste, très chrétien bourgeois du XXe siècle qu’il porte en lui un Hitler qui s’ignore, qu’Hitler l’habite, qu’Hitler est son démon, que s’il le vitupère, c’est par manque de logique, et qu’au fond, ce qu’il ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme, ce n’est pas l’humiliation de l’homme en soi, c’est le crime contre l’homme blanc, c’est l’humiliation de l’homme blanc, et d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique42. »
Rigueur et émotion
Arrivés au terme de cette longue récapitulation, nous pouvons avoir l’impression de devoir progresser sur une ligne de crête, oscillant entre histoire et mémoire, exécuteur et victime, rigueur et émotion. Mais peut-être est-ce là une dialectique indispensable si l’on veut à la fois comprendre et transmettre, expliquer et commémorer.
Martin Broszat était un historien allemand. Né en 1926, il fit partie des Jeunesses hitlériennes, puis fut incorporé à la Wehrmacht. En tant qu’historien, il se spécialisa dans l’étude du nazisme et du IIIe Reich, et fut l’un des plus fervents représentants de l’approche fonctionnaliste. Saul Friedländer est un historien israélien. Né en 1932, d’origine tchèque, il fuit en France avec sa famille, fut caché dans un pensionnat catholique tandis que ses parents étaient arrêtés et assassinés à Auschwitz. Devenu historien, il se spécialisa dans l’étude du nazisme et de la Shoah, dans une approche souvent décrite comme un « intentionnalisme modéré ».
Il en est peu en Occident à avoir exploré les potentielles continuités entre l’Europe coloniale et la violence nazie. Ce qui n’est pas le cas en revanche d’un nombre important d’intellectuels noirs
Dans le courant des années 80, les deux historiens entretinrent une correspondance intellectuelle dans laquelle chacun défendit son point de vue quant à la manière adéquate d’aborder l’histoire du nazisme43. Broszat, qui avait mené notamment le « projet bavarois44 » dans le cadre de l’Alltagsgeschicht, plaidait pour une historisation totale du nazisme, qui consisterait à cesser d’isoler « moralement » la période nazie, la réinscrire dans l’histoire de l’Allemagne et la traiter comme n’importe quelle autre période ; ou en d’autres termes, à rompre avec « une interprétation démonologique du national-socialisme, qui visait plus à une exorcisation distanciatrice qu’à une explication historique45 ». En réponse, Friedländer, après avoir posé qu’il serait en effet absurde de s’opposer à une historisation du nazisme déjà largement en cours, identifia le point central du débat entre les deux historiens : l’assimilation par Broszat de la mémoire des victimes du nazisme à un « souvenir mythique » qui, bien que légitime et compréhensible, constituait néanmoins, aux yeux de l’historien allemand, un obstacle moral que toute étude historique devait impérativement surmonter. Pour Friedländer, Auschwitz marque au contraire un « évènement limite46 » qui ne peut être surmonté par l’historisation telle que l’envisage Broszat.
L’échange entre ces deux historiens illustre une réalité sans doute indépassable dans le rapport au passé : la position de l’observateur situe et colore immanquablement le processus d’observation. C’est d’ailleurs ce que fit subtilement remarquer Saul Friedländer quand il écrivit à Broszat que leur discussion et leur désaccord reflétaient peut-être « l’expression d’un engagement fondamental à l’égard des valeurs qui nous ont poussés tous deux à consacrer toute notre vie professionnelle à l’étude de la période nazie47 ». Et de fait, entre l’adolescent embrigadé dans les Jeunesses hitlériennes et l’enfant caché ayant perdu ses parents à Auschwitz, le regard – fût-il critique – posé sur cette période commune de leur vie ne pourra que différer. « Nous avons, presque par définition, une différence d’accentuation, de focalisation, dans la description générale de cette époque », conclut Friedländer.
Face à la rigueur de l’Histoire revendiquée par Broszat comme outil d’analyse et de compréhension, Friedländer rappelle l’importance de la préservation de l’émotion liée au souvenir des victimes. Et c’est dans l’interstice qui les sépare que le travail de mémoire prend sa place.