Ce qui doit rester dans le souvenir

Par Gaëlle Henrard rédactrice en chef

« Avant d’être oubliés, nous serons changés en kitsch. Le kitsch, c’est la station de correspondance entre l’être et l’oubli1. »

Le passé est vivant, « constamment réécrit », approprié et réapproprié. Au sein des familles, les enfants et petits-enfants ne sont pas des réceptacles passifs. Cette affirmation d’apparence banale donne parfois de troublants résultats…

Dans « Grand-père n’était pas un nazi »2,Harald Welzer, Sabine Moller et Karoline Tschuggnall analysent, sur trois générations, la transmission des discours sur le passé nazi au sein de 40 familles allemandes perçues comme « tout à fait normales3 ». Cette étude fait état d’un glissement entre le récit des témoins ou protagonistes de l’époque, devenus parents et grands-parents, et la version des enfants et petits-enfants : « les suivistes s’y transforment en résistants, les exécuteurs actifs de la politique nationale-socialiste se changent en esprits critiques qui y ont toujours été opposés, les profiteurs deviennent des victimes du régime4 ».

Plusieurs facteurs tendent à expliquer cette réécriture : un dispositif communicationnel où narrateurs comme auditeurs sont émotionnellement impliqués ; un récit fragmentaire et nébuleux qui permet appropriation et réécriture de la part des générations qui n’ont pas vécu les faits et qui adoptent une position arrangeante et peu questionnante. Écoutant sans entendre, les enfants et petits-enfants élaborent une version commune et univoque dont tous pourront s’accommoder suivant un principe de loyauté. Une version par ailleurs en accord, et c’est un constat troublant, avec le discours public, les images, fictions et productions historiennes sur la mémoire des crimes du IIIe Reich. Comme une « conséquence paradoxale de la réussite du travail éducatif sur le passé nazi », mémoire familiale et passé criminel s’accordent désormais de façon acceptable. Conséquence aussi d’une approche mémorielle des crimes du IIIe Reich, longtemps basée sur la remémoration de la souffrance des victimes, particulièrement en Allemagne. Dans ce schéma narratif le récit basé sur la posture de la victime, sorte d’icône, apparaît davantage valable.

La mémoire familiale est une puissante fiction incorporée qui déshistoricise les faits établis par la méthode historienne et véhicule une lecture de l’histoire erronée sans être nécessairement mensongère. Elle n’a pas pour fonction la perpétuation d’un discours de vérité, mais le maintien d’une identité et d’une cohésion.

Peut-être peut-on y voir un lien avec le discours de l’AfD, qui totalise ce 6 septembre près de 44% des voix dans le Land de Saxe-Anhalt ? Si les crimes commis par le IIIe Reich sont globalement reconnus (et condamnés) dans les discours du parti d’extrême droite, ses membres « imposent une conception de l’histoire allemande dans laquelle la Shoah n’a plus réellement d’importance » et dénoncent le fait que les élites politiques instrumentalisent le passé nazi pour « réduire au silence le patriotisme national allemand « sain » que l’AfD prétend aujourd’hui proposer5 ». Ainsi convergent, dans une stratégie politique redoutable, discours public convenu sur le passé et posture victimaire. Ce qui pourrait nous questionner sur notre propre recours narratif au nazisme comme argument mémoriel et historique : sert-il toujours la fonction qu’on lui prête et qui sans doute a fonctionné un temps ? D’aucuns s’étonnent de ces « oublis » du passé. Aurions-nous trop cru que cette histoire toujours nous protégerait ?

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